Dans un sous-sol de Lviv, l’association Florida Man for Ukraine recycle des objets électriques de toutes sortes pour fabriquer des systèmes portables de stockage d’électricité. Une aventure incroyable ! Benjamin, arrivé de Floride en 2023, et ses amis, tous bénévoles, ont été capables de monter en quelques semaines un atelier de production de systèmes de stockage d’électricité pour les soldats ukrainiens. Alors que les capacités de production d’électricité du pays sont défaillantes du fait des bombardements russes, la production de batteries peu coûteuses pour l’armée est essentielle, d’autant que les besoins en électricité sur le front ne cessent de croître. Décidément, dans cette guerre, pas un domaine ne semble échapper aux volontaires.
En cette après-midi pluvieuse, le printemps n’est pas encore parvenu à congédier totalement la froideur de l’hiver. Comme souvent, prudence oblige, mon interlocuteur me fixe rendez-vous à un coin de rue plutôt qu’à une adresse. Ne reste qu’à observer la danse fantasque, sinon agressive, des luxueuses berlines de Lviv, en attendant de croiser le regard interrogateur qui me délivrera de la bruine. C’est bientôt chose faite. Sweat-shirt à capuche, barbe courte, un homme à la silhouette élancée s’avance. Poignée de main, présentations. Dans la voix de Benjamin, originaire de Floride, on devine un brin de méfiance, laquelle mettra plusieurs heures à se dissiper. Nous parcourons ensemble quelques centaines de mètres. Un porche sombre, une porte donnant sur un souterrain, une volée de marches – il fait toujours aussi froid. Le trajet de poursuit longuement dans la pénombre, Benjamin pousse une nouvelle porte : « Welcome. »
L’atmosphère est pour le moins laborieuse. Dans cette vaste pièce bien éclairée, sept hommes et femmes s’affairent à leur poste de travail. Certains ne remarquent même pas notre arrivée. De temps à autre, on discerne un bref échange entre deux voix concentrées. Une grande table centrale, des établis répartis face aux murs, des râteliers à outils et des étagères, tous bien garnis… L’atelier aménagé par Benjamin ne manque apparemment de rien. En fond sonore, on perçoit le tic-tac régulier d’une vingtaine de chargeurs de batteries, dont la chaleur se diffuse agréablement dans la pièce.
Du courant pour tous – et pour les militaires d’abord
« Le cœur de mon activité à présent, dans mon atelier [c’est d’élaborer] des solutions énergétiques pour l’Ukraine, en fabriquant des stations électriques portables, des batteries externes1, et en développant des installations [utilisant l’énergie] solaire », indique notre hôte, dont l’expérience de volontariat en Ukraine a débuté à l’été 2023. Les volontaires, ajoute-t-il, travaillent aussi à la mise au point d’un drone terrestre électrique destiné à un usage logistique militaire. Au fond de l’atelier, le « second prototype » de l’engin – un petit châssis à quatre roues sur lequel sera plus tard fixée une caisse à couvercle – attend sa phase finale d’assemblage.
La production de Florida Man, explique Benjamin, est principalement dédiée aux soldats – on comprend soudain mieux sa réserve. Le volontaire et son équipe travaillent également pour les civils. Fin avril, ils ont équipé de panneaux solaires la grange d’un centre d’accueil pour déplacés internes – le refuge Phénix, dont nos lecteurs les plus assidus se souviendront. Dans les deux cas de figure, souligne Benjamin, toujours concentré, la production de son organisation n’est pas vendue mais cédée à titre gracieux. La seule exception envisagée à l’avenir concerne les produits les plus complexes, comme les drones ou les stations électriques de grande capacité. Dans ce cas, un don couvrant le prix des pièces-détachées les plus coûteuses sera demandé aux bénéficiaires.
« On ne dispose pas encore d’une production à grande échelle », indique le Floridien, avant d’ajouter que l’atelier parvient pour l’heure à assurer une fabrication continue de batteries externes. « Par exemple, aujourd’hui [on en a] fabriqué neuf. […] Nous sommes probablement en train d’atteindre le stade où on pourra en produire 45 à 50 par mois », indique-t-il, absorbé par ses pensées. Au centre de l’atelier, les batteries achevées s’alignent en bon ordre sur une étagère, révélant une coque frappée du trident ukrainien – un luxe esthétique qu’autorise le recours à l’impression 3D.
Recyclage et travail bénévole
Interrogé sur ses objectifs de production, Benjamin demeure indécis. « C’est difficile à dire. En fait, l’un des facteurs, c’est que je n’achète pas les matériaux » ; une précision qui nous mène tout droit à l’une des spécificités du projet de Benjamin : l’utilisation de batteries de seconde main. Celles-ci sont collectées auprès d’entreprises de recyclage et de différents commerces par des associations partenaires et des volontaires indépendants au Royaume-Uni, aux Pays-Bas et en République Tchèque. C’est ce qui permet à Florida Man d’atteindre un équilibre entre coût, qualité et quantité des produits, car le prix des batteries neuves, plus performantes, demeure prohibitif. Cette division du travail entre associations évite par ailleurs à Benjamin d’avoir à se préoccuper lui-même de l’approvisionnement – un gain de temps précieux. Il y a quelques semaines, Florida Man a ainsi reçu un stock de batteries de cigarettes électroniques, ainsi qu’un lot d’hoverboards (un type de skateboard à propulsion électrique) de seconde main de la part de ses partenaires.
L’inconvénient de ce fonctionnement, explique notre hôte, c’est qu’il est difficile d’équilibrer la production sur le long terme, car cette dernière dépend de la capacité des partenaires à assurer l’approvisionnement. « Concernant les cigarettes électroniques, en gros, j’en ai 4 000, illustre Benjamin. On en utilise 50 pour fabriquer une batterie externe, donc ça fait 80 batteries externes […]. Ensuite, je dois trouver un nouveau fournisseur. » Le même fonctionnement s’appliquera à la production de drones, une fois le développement du modèle achevé. Chaque drone devrait être propulsé par deux hoverboards. « J’ai environ 100 hoverboards […] – très bien : ça fait 50 drones », résume-t-il.
En outre, rappelle Benjamin, le fonctionnement de son association repose entièrement sur le bénévolat. Le rendement « dépend du nombre de bénévoles disponibles », explique-t-il, car ces derniers « peuvent aller et venir comme ils l’entendent ». Benjamin espère que davantage de volontaires rejoindront son équipe avec l’arrivée des beaux jours car, précise-t-il, la principale limite à son activité ces derniers temps « ce ne sont pas les fournitures, mais la main-d’œuvre ». Son objectif pour l’été : disposer d’une dizaine de bénévoles chaque jour. Le recrutement n’est pas toujours aisé, car les volontaires maîtrisant les connaissances et le savoir-faire que requiert la fabrication de systèmes électriques, électroniques et de drones ne sont pas légion. D’autres associations les convoitent, sans parler des entreprises ; mais il en faudrait plus pour décourager notre homme.
Se former par la pratique
Benjamin est titulaire d’une licence en relations internationales. Il a été chargé de cours à l’université, barman, puis vendeur de piano. « On fabriquait même des tables d’harmonie », précise-t-il avec une certaine fierté, en se référant à son dernier emploi. Notre interlocuteur l’admet cependant : « Je n’étais clairement pas un technicien, un manuel, pendant la plus grande partie de ma vie. » Il a d’ailleurs aménagé son atelier sans réellement savoir ce qu’il pourrait y produire. Tout juste savait-il qu’il souhaitait « travailler dans le domaine des drones », sans plus de précisions ; avant que les membres d’une autre association ne le convainquent d’élargir son activité aux systèmes de stockage et de production d’électricité. « Et c’est comme ça que je me suis retrouvé à regarder des tonnes de vidéos YouTube sur l’électricité, les batteries et tout ça. Je n’ai toujours pas le niveau d’un professionnel, mais je suis plutôt confiant dans la plupart des opérations que je réalise », résume-t-il avec un sourire. Ainsi donc, en a donc conclu ce fils de « col bleu » et petit-fils de charpentier, il n’y a pas d’âge pour apprendre ; raison pour laquelle il se charge lui-même de la formation de ses volontaires.
L’opération semble être un succès, car pas une des personnes qui nous entourent ne disposait initialement d’un bagage technique. Lesley, occupée à tester des batteries de cigarette électronique, est cheffe d’équipe dans un centre d’appel du système hospitalier écossais ; Gwyn, originaire de Caroline du Nord et qui procède à l’assemblage final des batteries externes, gère sa propre entreprise de marketing spécialisée dans l’édition ; tandis que Don, concentré sur l’assemblage d’une imprimante 3D, exerçait avant sa retraite comme consultant dans l’informatique à Chicago. Seul Garry, un Canadien anglophone souriant qui fait l’effort de s’exprimer en français, bénéficiait avant son arrivée d’une expérience de la soudure. Celle-ci, précise-t-il amusé, alors qu’il travaille à l’élaboration d’un prototype de station électrique, remontait à ses cours de collège. Sa vie professionnelle, l’homme de Vancouver l’a dédiée à l’import-export depuis la Chine.
Tous sont ravis de leur expérience, d’autant que les volontaires, qui tous maîtrisent l’anglais, évoluent dans une atmosphère conviviale. Benjamin regrette cependant ne pas réussir à attirer plus de volontaires ukrainiens dans son équipe ; un phénomène qu’il explique par la barrière de la langue.
Un projet dans l’air du temps
Le problème, en revanche, ne se pose pas concernant les ingénieurs, à même d’établir plans et processus de fabrication à distance. Ces derniers, précise Benjamin, qu’ils soient ukrainiens, slovaques ou britanniques, ont été nombreux à lui apporter leur aide. À bien observer le contexte dans lequel s’inscrit l’initiative, cet engouement n’est guère surprenant. À la fin janvier, on estime que l’Ukraine avait perdu 70 % de ses capacités de production d’électricité, tandis que l’usage d’équipements militaires reposant sur l’énergie électrique, des drones aux systèmes de guerre électronique, ne cesse de progresser sur le champ de bataille. Le savoir-faire de Florida Man relève de secteurs industriels devenus stratégiques pour l’armée ukrainienne et qui semblent être appelés à jouer un rôle de premier plan dans la guerre moderne.
En témoigne également l’intérêt des militaires ukrainiens pour la production de l’association. Cette dernière n’a réellement débuté son activité qu’en avril, mais plusieurs unités ont déjà été livrées. Parmi celles-ci, on compte la 25e brigade aéroportée, la 56e brigade motorisée ou encore une unité du 2e corps d’armée Khartia. Les besoins en matière de stockage d’électricité sont tels que les militaires sont prêts à faire un compromis sur les capacités ; d’autant que le prix des systèmes neufs est élevé : plusieurs dizaines d’euros pour une batterie externe et plusieurs centaines pour une station électrique. Généralisée à l’échelle d’un bataillon ou d’une brigade, l’acquisition de cet équipement représente une somme considérable. Les volontaires de Florida Man s’attendent à une demande croissante d’autant que, pour éviter les complications administratives propres aux commandes officielles des unités, les produits sont envoyés aux soldats à titre individuel. Pour ces derniers, c’est la garantie d’un gain de temps substantiel. Benjamin, qui envisage de rester en Ukraine « au moins jusqu’à la fin de la guerre », compte bien tenir la cadence, sans pour autant songer à transformer son association en entreprise. « C’est juste du bénévolat, assure-t-il, […] quand la guerre s’arrêtera, on s’arrêtera aussi. » Le projet est stimulant et le fourgon aménagé dans lequel il vit lui offre le confort nécessaire. Pour l’heure cela lui suffit.
Adieu, Amérique ?
Quant à l’avenir, Benjamin n’envisage pas nécessairement de rentrer aux États-Unis. Son voyage en Europe lui a fait prendre de la distance par rapport au mode de vie américain qui, selon lui, pousse à une forme de solitude ; a fortiori dans le contexte de fracture politique qui caractérise la société américaine, à l’heure de la seconde présidence de Donald Trump. Ces tensions n’épargnent pas son cercle de connaissances. « Quand Trump a commencé ses conneries à propos du Groenland, à parler d’annexer [cette région], l’un de mes amis proches s’est mis à justifier [son discours] en évoquant des “raisons de sécurité”. Je lui ai répondu que c’était exactement le discours de Poutine à propos de l’Ukraine », se souvient Benjamin, vexé que cet ami de longue date ne comprenne pas « le parallèle » entre les deux situations. C’est précisément en réaction à ce genre d’arguments que Benjamin a lui-même décidé de s’engager pour la cause ukrainienne. Aussi songe-t-il à s’installer quelque part en Europe et à développer une activité de conseil dans le domaine des drones au profit « des pays de l’OTAN » et, ajoute-t-il « du public en général ».
Pour en savoir plus : consultez la page Instagram et la page YouTube de Florida Man for Ukraine.
Antoine Laurent est journaliste indépendant. Contributeur du bimensuel suisse Echo Magazine, du média italien Osservatorio Balcani e Caucaso Transeuropa et d’autres titres de façon plus ponctuelle (Le Courrier de Genève, Linkiesta…).
Notes
- Une station électrique portable est une batterie rechargeable de grande capacité, permettant de recharger ordinateurs, petits drones ou de faire fonctionner une box Internet. Une batterie externe est un système équivalent mais de capacité plus restreinte, permettant par exemple de recharger un téléphone.


