Notre correspondant en Ukraine nous livre un incroyable reportage. Pour enquêter sur l’oblast de Donetsk, il faut se rendre à Sloviansk et à Kramatorsk. Aujourd’hui, un tel voyage, si l’on veut minimiser les risques, requiert une sérieuse préparation. C’est cette logistique laborieuse, chronophage, coûteuse et périlleuse, ainsi que ses impressions de voyage que l’auteur nous propose de découvrir. Pour des raisons de sécurité, signale-t-il, certains détails ont été modifiés.
Sloviansk, Kramatorsk… À mesure que l’armée russe progresse dans l’oblast de Donetsk, ces deux villes sont de plus en plus incontournables pour qui cherche à comprendre l’actualité de cette partie de l’Ukraine. Des communes contrôlées par Kyïv, dans l’oblast, il y en a d’autres ; mais moins centrales ou dans lesquelles, parce qu’elles se trouvent plus près du front, pullulent les drones FPV. Dans les deux villes, cependant, la situation n’a de cesse de se dégrader. Abordons les choses avec scepticisme. Je connais les lieux, j’y ai passé des semaines et des semaines ; raisons pour lesquelles il est plus prudent de douter de soi-même. Avoir là-bas ses habitudes, son marché ou son stand de shawarma favori, c’est précisément ce qui pourrait me conduire à un sentiment de sécurité trompeur. Avant de partir, autant poser des questions naïves, y compris sur des sujets que je suis censé maîtriser ; et tant pis si je passe pour un touriste.
Sonder la tourmente
Qui donc contacter pour obtenir un aperçu sérieux de la situation ? Et si j’écrivais tout d’abord à Andrzej, ce volontaire polonais que vous avez eu, je l’espère, le plaisir de rencontrer dans un précédent reportage ? C’est bientôt chose faite. Premier élément du dossier : notre ami m’indique qu’il a récemment plié bagages, las des bombardements incessants et face à l’augmentation continue du nombre de drones FPV parvenant à atteindre Kramatorsk, où il vivait avec sa compagne. Cependant, il est de retour pour quelques jours, afin de terminer son déménagement. « C’est chaud, c’est vraiment très chaud », résume-t-il, avant de préciser que son détecteur de drones1, sans lequel il ne se déplace plus depuis des mois, est parvenu à intercepter le signal d’un drone d’observation survolant Kramatorsk. Ami, ennemi ? Le détecteur ne fait pas la différence. Quoi qu’il en soit, la vue aérienne de la ville s’est affichée en toute netteté sur l’écran de l’instrument.
Ioulia, l’interprète qui se joindra à moi, contacte quant à elle un policier que nous prévoyons d’interviewer. La réponse qu’elle reçoit est éloquente. « Évitez absolument le centre-ville et la vieille ville de Kramatorsk, ainsi que la périphérie de Sloviansk… » Tous ces lieux sont à portée des drones FPV russes ; et les quartiers de Kramatorsk mentionnés sont régulièrement bombardés. La semaine qui précède notre arrivée, les pilotes russes ont largué trois bombes de plusieurs centaines de kilogrammes sur le centre, tuant six personnes, en blessant 13, comme le rappelait l’agence Ukrinform. Pensée pour les commerçants que j’ai interviewés cet hiver… Qui sait ce qu’ils sont devenus, et dans quel état se trouvent leurs établissements. À force d’appels et de textos, la situation se dessine progressivement.
Une route pour survivre
Il faut à présent vérifier qu’un itinéraire sûr permet de se rendre sur place. En décembre, c’était encore le cas ; mais les choses changent vite. Pour ce faire, quoi de mieux que de contacter un militaire ? Germanophone, bien organisé, l’homme auquel on m’a conseillé de m’adresser transmet ma question à son commandant. Au bout de quelques jours, je reçois une vidéo explicative. Un homme dont je ne verrai jamais le visage commente un écran d’ordinateur, sur lequel s’affiche une carte et l’itinéraire qui permet de se rendre à Sloviansk et Kramatorsk sans trop s’exposer aux drones russes. « Sur cette route, il faudrait qu’il roule très vite [afin de minimiser le risque d’être pris pour cible, NDLR]. » L’homme, qui s’exprime dans un anglais teinté d’un fort accent ukrainien, zoome sur un carrefour. « Et ici, il faudrait qu’il tourne à gauche. Il y aura un panneau qui indique “Attention, FPV !!”. » Prometteur.
L’homme indique ensuite les routes à éviter absolument, et achève son explication en indiquant, sans trop s’y attarder, qu’il existe un autre itinéraire. « C’est plus long mais c’est plus sûr. » Je reconnais l’ordre de priorité des militaires : la vitesse de déplacement au détriment, parfois, de la sécurité. Nous suivrons le deuxième itinéraire – non sans avoir vérifié la fiabilité des conseils reçus auprès d’autres personnes. Les militaires, habitués à des niveaux de risques incommensurables, ont parfois tendance à considérer comme sans danger des situations qui, chez d’autres, susciteraient une crise d’angoisse avant la fin de leur simple description. Douter, douter, toujours douter.
Polluer par prudence
Passons à présent à l’épineuse question du transport. Il est toujours possible de se rendre et de se déplacer sur place par les transports en commun ou en taxi ; mais, si la situation se dégrade brusquement, si l’un de nous est blessé, il est préférable de pouvoir quitter les lieux sans attendre. En outre, les chauffeurs locaux, pour qui la notion de risque s’est normalisée, empruntent parfois des itinéraires extrêmement dangereux. Il y a quelques semaines, un journaliste de ma connaissance s’est ainsi retrouvé dans un bus empruntant l’axe principal qui relie Kramatorsk à Sloviansk ; une route que des militaires y compris m’ont décrite comme une « kill zone » et que plus personne de sensé n’emprunte depuis un an au moins. Mieux vaut rester maître de ses mouvements, en dépit du coût que représente un aller-retour en voiture depuis Kyïv, c’est-à-dire, dans mon cas, un trajet de près de 1 500 km.
Aucune agence n’acceptera de vous louer un véhicule pour vous rendre dans l’oblast de Donetsk mais, fort heureusement, il m’est possible de compter sur un ami britannique. À entendre cet homme, fils d’une cantatrice qui vécut à Nice et d’un pilote de la Royal Air Force, une excursion à une quinzaine de kilomètres des positions russes ne serait autre qu’une promenade de santé. Le flegme de cet excellent sujet de Sa Majesté, vous l’aurez compris, est en tout point conforme aux traditions d’une Albion que nous nous garderons de qualifier. Aussi se propose-t-il de nous prêter sa voiture. « Êtes-vous familiers avec la malédiction qui frappe mes véhicules ? » feint-il d’interroger, au moment de me remettre les clefs. Je le suis, mais Ioulia, préoccupée, répond par la négative. « Étonnamment, ils ont une certaine tendance à brûler – avec tout ce qui se trouve à l’intérieur », lui indique notre interlocuteur, avant d’entamer l’énumération des voitures qu’il a un jour mises à disposition de volontaires ou de militaires et qui ont fini pulvérisées par l’armée russe. Sans doute son éducation l’empêche-t-elle de nous mettre en garde formellement ; mais le message passe : nous resterons sur nos gardes.
Se protéger ou courir vite
Évolution de la situation, itinéraire à suivre, véhicule… Lentement, chaque question, chaque besoin trouve une réponse. Je récupère enfin les gilets pare-balles, casques et trousses de secours que l’antenne de Kyïv de l’ONG française Reporters sans frontières (RSF) met gratuitement à disposition des journalistes. Premier réflexe : arracher l’écusson « Presse » qui se trouve sur les gilets. Depuis 2022, des dizaines de journalistes, ukrainiens comme étrangers, ont été victimes d’attaques russes, comme le rappelait RSF en avril : pas question d’attirer l’attention. D’ailleurs, plusieurs personnes nous recommandent vivement de laisser les équipements de protection au vestiaire. Le conseil a de quoi surprendre. Il est pourtant simple à expliquer : pour un pilote de drone russe, en règle générale, nous explique-t-on, un véhicule militaire constitue une cible de plus grande valeur qu’un combattant, qui constitue lui-même une meilleure cible qu’un véhicule civil, qui constitue lui-même une meilleure cible qu’un civil. Habitude oblige, les termes de crime de guerre ne sont pas même évoqués.
Concernant l’autre menace principale, nous explique-t-on, c’est-à-dire les bombes planantes larguées par avion, elles pèsent au minimum 250 kg et un gilet pare-balles ne sera pas d’une grande aide. En somme, mieux vaut pouvoir sprinter et donc ne pas s’encombrer de ce lourd matériel. C’est avec ces charmants conseils en tête que nous inspectons les trousses de secours fournies par RSF. Le matériel est de bonne qualité. Il nous faudra cependant nous munir de cinq garrots supplémentaires, car la trousse n’en compte qu’un, sur les cinq ou six nécessaires pour être réellement paré à une situation d’urgence : un par membre et un ou deux de secours, en cas de matériel défectueux. Ces derniers préparatifs achevés, nous voici prêts à quitter Kyïv.
Des yeux dans le ciel
Nous passerons d’abord une nuit à Dnipro, où nous rejoignons un volontaire américain qui accepte de nous prêter un détecteur de drones. Encore un geste de solidarité bienvenu, car le prix de cet indispensable matériel s’élève à environ 650 euros. Un doctorant espagnol, rencontré il y a trois ans à Sloviansk et qui souhaite réaliser quelques entretiens à Dnipro, nous rejoint pour le voyage. Musique, nids de poules, autoroute jamais terminée qui expose ses plaques de béton nues sans bitume ni marquage, discussions sur le rôle de la société civile en Ukraine et son évolution… Les heures passent et l’on parvient à destination avant le couvre-feu. Le lendemain, les volontaires de l’association qui nous accueillent nous offrent une visite de leur base, située dans un lieu plutôt original : un complexe industriel désaffecté.
« Ce qui est pas mal ici, commente l’un d’eux, amusé, c’est qu’on a l’impression que ça a déjà été bombardé. » C’est sans doute l’un des seuls avantages, poursuit-il, car « les véhicules sont trop visibles » et notre interlocuteur craint d’être ciblé par l’armée russe ; sans parler des seringues qui jonchent certains emplacements de la cour. Autant de raisons qui pousseront les volontaires à déménager leur base à la fin du mois de mai. La visite s’achève. Il est temps de se rendre à la gare, où nous retrouvons Jozsef, reporter hongrois qui couvre l’actualité ukrainienne pour le compte du journal Átlátszó et qui prend part au voyage.
De l’agonie des pneumatiques
Le temps d’un repas, nous effectuons un point sur la situation. Nous passerons trois nuits à Sloviansk. Afin de réduire notre exposition aux frappes de tous types, nous limiterons nos déplacements sur place au strict minimum : nous ferons nos courses pour quatre jours sur la route – eau potable y compris – et nous nous assurerons d’avoir, à l’arrivée, suffisamment de gazole pour repartir, car les stations-services sont des cibles de choix. En outre, nous tenterons de nous déplacer à pied dans la mesure du possible. C’est enfin le départ. Rapidement, l’asphalte vaguement entretenu de la ville laisse place à des routes défoncées sur lesquelles nous évoluons parfois à moins de 20 km/h. La pluie se met à tomber, créant par endroit d’immenses flaques boueuses dans lesquelles il faut s’engager avec précaution. On n’en distingue pas le fond ; et la profondeur des nids de poule dépasse parfois les 25 cm.
Les heures passent. Avec la fatigue, la concentration s’émousse. À plusieurs reprises, je pile de justesse pour éviter l’incident. Crissement de pneus. Imperturbable, Jozsef, assis sur la banquette arrière, travaille sur son ordinateur. À la question de savoir s’il a déjà pratiqué ce genre de routes lors de ses nombreux voyages en Afrique, notre camarade répond dans un rire : « Oui… mais elles étaient en meilleur état ! » Sur notre gauche, les véhicules des militaires nous dépassent à vive allure, maculant de boue vitres et pare-brise. La conversation dévie sur l’actualité des Balkans occidentaux, que Jozsef couvre depuis plusieurs décennies.
Dernière ligne droite
Nous voici enfin dans une bourgade qui précède Sloviansk. Un dernier arrêt, un café, une dernière vérification d’itinéraire. Devant un café-épicerie, sous la protection des filets anti-drones qui, déjà, couvrent la route, trois hommes fument une cigarette, cannette de bière à la main, échangeant vaguement quelques mots. En remontant dans la voiture, je pense une fois de plus qu’il aurait été préférable de ne pas disposer d’un 4×4, pourtant si pratique au vu de l’état des routes. L’armée ukrainienne et son million d’hommes, peu ou prou, ne dispose pas des moyens suffisants pour s’équiper uniquement en véhicules militaires ; d’autant que le front, comme me l’a indiqué un jour un militaire, « dévore les véhicules ». Les soldats se déplacent donc souvent dans des voitures civiles, parfois repeintes en vert, parfois non, avec, bien entendu, une préférence pour les 4×4. Bref…
Nouveau départ. Nous allumons le détecteur de drones et nous nous gardons cette fois de boucler nos ceintures de sécurité. Si l’image de notre véhicule s’affiche à l’écran du détecteur, c’est que nous sommes visés. Deux secondes de plus pour sauter du véhicule peuvent faire la différence. Silence. Chacun tend l’oreille. Sur cette route de campagne, le trafic est dense. « Biiiip ! » Le détecteur a intercepté une fréquence. Ioulia, qui tient l’instrument entre ses mains, nous montre l’écran : de la neige, comme sur les vieilles télévisions cathodiques. Un drone, certes, mais qui vole loin de nous : son signal radio est trop faible pour que le détecteur ne puisse retransmettre l’image de ses optiques. « Dans cette région, c’est souvent des drones ukrainiens : les pilotes volent aussi pour s’entraîner », nous a indiqué le volontaire américain. Espérons.
Un blindé se profile, couvert de grillage métallique et de chaînes, destinés à offrir une protection supplémentaire contre les drones. Il progresse lentement, dans un vrombissement sourd ponctué de claquements métalliques. Je garde mes distances. Remarquant ma présence, le conducteur a l’urbanité de se décaler pour me laisser passer. De tous côtés, les filets anti-drones protègent la route jusqu’aux abords de Sloviansk. Nous repensons aux indications du policier, et ouvrons les fenêtres pour entendre ce qui se passe à l’extérieur. Contre les drones guidés par fibre optique, le détecteur est inutile.
Une nuit entre deux mondes
Enfin, nous arrivons à bon port. Le temps de garer la voiture sous le couvert d’un arbre, dans le sens du départ, et le propriétaire de l’appartement que nous louons, vêtu en nuances de gris et de vert, arrive pour nous remettre les clefs. Le sol de la cour est jonché de débris de verre, certaines fenêtres sont obstruées de planches et les lilas en fleur embaument l’air. À l’intérieur, les rideaux de chaque fenêtre ont été soigneusement tirés. À voir l’état de propreté général, ustensiles de cuisine y compris, on devine que la saison n’est pas des plus touristiques. Ne nous plaignons pas néanmoins : le logement est situé au rez-de-chaussée et les communs donnent accès à un sous-sol, où l’on pourra se replier si le quartier est bombardé. La dizaine de bouteilles d’eau de grande contenance qui se trouvent entreposées sur le sol humide et crasseux nous laisse comprendre que ce genre de scénario n’est pas uniquement théorique.
En ouvrant un tiroir, je découvre un lot de vieilles cartes postales coloriées, dont les titres et légendes sont écrites en russe et en français. « Biiip ! » Le détecteur de drones, que l’on a omis d’éteindre – mais pas de recharger – me tire de ma rêverie contemplative. À nouveau, aucune image. Sur les groupes Telegram destinés à prévenir les habitants des attaques, les notifications défilent : drone d’observation, drone de type Shahed, FPV, bombes planantes… La liste est longue et le rythme de publication soutenu. Autour de nous, pourtant, c’est le silence total. Parfait, car il est grand temps d’aller dormir. La route a été longue et chacun s’endort d’un sommeil de plomb. Vers 6 heures du matin, une série d’explosions me tire de mon sommeil : les bombes russes démolissent des immeubles, effacent des vies. Le bruit est lointain, le sommeil nécessaire. Je me rendors sans tarder. C’est finalement le son lancinant d’une débroussailleuse qui me tirera du lit quelques heures plus tard. D’une manière ou d’une autre, même à Sloviansk, il faut bien s’occuper des plates-bandes.
23h22 : bombes planantes en direction de Kramatorsk
23h23 : Sloviansk, attention
23h24 : Oleksijevo-Droujkivka / Droujkivka – danger de bombes planantes également
23h24 : danger de bombes planantes en direction de Sloviansk
Éprouvantes journées
Les journées, radieuses et bien remplies, défilent rapidement. Le soir, les intrigues du roman d’Alessandro Barbero Les Yeux de Venise emportent mon esprit à travers le dominio da mar (les territoires marins) de la Sérénissime et les sandjaks de l’empire ottoman ; une apaisante évasion, après des interviews éprouvantes et les alertes que nous envoie le détecteur de drones, cinq à dix fois par jour, tandis que nous filons à vive allure vers nos lieux de rendez-vous. Une fois seulement, une vue aérienne de Sloviansk se dessine à l’écran, pendant une fraction de seconde. Le jour précédant notre départ, Ioulia et moi-même décidons de profiter du banc installé sous une petite pergola couverte de vigne vierge qui se trouve à deux pas de la porte de notre immeuble.
La discussion sur les interviews de la journée s’engage. Moins de deux minutes plus tard, un son strident se fait entendre. Échange de regards interloqués. « FPV !!!! » Nous nous ruons vers le hall d’entrée. Le détecteur n’a pas sonné. Aurions-nous, dans un état d’hyper-vigilance, mal interprété une rumeur quelconque ? Peu après, un habitant signale sur un groupe de discussion qu’un drone FPV russe, guidé par fibre optique, s’est écrasé contre une fenêtre du quartier. Après le repas, un moustique pénètre dans la cuisine. « Mini-FPV ! » plaisante-t-on, dans une joviale redescente d’adrénaline.
Vient enfin le jour du départ, avec ses frustrations. Par manque de temps, j’ai renoncé à photographier certains sites, qui n’existeront peut-être bientôt plus. Des images défilent dans ma tête : le bas-relief massif à la gloire des ouvriers qui figure sur l’un des panneaux indicateurs d’une usine de NKMZ, autrefois fleuron industriel de Kramatorsk ; une vue depuis un pont ; une usine bombardée à la sortie de Sloviansk… et sur le retour, cette vision marquante, que je ne pourrai là encore que vous décrire. Au premier plan, dans les herbes hautes d’une vaste prairie, une femme âgée, foulard sur les cheveux, assise sur un tabouret, est occupée à traire une vache à la main. Derrière elle, son mari, coiffé de sa casquette, s’appuie d’une main sur l’animal. Plus loin, une pelleteuse travaille à la construction d’une gigantesque ligne de fortifications : tranchées anti-char à demi remplies d’une eau noire, talus, boudins de fil de fer barbelés… Quel cliché… Mais nous avons déjà tardé et Jozsef a un train à prendre pour Budapest. Il doit être rentré lundi pour travailler sur un documentaire consacré à l’histoire d’un jeune Hongrois tombé sur le front après avoir rejoint l’armée ukrainienne.
Tant de souvenirs et le cœur lourd
Ce que j’ai vu, les témoignages que nous avons recueillis m’ont impressionné. Sloviansk, Kramatorsk… Avant de m’y rendre pour réaliser des interviews, j’y ai été volontaire ; et j’y ai fait tant de rencontres, y compris celles de Jozsef, de Ioulia et d’Andrzej. Au printemps 2023, lors de ma première visite, les deux villes semblaient imprenables. Jamais, pensait-on, l’armée russe, alors enferrée à Bakhmout, ne pourrait s’en approcher. Un grand nombre de volontaires y travaillaient. Les deux villes n’avaient sans doute pas été aussi internationales depuis longtemps. Sans doute aussi n’y avait-on jamais autant parlé l’anglais. Depuis, Platonivka, Dronivka, Serebryanka, Sviato-Pokrovske… toutes ces communes où nous nous rendions ont été prises, c’est-à-dire probablement entièrement rasées… Qu’est-il advenu de leurs habitants, que nous ravitaillions en biens de première nécessité, ceux qui ne voulaient pas être évacués et dont l’espoir ou l’indifférence nous faisait fulminer ? Et que doivent ressentir ceux qui ont passé leur vie dans cette région ?
Un ralentissement me ramène à la réalité. Les ouvriers qui travaillent d’arrache-pied à réparer les routes secondaires, devenues vitales pour accéder aux deux villes, ont embourbé un camion-benne qui entrave la moitié de la chaussée. Cigarette aux lèvres ou derrière l’oreille, en short de sport et claquettes, les chauffeurs s’activent mollement sous le grand soleil. Sourire. J’aimerais voir le visage d’un inspecteur du travail face à de telles tenues de chantier. Les véhicules militaires s’amassent les uns derrière les autres. Vu du ciel, quelle belle cible…
Antoine Laurent est journaliste indépendant. Contributeur du bimensuel suisse Echo Magazine, du média italien Osservatorio Balcani e Caucaso Transeuropa et d’autres titres de façon plus ponctuelle (Le Courrier de Genève, Linkiesta…).
Notes
- Un détecteur de drone permet de capter le signal radio d’un drone et d’afficher sur un écran ce que le pilote du drone voit lui-même. Si l’utilisateur du détecteur voit apparaître sa propre image ou celle de son véhicule sur l’écran, il sait qu’il est lui-même visé et peut ainsi tenter de se mettre à l’abri.


