Avec un humour caustique, notre autrice compare la présidence de Donald Trump à la série télévisée Columbo. Mais Columbo cherchait — et trouvait la vérité. C’est en revanche le cadet des soucis de Trump. Il faut résister à la fascination pour la série télé de la Maison-Blanche. Ce qui se joue n’est pas un script, ni un énième rebondissement dans une série politique. Des civils ukrainiens meurent chaque jour sous les bombes ou sont traqués par les drones de l’armée russe. Et le sort de l’Ukraine, sa survie et sa victoire dépendent d’abord de nous. De l’Europe.
Depuis le 20 janvier 2025, le public suit, presque sans s’en rendre compte, une étrange série télévisée. C’est comme une rediffusion d’un feuilleton culte au style un peu démodé. On y trouve un monsieur bizarre qui se veut vieux jeu mais qui ne respecte rien, se comporte comme un éléphant dans un magasin de porcelaine et l’assume avec un plaisir à peine caché. Il parle beaucoup mais de manière tellement confuse qu’on ne sait jamais vraiment de quoi il s’agit. Il évoque parfois son épouse – qu’on ne voit jamais – mais qui semble être à l’origine de toutes ses décisions. On dirait une nouvelle saison de Columbo sans la bonne musique. Mais non : il s’agit de la seconde présidence de Donald Trump.
Et comme dans un feuilleton, le public suit chaque rebondissement au jour le jour, à coups de « priorités au direct » et de déclarations nombreuses : la guerre en Ukraine, les tensions au Proche-Orient, les conflits commerciaux. À chaque épisode, Trump tourne en rond sans logique apparente, radote, change d’avis, revient sur les mêmes sujets, les contourne, les répète sans jamais les clarifier. Le tout, dans une atmosphère de suspense absurde et d’incohérence savamment entretenue – à la manière du célèbre lieutenant au pardessus froissé.
Pour parfaire la ressemblance, Trump a même sa propre « Madame Columbo » : Melania Trump, figure aussi énigmatique que la fantomatique épouse de Columbo, évoquée uniquement à travers les propos de son mari. On ne l’entend jamais, mais c’est elle qui inspire ses choix. Mieux encore : Trump s’est entouré de toute une galerie de « Mesdames » et de « neveux », chacun servant de justification à ses décisions ou plutôt à ses absences de décision. S’il doute de l’utilité de ses échanges avec Poutine, c’est parce que Madame Trump lui a soufflé le mot. S’il n’envoie pas de troupes américaines en Ukraine, c’est « parce que le vice-président n’en veut pas ».
Que voulez-vous ? À la manière d’un Columbo, Trump écoute, interroge, rumine…
Mais la comparaison s’arrête là. Car entre Columbo et Donald Trump, il y a une différence, et de taille : la fiction, elle, ne tue pas. Ce feuilleton-là, Trump l’écrit, le met en scène et le monte lui-même. C’est sa spécialité : star de la téléréalité The Apprentice, et il continue de traiter le pouvoir comme un spectacle, avec ses effets dramatiques, ses mises en scène et ses faux suspenses. Souvenons-nous de cette scène glaçante à la Maison-Blanche, lorsque le président ukrainien fut prié de partir, conclue par la phrase adressée par Trump aux journalistes : « Ça va vous faire une belle séquence télé. »
Et c’est précisément pour cela qu’il devient urgent d’éteindre la télé.
Ce qui se joue n’est pas un script, ni un énième rebondissement dans une série politique. Ce sont des vies humaines. Des civils ukrainiens meurent chaque jour sous les bombes ou sont traqués par les drones de l’armée russe. Des milliers de soldats tombent, blessés ou tués, sur les lignes de front. Des villes sont attaquées quotidiennement.
Et cela ne dépend pas d’un scénariste à Washington. Que l’aide militaire américaine se poursuive – voire s’intensifie – ce sera un atout et il faut tout mettre en œuvre pour que ce soit le cas. Mais le sort de l’Ukraine, sa survie et sa victoire dépendent d’abord de nous. De l’Europe. Car l’Ukraine est en Europe, elle est l’Europe. Elle n’est ni un théâtre de guerre éloigné, ni un épisode dans une série politique américaine. Il est temps de cesser d’en être les spectateurs.
Marianna Perebenesiuk est comparatiste, spécialiste de la littérature française, des métiers du livre et de l’audiovisuel. Auteur d’un essai en thanatologie, elle avait également travaillé avec des sociétés de production et des ONG et collabore avec l’hebdomadaire national ukrainien Ukraïnskyi Tyzhden. Depuis le début de la guerre, elle décrypte régulièrement le contexte ukrainien dans les médias français.

