Pour le philosophe politique russe exilé, les dernières attaques ukrainiennes dans la profondeur de la Russie marquent non seulement un tournant dans la guerre russo-ukrainienne, mais annoncent l’éclatement prochain de la Russie elle-même : son immense territoire passe d’un avantage stratégique à un handicap potentiellement fatal.
Le 3 juin, sous le slogan « Un dialogue pragmatique – la voie vers un avenir stable », le Forum économique international s’est ouvert à Saint-Pétersbourg. Tôt dans la matinée du même jour, l’avenir a fait son apparition dans la ville sous la forme de drones ukrainiens. Des dizaines de drones, ayant survolé sans encombre plus d’un millier de kilomètres depuis la frontière ukrainienne et franchi le bouclier de défense aérienne « impénétrable » de la capitale du Nord, ont attaqué des infrastructures dans les districts de Kronstadt, Kirovski et Krasnosselski. À Kronstadt, les drones ont touché la corvette Boïky (porteuse d’armes à missiles guidés, qui accompagnait encore récemment les pétroliers de la « flotte fantôme » russe à travers la Manche) et, dans la zone du Grand Port, le terminal pétrolier de Saint-Pétersbourg, le plus grand complexe de transbordement de pétrole du nord-ouest de la Fédération de Russie.
Malgré l’interdiction de publier des vidéos de ces frappes dans les médias, les réseaux sociaux regorgent d’images spectaculaires de terminaux en feu, accompagnées des jurons admiratifs des observateurs : la bande-son des vidéos montrant les drones ukrainiens survolant les villes russes est un sujet à part : les commentateurs, surtout les hommes, s’extasient comme si les frappes ne les visaient pas eux, mais un décor de cinéma – on peut sans doute parler ici d’une forme grave d’infantilisme. Une fumée noire envahit le ciel, et sur ce fond, les symboles architecturaux blancs du nouveau Saint-Pétersbourg ressortent particulièrement bien : le Lakhta Center de Gazprom et les viaducs ajourés du périphérique de Saint-Pétersbourg ; la vieille cathédrale Saint-Isaac, encadrée par des nuages noirs et éclairée par les lueurs de l’incendie, n’est pas mal non plus.
Les vidéos mises en ligne par les unités de défense aérienne depuis les toits environnants suscitent un enthousiasme particulier : les jeunes soldats apprécient visiblement ce qui se passe, ils posent devant les terminaux en feu. Le spectacle des drones ukrainiens a irrémédiablement gâché la fête préférée de Poutine et principal événement mondain de l’année. Des blagues ont déjà commencé à circuler au sujet d’un décret de Volodymyr Zelensky, similaire à celui du 8 mai, autorisant la tenue du forum aux dates et lieux indiqués, à condition que toutes les discussions soient traduites simultanément en ukrainien. Mais trêve de plaisanteries : en 2026, les drones ukrainiens ne se contentent pas de changer le cours de la guerre, ils réécrivent le scénario de la politique russe.
De la même manière, les drones bouleversent aujourd’hui les projets de vacances des Russes : toute la côte de la mer Noire subit les conséquences des attaques de drones – des « pluies de pétrole », aux marées noires et aux plages fermées à Tuapse et Anapa, jusqu’à la « pénurie d’essence » en Crimée, où les Forces armées ukrainiennes, selon le ministre ukrainien de la Défense Mikhaïl Fedorov, ont entamé une campagne d’ « isolement logistique ».
Des drones américains de nouvelle génération, dotés de systèmes de vision artificielle et d’intelligence artificielle, ont commencé à attaquer les camions-citernes et autres véhicules de transport de marchandises approvisionnant la péninsule annexée, transformant la route P-280 « Novorossia » en « route de la mort ». Les accotements de la route sont jonchés de dizaines de carcasses de camions calcinés, les chauffeurs refusent d’effectuer des trajets même pour un tarif triplé, et les rares camions-citernes kamikazes qui parviennent à pénétrer en Crimée sont accueillis par des applaudissements et des « hourra ».
Il est pratiquement impossible de se procurer de l’essence en Crimée, les bons d’essence imprimés (calculés à raison de 20 litres par jour) sont devenus des bouts de papier inutiles, et des files d’attente de plusieurs kilomètres se sont formées devant les quelques stations-service encore ouvertes. En substance, l’un des principaux acquis symboliques de la Russie dans cette guerre – le corridor terrestre vers la Crimée – est réduit à néant. Et il ne s’agit pas seulement de la population de la péninsule et des milliers de vacanciers bloqués là-bas, mais aussi de l’approvisionnement des groupements de troupes russes « Dniepr » et « Vostok » stationnés dans les régions de Kherson et de Zaporijjia. Ils comptaient 150 000 hommes au plus fort de la soi-disant « offensive estivale » des forces armées russes, qui s’essouffle à peine commencée.
Une fois de plus, la Crimée se transforme en forteresse assiégée, rappelant les 350 jours de Sébastopol pendant la guerre de Crimée (1854-1855) et les 250 jours pendant la Seconde Guerre mondiale (1941-1942). Cette fois-ci, la péninsule est assiégée par la mer (les forces principales de la flotte de la mer Noire ont été retirées à Novorossiïsk, et les restes de celle-ci sont enfermés dans la baie de Sébastopol), par la terre et par les airs. Et en effet, la Crimée est « l’île de la malchance » de la Russie, le point sensible de l’Empire, un territoire que, sur les trois mille ans de son histoire écrite, la Russie n’a possédé que pendant 171 ans (1783-1954), tout en le défendant et en le perdant sans cesse. Et rien ne laisse présager qu’elle parviendra à la conserver cette fois-ci : la désoccupation de la Crimée n’est qu’une question de temps.
Au final, au cours du dernier mois, les drones ukrainiens ont réduit à néant les trois principales réalisations symboliques de la Russie de Poutine : le défilé de la Victoire du 9 mai, qui s’est transformé en un « défilé de la défaite » timoré et bâclé, le projet chéri de Poutine – le Forum économique de Saint-Pétersbourg – et la « route de la vie » vers la Crimée annexée. Et avec l’augmentation de la fréquence et de la portée des frappes ukrainiennes sur la Russie – l’ensemble du territoire européen et l’Oural sont désormais menacés –, cela soulève la question fondamentale de la viabilité stratégique du pays dans ses frontières actuelles. Pendant des siècles, conformément aux théories militaires et géopolitiques classiques, on considérait que l’étendue territoriale et la profondeur stratégique d’un pays (associées à un climat rigoureux, à l’impraticabilité et au sous-développement du territoire, à l’absence de routes, d’infrastructures, etc.) constituaient la meilleure garantie de l’invulnérabilité d’une puissance, comme l’a confirmé le sort des armées de Napoléon et d’Hitler.
Mais dans cette nouvelle ère technologique des drones, des armes autonomes, des communications par satellite et de l’intelligence artificielle, la distance s’amenuise, l’espace devient transparent, perméable et vulnérable – et plus l’espace est vaste, plus sa vulnérabilité est grande. L’immense corps territorial de la Russie, dont l’extension a pris cinq cents ans et au nom duquel d’innombrables sacrifices ont été consentis, n’est plus un avantage mais une faiblesse : il est pratiquement impossible de le couvrir et de le protéger. L’infrastructure pétrolière et gazière, dispersée à travers le pays, s’avère sans défense, tout comme les longues lignes de communication, y compris le fil ténu du Transsibérien avec ses centaines de ponts, qui longe la frontière chinoise1. Les entreprises dispersées du complexe militaro-industriel, héritage du système soviétique de division du travail, les dépôts militaires et aérodromes isolés (héritage de la confrontation avec le monde extérieur), tout cela est pratiquement impossible à couvrir et à protéger contre des drones discrets, silencieux et omniprésents. De plus, même les zones particulièrement surveillées, comme Moscou et Saint-Pétersbourg, cessent d’être invulnérables, comme l’ont montré les dernières attaques ukrainiennes.
Ajoutons à cela les difficultés logistiques croissantes des enclaves : pour se rendre à Kaliningrad, il faut désormais suivre une trajectoire complexe, en passant par les eaux neutres de la mer Baltique, tandis que la Crimée annexée est tout simplement menacée d’isolement.
Il en résulte un pays accablé par un territoire excédentaire, déficitaire et sans défense, qu’il n’est pas en mesure d’emporter avec lui dans le XXIe siècle : tout comme les dinosaures, avec leurs corps gigantesques, leurs dents acérées et leur peau impénétrable (ainsi que leur petit cerveau) se sont révélés non compétitifs dans la nouvelle ère géologique et ont été condamnés à l’extinction. À l’instar d’un animal préhistorique, la Russie ne survivra pas jusqu’à la fin du siècle actuel avec son corps territorial lourd et peu maniable – et la guerre ne fait qu’accélérer ce processus de décolonisation et de perte de contrôle sur l’espace.
Ayant commencé la guerre par la conquête de territoires, la Russie finira par les perdre – non seulement ceux qu’elle a occupés en 2014 et 2022, mais aussi ceux qu’elle s’était appropriés au cours des siècles précédents. Et en ce sens, la matinée du premier jour du Forum de Saint-Pétersbourg a véritablement donné une image de l’avenir de la Russie : une fumée noire et les reflets sanglants d’un incendie.
Traduit du russe par Desk Russie
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Sergueï Medvedev est un universitaire, spécialiste de la période postsoviétique, dont le travail s’enrichit des apports de la sociologie, de la géographie et de l’anthropologie de la culture. Il a remporté le prestigieux Pushkin Book Prize 2020 pour son livre The Return of the Russian Leviathan, qui a été largement salué aux États-Unis et en Grande-Bretagne, ainsi qu’en France (sous le titre Les Quatre Guerres de Poutine, Buchet-Chastel, 2020).

