Otages ukrainiens : « tombés hors du temps »

Brigitte Stora raconte ici l’histoire de six otages ukrainiens détenus dans les geôles russes. Ils sont plus de 16 000 à avoir été enlevés, torturés, humiliés. Désormais, plusieurs associations sous l’égide de l’association Pour l’Ukraine, leur liberté et la nôtre, ont commencé une campagne de parrainage de ces prisonniers par des communes françaises. Plus de 55 dont Paris et quelques autres grandes villes ont déjà répondu favorablement à l’appel. Chacun de vous peut participer à cette campagne : Ensemble sauvons les otages civils | Pour l’Ukraine. Pour contacter les organisateurs : [email protected]

Ce sont des hommes et des femmes ukrainiens, « coupables » aux yeux des occupants russes de défendre leur pays. Ouvrier mais aussi entraîneur sportif, étudiante, chauffeur de taxi, journaliste, vendeuse… Certains parmi ces otages ont « bénéficié » d’un simulacre de procès et de « jugement », la plupart n’y ont pas eu droit.

Pour l’immense majorité d’entre eux, nous ne savons pas où ils sont détenus ni même s’ils sont encore vivants. Nous peinons à imaginer les tortures endurées dans ces geôles russes où les sévices, les privations, les coups et les humiliations sont la règle et la loi.

Kidnappés en pleine rue ou enlevés chez eux, au milieu de la nuit, détenus au secret et privés de communication avec leurs proches, ce ne sont pas des prisonniers mais des otages sans droits. Les conditions de leur enlèvement, parfois de leur « disparition » nous rappellent celles d’Amérique latine sous les dictatures…

Ces otages du régime assassin de Poutine sont aujourd’hui plus de 16 000 à vivre sous l’arbitraire le plus total. 

Parler d’elles et d’eux, c’est lever un coin du voile et du silence qui se sont abattus sur leur vie. C’est aussi réaliser avec effroi qu’ils sont des milliers à vivre le même cauchemar. Dans l’anonymat, le plus souvent. Mais parce que chacun porte un nom, il nous a semblé important de raconter un peu de leur histoire, de les rappeler parmi les vivants, un peu comme ce mot d’ordre des Républicains espagnols, qui disaient « Présent » après le nom de leurs camarades tombés au combat.

Les six portraits qui suivent racontent un bout de vie d’hommes et de femmes d’âges et de conditions différentes. Le plus âgé d’entre eux, Oleh Chevandine, était un athlète reconnu et entraîneur sportif. Il a été arrêté en 2015, son épouse et ses proches ignorent s’il est encore en vie… Les autres ont été arrêtés en 2017, 2022, 2023 et 2024.

Yana Souvorova, la plus jeune, est une étudiante qui animait un tchat, elle avait 19 ans lorsqu’ils l’ont kidnappée.

Oleh, Yana mais aussi Natalia Kojemiatska, Anastasia Hloukhovska, Volodymyr Yakimenko, Ihor Horlov. Tous vivent ou survivent dans les ténèbres du non-droit.

Puissent ces quelques lignes les rappeler au monde.

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Oleh Chevandin

Oleh Chevandine

Oleh est un athlète de 62 ans, originaire de Debaltseve dans l’oblast de Donetsk.

Dès l’invasion du Donbass, ce célèbre entraîneur de l’équipe nationale d’arts martiaux (Wushu, Kung Fu) prend clairement position pour l’Ukraine et dénonce l’occupation russe. Malgré les menaces répétées des forces occupantes, Il refuse de collaborer avec elles, notamment en refusant de leur fournir les données sur les athlètes de sa fédération. En décembre 2014, il réussit à évacuer ces athlètes de la région de Donetsk et les conduit aux championnats d’Ukraine à Kyïv où son équipe triomphe.

Le 1er mai 2015, alors qu’il retourne dans sa ville natale pour rendre visite à sa mère, Oleh est kidnappé par des hommes armés. Depuis, nous savons qu’il a été détenu au sein d’un quartier général militaire russe puis torturé et contraint à de faux aveux d’espionnage et de sabotage. Cela fait donc désormais onze ans que ni sa femme ni ses proches n’ont de nouvelles de lui.

Pourtant ni ses actes, ni même son emprisonnement ne sont reconnus par la Russie, car l’arrestation d’Oleh a eu lieu alors que les autorités russes continuaient de nier leur présence sur le territoire ukrainien. Nous savons seulement qu’il a été transféré à la prison de Donetsk, puis remis au FSB.

À l’heure actuelle, nous ignorons quel est son sort. Dans le meilleur des cas, il est détenu au secret dans un lieu inconnu, sans aucune communication officielle sur les faits qui lui sont reprochés, ni sur la peine prononcée à son égard.

Son épouse Larissa Chevandina et son association RETURN FREEDOM sont toujours activement mobilisés pour sa libération ainsi que pour celle de l’ensemble des civils ukrainiens otages des autorités russes.

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Yana Souvorova

Yana Souvorova

Yana est une jeune étudiante née le 13 octobre 2004.

Yana est née et a grandi à Melitopol dans la région de Zaporijjia. Après l’invasion de sa ville par les forces russes, cette étudiante en philologie s’est impliquée dans un tchat de résistance nommé « Mélitopol c’est l’Ukraine », ce tchat a rapidement rassemblé plus de 10 000 participants.

Mais dans la nuit du 19 au 20 août 2023, le site est piraté, un message sur la page d’accueil proclame que le site appartient désormais à la Fédération de Russie et que toute aide apportée à l’Ukraine sera punie par la loi.

Vers 3 heures du matin, des agents du FSB font irruption au domicile de la jeune fille et l’enlèvent.

Le même scénario va se répéter pour des dizaines d’autres modérateurs du site et journalistes… Pendant plus de 50 jours, sa famille est sans nouvelle. Plus tard, ils recevront une photo datée de leur fille : on la reconnaît, affaiblie, amaigrie.

À l’automne 2023, Yana est condamnée pour « activités terroristes et espionnage ». À l’issue de ce que l’on ne peut raisonnablement pas appeler un « procès », Yana fait appel.

Après plusieurs déplacements, elle serait actuellement détenue au sein de la prison de Taganrog, de sinistre réputation.

Victime d’actes de violences et de tortures, Yana est régulièrement placée à l’isolement.

Dans l’une de ses dernières lettres, elle est pourtant parvenue à partager des informations sur les lieux de détention d’autres détenus. Ses parents, sa sœur et son compagnon restent activement mobilisés pour obtenir sa libération.

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Volodymyr Yakimenko

Volodymyr Yakimenko

Volodymyr est originaire de Chaplynka dans l’oblast de Kherson. Ce chauffeur de taxi a été arrêté le 11 juin 2017.

Profitant de son statut de chauffeur de taxi, Volodymyr avait décidé bénévolement de conduire un certain nombre de déplacés et de militaires à la frontière de la Crimée annexée. Mais les autorités russes finissent par le repérer.

On lui propose alors de collaborer en lui fournissant un passeport russe, mais il refuse.

Le 11 juin 2017, lors d’un de ces voyages bénévoles, il est arrêté par des policiers russes. Interrogé, torturé pendant une journée entière, menacé de viol, on l’oblige à avouer être en possession de drogue. Après ces faux aveux, Volodymyr est condamné à 15 ans et demi de colonie pénitentiaire. Après avoir refusé de coudre des uniformes militaires russes, il a été placé sous un régime strict en cellule disciplinaire. Il souffre d’ulcères, de maux de tête liés aux mauvais traitements et tortures, mais aussi aux conditions terribles de sa détention (froid extrême, nourriture avariée, travaux forcés). Volodymyr a perdu 20 kilos. Il a tenté de mettre fin à ses jours, en se tailladant les veines. Mais sa compagne Diana Tchaïkovskaïa nous indique pourtant qu’il aurait repris espoir. Elle continue, au quotidien, de se battre pour sa libération. 

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Ihor Horlov

Ihor Horlov

Ihor est né le 6 juillet 1987, cet opérateur de navires est originaire de Melitopol.

Après l’agression russe de 2014, Ihor avait décidé d’effectuer son service militaire au sein des forces armées ukrainiennes.

Le 25 février 2022, Melitopol tombe aux mains des forces russes et le 6 avril, Ihor est enlevé par des hommes armés. Nous savons qu’après son arrestation, il a été torturé pendant plus de deux semaines dans un sous-sol de Melitopol. Lorsque sa mère se rend auprès des autorités d’occupation pour savoir où son fils se trouve, on la menace d’arrestation si elle poursuit ses recherches. Elle finit par quitter, à son tour, la ville de Melitopol.

Dans un article de journal, sa mère découvre sous la plume de témoins qu’un tout jeune Ukrainien incarcéré a été opéré d’urgence après avoir eu la gorge tranchée par l’un de ses tortionnaires russes. Son avocat lui apprendra qu’il s’agissait de son fils…

Régulièrement déplacé, Ihor Horlov est passé entre autres par les centres de détention de Simferopol et de Rostov-sur-le-Don, il serait aujourd’hui détenu dans une prison de Grozny en Tchétchénie… Le 29 avril 2025, un tribunal russe l’a condamné à 14 ans de prison pour « terrorisme ».

Si sa mère peut lui écrire, elle n’a toutefois pas eu de contact direct avec son fils depuis 4 ans. Tout ce qu’elle sait c’est que Ihor, comme beaucoup d’otages, oscille entre le désespoir le plus profond et l’espoir que ce cauchemar prenne fin.

Natalia Kojemiatska

Natalia était vendeuse puis responsable de magasin. Le scénario est souvent le même : alors qu’elle rentre chez elle le 17 mai 2024, des hommes armés enlèvent Natalia en pleine rue, à Nova Kakhovka dans l’oblast de Kherson. Libérée le lendemain, elle raconte à sa mère les tortures subies pendant son interrogatoire, mais quelques heures plus tard, elle est de nouveau arrêtée par les forces russes, cette fois sa famille reste sans nouvelles d’elle pendant plusieurs mois.

Plus tard, ses proches apprennent que Natalia est accusée, sans aucune preuve sérieuse, d’avoir assassiné un agent du FSB et un employé de l’administration civile militaire. Son procès pour « terrorisme » n’a pas encore eu lieu.

Comme la plupart des prisonniers et otages ukrainiens, elle a été régulièrement transférée d’une prison à une autre. Depuis 2025, elle serait détenue à Taganrog, lieu réputé pour ses conditions particulièrement inhumaines de détention.

À ce jour, nous savons qu’elle a perdu beaucoup de poids à cause des tortures endurées.

Malgré ses démarches répétées, sa mère n’a pu la voir qu’à deux reprises, elle a vu sa fille amaigrie et affaiblie, souffrant de problèmes de tension artérielle, Natalia lui a dit avoir subi un viol dès le premier jour de sa détention.

Comme si le malheur ne suffisait pas, sa mère a été tuée en octobre 2025 par un drone lancé sur sa voiture.

Ses proches poursuivent le combat pour la libération de Natalia.

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Anastasia Hloukhovska

Anastasia Hloukhovska

En tant que journaliste, Anastasia est un peu plus connue que les autres otages. Née le 26 janvier 1993, cette jeune journaliste, originaire elle aussi de Melitopol, avait décidé de rester sur place pour témoigner. Elle a été arrêtée le 20 août 2023.

Ce jour-là, des agents du FSB ont fait irruption dans son appartement, se sont saisis de tous ses documents, ordinateurs, téléphone, etc. puis l’ont emmenée vers une destination inconnue.

Elle est accusée d’ « espionnage » et de « trahison » contre le régime d’occupation, et les autorités de la Fédération de Russie la retiennent toujours prisonnière.

Pendant longtemps, nous étions sans nouvelles de son sort, puis des informations alarmantes nous sont parvenues. Une enquête du média ukrainien Slidstvo.Info révèle qu’elle se trouverait dans la sinistre prison n° 3 de Kizel, près de Perm, dans l’Oural.

C’est dans ce lieu de détention décrit par d’anciens prisonniers comme un « camp de torture », qu’une autre journaliste ukrainienne, Viktoria Rochtchyna, aurait été torturée et assassinée. C’est là aussi que se trouverait incarcéré le maire de Dnipro-Roudny, Yevhen Matveïev…

Le média ukrainien rapporte les témoignages de l’ancien prisonnier de guerre Yevhen Choloudko ainsi que d’une femme également détenue. Ils indiquent qu’Anastasia Hloukhovska y aurait été torturée et serait aujourd’hui en grand danger.

Elle aurait eu la tête rasée dès son arrivée puis aurait subi comme les autres sévices et privations.

Un témoignage récent rapporte qu’Anastasia aurait été forcée à travailler dans un atelier de couture. Obligée de rester debout toute la journée, elle souffrirait gravement des jambes.

Inquiets de la situation périlleuse dans laquelle se trouve la jeune journaliste, Reporters sans frontières s’est adressé au ministère russe de la Défense, au Service fédéral d’exécution des peines et aux autorités pénitentiaires de Kizel afin d’obtenir des nouvelles d’Anastasia. Sans réponse à ce jour.

*

Six noms, une larme dans un océan d’injustices, de détentions arbitraires, d’exécutions sommaires, de déportations massives d’enfants.

Six noms seulement parmi les plus de 16 000 otages ukrainiens aujourd’hui recensés. Six noms qui incarnent la violence inouïe que subit le peuple ukrainien en lutte pour sa liberté.

Six noms qui nous obligent à répondre « présent ».

Notes de la rédaction :

  • Le titre de l’article fait référence à l’ouvrage de David Grossman, Tombés hors du temps, Le Seuil, 2012.
  • Les informations citées dans cet article proviennent de sources ouvertes : médias et organisations de défense des droits humains ukrainiens, ainsi que médias russes en exil.

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stora bio im

Brigitte Stora est journaliste indépendante, documentariste, chanteuse et docteure en psychanalyse. Sociologue de formation, elle collabore depuis de nombreuses années avec France Culture et France Inter, pour lesquelles elle réalise des documentaires historiques et des fictions radiophoniques.

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