La libido des élites dirigeantes russes

Condamné en avril 2024  pour « terrorisme » à 16 ans de prison, à cause de sa dénonciation ferme de la guerre et du régime de Poutine, l’ancien dissident soviétique Alexandre Skobov continue à travailler dans sa cellule. Il livre ici ses réflexions sur l’inconscient des élites dirigeantes russes. Selon l’auteur, ces gens se sentent profondément humiliés lorsqu’on leur refuse le droit de violer, piller, tuer et démembrer leurs voisins pour les punir de leur désobéissance, car ils sont convaincus d’avoir le droit d’exiger l’obéissance des autres. Le monde va-t-il tolérer cela ? 

La Nezavissimaïa Gazeta du 22 mai a publié un éditorial intitulé « Deux scénarios historiques pour la Russie contemporaine. En quoi la transformation du régime stalinien différait-elle de l’effondrement de l’URSS ? »

Cet éditorial commence par le constat d’un fait indéniable : chaque période historique en Russie s’est achevée par un état de stupeur et de paralysie du pouvoir central, suivi de la désintégration du pays. Cela se produit sur fond de défaites militaires ou d’absence de victoire militaire manifeste. Même la « non-victoire » dans la guerre froide, qui n’était pas déclarée, a suffi à provoquer l’effondrement et à transformer la Russie en territoire sous tutelle, commode à exploiter.

La soi-disant « gestion extérieure » de la Russie des années 1990 et son pillage par le capital occidental constituent un mythe profondément enraciné dans la conscience collective. L’équipe d’Eltsine a bien invité des conseillers occidentaux, mais ceux-ci étaient horrifiés par la manière dont leurs recommandations étaient mises en œuvre. Quant au pillage de la Russie, il a été commis par les siens : chair de la chair de la bratva1 des années 1990 et des gens issus des anciens services spéciaux soviétiques.

Sans entrer dans les raisons de la popularité de ce mythe, notons qu’il s’inscrit dans une vision du monde où l’on est soit prédateur, soit proie. Soit on dicte, soit on se voit dicter. Il n’y a pas de troisième voie.

Il est évident que telle est la vision du monde de l’auteur de l’article. Le monde extérieur – et il s’agit avant tout du « monde occidental » – est considéré par lui comme hostile à la Russie par nature, il cherche à l’asservir et à la dépouiller. Les territoires non russes qui se sont détachés de la Russie sont, eux aussi, considérés comme hostiles par nature. L’auteur de l’éditorial affirme qu’à chaque fois, ils déclenchent des guerres contre la partie centrale du pays restée intacte. Sans doute à l’image de la Finlande, qui aurait « déclenché » la guerre contre l’URSS en 1939. « Déclenché » par son refus de se soumettre et de céder une partie de son territoire.

Le problème ici n’est même pas l’impudence exceptionnelle qui permet de mentir effrontément, de dire que le blanc est noir, d’attaquer pour se défendre. Lorsque l’on considère l’autre partie comme un ennemi avec lequel la guerre est inévitable en raison d’un conflit irréconciliable d’intérêts vitaux, peu importe de savoir qui commencera le premier : ils nous auraient attaqués de toute façon. Ils nous y ont forcés. 

Pourtant, tous ces territoires, de la Pologne et de la Finlande aux anciennes républiques soviétiques, malgré leur hostilité, continuent d’être considérés comme des parties d’un seul et même pays : la Russie. C’est la Russie qui aurait « perdu la Pologne et la Finlande », puis le contrôle des quatorze « républiques soviétiques ». Nulle trace de sentiments attendris à propos d’une « union volontaire et égalitaire de peuples libres ». L’État russe est envisagé exclusivement comme un État impérial, possédant des territoires « par droit d’épée ». Ces territoires et leurs populations sont dépourvus de personnalité juridique. Lorsque, pour une raison quelconque, ils l’acquièrent, ils deviennent hostiles et dangereux pour la Russie. Le seul moyen de neutraliser cette hostilité et ce danger est de les soumettre à nouveau. Tout ce qui n’est pas soumis à la Russie lui est hostile. Telle est la vision du monde proposée.

En parlant de la menace d’un nouvel effondrement de l’empire, l’auteur de l’éditorial reconnaît ouvertement que l’élite dirigeante se trouve dans le même état de stupeur qu’à la veille de la révolution de février 1917 et de la perestroïka. Il appelle à sauver l’empire par une « modernisation efficace », sur le modèle de la transformation rapide du régime stalinien, lui aussi plongé dans la stupeur après la mort du dictateur.

Examinons plus en détail la voie de cette transformation. Les héritiers de Staline ont effectivement éliminé assez vite les manifestations les plus monstrueuses de la tyrannie. Avant tout, par les flambées périodiques de répressions de masse, qui frappaient des individus et des groupes entiers qui n’étaient pas des adversaires du régime et ne le menaçaient en rien. Mais le système de soumission politico-idéologique totale de la société à la toute-puissante nomenklatura du Parti – c’est cela même, le totalitarisme – fut conservé sans changement jusqu’à Gorbatchev. Les répressions contre les véritables opposants au pouvoir se poursuivirent également. Simplement, les victimes ne se comptaient plus par millions, mais par milliers.

Notons que, passant en revue les processus historiques du dernier siècle et demi, l’auteur de l’éditorial ne dit pas un mot sur le développement de la démocratie. Dans sa « vision du monde », il y a la lutte pour les ressources, la conquête des territoires et leur perte, le changement et la répétition des combinaisons géopolitiques, la stupeur des élites dirigeantes et leur sortie de cet état. Il y a même un progrès socio-économique. Mais il n’y a pas de lutte entre tendances autoritaires et démocratiques. Apparemment, pour l’auteur, cela ne fait pas partie du processus historique. C’est quelque chose de profondément secondaire, sans intérêt ni pour l’histoire ni pour les hommes. La géopolitique, c’est autre chose.

Cela dit, l’auteur de l’article n’est nullement indifférent aux systèmes politiques. Son idéal est très clairement le « totalitarisme de marché » à la chinoise. Nos conservateurs étatiques regardent depuis longtemps la Chine continentale avec admiration. Ce qui suscite avant tout leur admiration, c’est la manière dont « l’empire de Tian’anmen » a empêché la transformation du régime totalitaire maoïste, plongé dans la stupeur, de se muer en démocratisation. Car la démocratisation, c’est l’effondrement.

Ainsi, la « modernisation efficace » appelée de ses vœux par l’auteur de l’éditorial exclut catégoriquement toute démocratisation politique. Ce n’est pas à cela qu’elle doit servir. À quoi, alors ? À remporter une victoire militaire décisive dans la guerre qui se mène en ce moment même contre l’Occident. Dans cette guerre, même un « match nul litigieux » se transformerait en nouvel effondrement. C’est l’idée principale pour laquelle l’article a été écrit.

L’auteur de Nezavissimaïa Gazeta ne veut manifestement pas répéter les « erreurs » des modernisateurs post-staliniens, qui s’étaient engagés dans des jeux complexes appelés «coexistence pacifique » et « détente internationale ». Dans ces jeux, qui supposaient une limitation partielle des formes violentes de rivalité, des concessions mutuelles et des compromis, ils ont fini par perdre. Lorsque l’empire soviétique a épuisé les possibilités d’étendre sa sphère de contrôle dans le monde – c’est-à-dire de remporter des victoires visibles –, le processus de sa désintégration s’est enclenché.

Nous avons donc affaire à une formation géopolitique dont l’élite dirigeante tombe périodiquement en stupeur, ce qui active aussitôt les puissantes forces centrifuges qui existent en son sein. Sans les efforts particuliers du pouvoir central, qui impliquent à des degrés divers le recours à la violence directe ou à la menace de son usage, cette « formation » ne tient pas debout. Elle tente de compenser cette déficience interne par des victoires militaires contre le monde extérieur, qu’elle considère a priori comme hostile. Seules de telles victoires justifient tant bien que mal, aux yeux de la population, les nombreux coûts de ce système monstrueux et parviennent encore à le cimenter un peu. Autrement dit, la guerre et l’expansion sont son mode d’existence.

Et maintenant, permettez-moi de poser une question : comment le monde environnant doit-il considérer une telle formation ? A-t-il besoin d’un tel « passager » ? En vertu de ses particularités propres, cette construction impériale reproduit, à chaque nouveau cycle historique, trois choses indissolublement liées : un autoritarisme extrême, un traditionalisme archaïque anti-occidental – en réalité anti-modernisateur – et un expansionnisme messianique. Sur les causes objectives, « géopolitiques », de ce phénomène, on a déjà beaucoup écrit, avant comme après 2022. Mais l’objectif, l’historique, se manifeste à travers le subjectif, l’humain.

Ces gens se sentent profondément humiliés lorsqu’on leur refuse le droit de violer, piller, tuer et démembrer leurs voisins pour les punir de leur désobéissance. Ils sont convaincus d’avoir le droit d’exiger l’obéissance des autres. Ils veulent poser leur botte sur tout ce qui bouge.

Cet « inconscient » de la classe dirigeante, sa « libido », transparaît nettement dans les « productions intellectuelles » de ses serviteurs idéologiques privilégiés. Il ne faut pas y chercher le bon sens. Ce sont les instincts les plus élémentaires qui y sont à l’œuvre. C’est une matière chtonienne. 

Pendant la perestroïka est sortie une adaptation de L’Histoire d’une ville de Saltykov-Chtchédrine : le film Ça. C’est ainsi que l’écrivain nommait la boule de feu terrifiante qui fonce sur la ville de Gloupov. Une concentration d’énergie sombre et destructrice, ayant absorbé toute la bassesse et toute la stupidité humaines. De la folie du pouvoir à la soumission servile et obtuse devant lui.

Eh bien, ce Ça, c’est exactement ça.

Traduit du russe par Desk Russie

Lire l’original ici 

Note de la rédaction:

Si vous souhaitez écrire à Alexandre Skobov pour le soutenir et échanger avec lui, consultez ce site, vous y trouverez toutes les informations utiles pour établir une correspondance.

skobov

Prisonnier politique en URSS comme sous Poutine, Alexandre Skobov purge actuellement une peine de seize ans de prison pour ses analyses politiques et ses appels à infliger une défaite complète à la « Russie fasciste ». Historien et figure de la presse dissidente, il a refusé de quitter la Russie malgré la répression et continue de défendre publiquement ses convictions depuis sa cellule.

Notes

  1. Mot d’argot russe signifiant « confrérie » ou et servant à désigner les membres d’un groupe criminel autour de son chef.

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