Plus Xenia Fedorova, née Bortchik, occupe l’espace public français, plus les zones d’ombre de son parcours suscitent des interrogations. Jeune journaliste d’investigation russe, Iouri Izotov, a pris soin de recueillir diverses données qui éclairent quelques zones d’ombre dans son passé.
Dans son livre Bannie, l’ancienne patronne de RT France expose un récit soigneusement maîtrisé de sa trajectoire. Son parcours professionnel, notamment avant son engagement au sein du groupe RT, est entouré d’un flou remarquable.
Desk Russie a donc entrepris d’examiner les données publiques, les archives d’entreprises et plusieurs bases de données russes ayant fait l’objet de fuites au cours des dernières années.
Selon des données issues de la fuite d’une base administrative russe recensant les emplois et les revenus déclarés, Xenia Fedorova a continué à figurer dans les effectifs de l’organisation non commerciale autonome de droit russe TV-Novosti, la maison mère de RT, jusqu’au 31 août 2024, soit plus de deux ans et demi après l’interdiction des médias RT dans l’Union européenne.
Selon Le Monde, des discussions concernant son arrivée dans l’écosystème Bolloré auraient été engagées dès l’été 2023. Si tel est le cas, Xenia Fedorova négociait son repositionnement dans le paysage médiatique français alors qu’elle était toujours salariée de la structure centrale du groupe RT.
Les mêmes données permettent d’identifier plusieurs versements effectués par TV-Novosti à Xenia Fedorova entre juillet 2023 et juillet 2024. Sur cette seule période, les rémunérations connues atteignent environ 24,5 millions de roubles. Certains mois, plusieurs millions de roubles auraient été versés en une seule fois.
Les données consultées par Desk Russie révèlent que RT a employé bien d’autres membres de l’entourage familial de Xenia Fedorova : son frère Maxime Bortchik (né en 1975), sa sœur Ioulia Bortchik (née en 1986), sa sœur par alliance Elizaveta Demianova (née en 1990), ainsi que l’ancien mari de cette dernière, Andreï Demianov, ont également occupé des fonctions au sein du groupe.
Elizaveta Demianova occupait une position particulièrement importante puisqu’elle dirigeait encore, jusqu’en octobre 2024, le service de diffusion francophone de RT. Selon les données consultées par Desk Russie, elle a continué à percevoir des rémunérations de la maison mère du groupe jusqu’en novembre 2024.
Elizaveta Demianova semble aujourd’hui elle aussi établie en France. En juillet 2025, elle s’est enregistrée à Paris comme entrepreneuse individuelle spécialisée dans la production de films institutionnels, publicitaires et d’entreprise.
Les liens de la famille de Xenia Fedorova avec les structures de l’État russe ne se limitent pas au groupe RT. Son frère Igor Bortchik (né en 1967) a travaillé jusqu’en 2024 pour le réseau russe des communications spéciales (Spetzsviaz), organisme chargé notamment du transport sécurisé de documents sensibles, de cargaisons stratégiques, de fonds et d’autres biens pour les administrations publiques et les grandes entreprises d’État.
L’ancien mari de Xenia Fedorova, Andreï Fedorov, a quant à lui travaillé jusqu’en 2023 pour Inpredkadry, une structure de services relevant de l’administration diplomatique russe. Auparavant, il a exercé dans plusieurs chaînes de télévision russes, notamment NTV, la VGTRK et TVS. Dans les années 2010, il a également figuré parmi les collaborateurs du bureau moscovite de la Télévision centrale de Chine (CCTV).
L’examen des archives d’entreprises fait également apparaître plusieurs connexions avec des personnalités issues de l’appareil administratif russe. La mère de Xenia Fedorova, Natalia Bortchik, journaliste à l’époque soviétique puis femme d’affaires, a notamment développé plusieurs activités commerciales avec Olga Leonova, ancienne haute responsable du ministère russe des Finances. Entre 1997 et 2002, cette dernière dirigeait au ministère l’administration chargée des relations avec les organisations publiques et institutionnelles avant de poursuivre sa carrière dans les services de communication du groupe PhosAgro puis de l’aéroport Cheremetievo.
Olga Leonova est la conjointe d’Alexandre Velitchenkov, lui aussi cadre dirigeant de PhosAgro, ancien collaborateur de structures de recherche relevant du ministère soviétique de la Défense et de l’industrie de défense, puis chroniqueur économique à Rossiïskaïa Gazeta, où il travaillait probablement à la même époque que Natalia Bortchik. Sur ses blogs et dans ses interventions publiques, Velitchenkov participe activement à la diffusion de la propagande anti-ukrainienne.
Un autre détail du parcours de Xenia Fedorova, passé sous silence dans Bannie, mérite d’être relevé. Bien avant son arrivée à RT, au début des années 2000, son frère Maxime et elle ont travaillé pour la filiale russe du groupe danois Maersk, l’un des géants mondiaux du transport maritime.
Cette étape professionnelle intrigue à plus d’un titre. D’une part, les secteurs du transport maritime et de la logistique ont joué un rôle majeur dans la constitution des élites économiques russes de l’après‑URSS, en particulier à Saint‑Pétersbourg, où l’économie portuaire a servi de laboratoire à la fusion entre cadres issus du KGB, milieux d’affaires et organisations criminelles. D’autre part, ce secteur n’était pas non plus étranger à Vincent Bolloré avant son expansion dans les médias. Cette convergence biographique ouvre une piste qui mériterait d’être explorée par nos confrères spécialisés dans les enquêtes économiques.
Enfin, les archives d’entreprises montrent qu’à la fin des années 2000, Xenia Fedorova elle-même a participé à la création de plusieurs sociétés commerciales en Russie. Dans l’une d’entre elles figurait comme associée Zinaïda Pavlova, épouse ou proche parente de Nikolaï Pavlov, ancien haut responsable de la mairie de Moscou sous Iouri Loujkov et ancien directeur du département municipal du logement et des services publics.
À en croire Intelligence Online, les services français n’auraient pas pu « documenter de façon indiscutable ses liens avec le sommet du pouvoir russe ». Notre modeste enquête montre pourtant que les éléments permettant d’éclairer l’environnement professionnel, familial et relationnel de Xenia Fedorova ne manquent pas. On peut donc raisonnablement espérer que les autorités françaises disposent de moyens un peu plus importants que les nôtres.
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Iouri Izotov est journaliste et militant russe, réfugié politique en France. Membre de Memorial à Iekaterinbourg, il a participé dès 2014 à des manifestations contre l’agression russe en Ukraine. Poursuivi par la justice russe pour des raisons politiques, il vit en exil depuis 2016. La France lui a accordé l’asile en 2023. Ancien collaborateur de Grani.ru, premier média entièrement interdit par le régime de Poutine en 2014, il a publié plusieurs enquêtes sur les crimes du régime russe.

