Le 10 juin 2025, à l’Université de Paris II-Assas, s’est tenue une table ronde en deux parties, consacrée au phénomène du trumpisme. Les enregistrements de ces débats sont à trouver sur la chaîne YouTube Desk Russie (1, 2), mais eu égard à l’importance du sujet, nous vous proposons également de lire les propos liminaires de nos intervenants modérés par Gallagher Fenwick. Dans ce numéro, nous publions les interventions consacrées à la révolution trumpiste de l’historienne et spécialiste de la Russie Françoise Thom, du politologue Philippe Raynaud, professeur émérite à l’Université Panthéon-Assas, et du philosophe et directeur de Desk Russie Philippe de Lara. La suite, « l’Europe face au trumpisme », sera publiée dans le numéro suivant de la newsletter.
Françoise Thom. Réflexions sur la genèse du trumpisme
Après l’effondrement de l’URSS, les dirigeants américains et les dirigeants occidentaux n’ont pas seulement cru à la fin de l’histoire, ils ont cru à la fin du politique. Et c’est, je crois, une des raisons profondes de l’apparition du phénomène populiste et de la révolution trumpiste.
On pensait à l’époque que la main invisible du marché allait se charger de tout régler dans nos sociétés, et les dirigeants des démocraties s’imaginaient que leur rôle consistait à apporter de légers correctifs à la dynamique créatrice des marchés. Le champ politique paraissait donc atrophié, et les politiciens se sont lancés dans le sociétal, dans la défense des groupes minoritaires, en s’aliénant une grande partie de la population, notamment aux États-Unis. Du gouvernement des hommes, on est passé à l’administration des choses, pour reprendre une formule bien connue, et il en résulte un malaise profond dans les sociétés, parce que les gens ont besoin d’être gouvernés.
Or cette pratique de la politique comme une administration du statu quo a entraîné une crise de la classe politique à droite et à gauche, notamment aux États-Unis, qui se manifeste d’une part dans la révolution trumpiste, et de l’autre dans l’extraordinaire passivité des démocrates face à cette révolution, face à Trump. On a l’impression que la main invisible s’est réduite à une politique de chien crevé au fil de l’eau. Les citoyens savent instinctivement que l’autorité est nécessaire, mais ils voient se déliter les institutions qui comptent à leurs yeux, les écoles, les hôpitaux, ils voient l’incapacité de la République à intégrer les immigrés, ils voient la tolérance se transformer en laxisme, bref, ils ont le sentiment d’une impuissance généralisée, combinée à une tutelle tatillonne de l’État qui entrave la liberté des citoyens.
L’impuissance, et en même temps cette tutelle étouffante de l’État, sont à mon sens à l’origine du populisme, qui donne à ses adhérents d’abord le sentiment d’un retour au politique. Il désigne l’ennemi, quel qu’il soit – l’État profond, la bureaucratie bruxelloise, la globalisation –, et appelle les citoyens à essayer de dépasser ce sentiment d’impuissance face à des forces obscures.
On le voit très bien dans le succès de la campagne pour le Brexit où l’un des slogans les plus populaires était « reprenons le contrôle ». Je crois que c’est vraiment un slogan qui a joué un rôle décisif. Il s’agit de l’idée que l’on va sortir de cette impuissance et reprendre le contrôle, et j’ai entendu Marine Le Pen tout récemment dire « le gouvernement a perdu tout contrôle ». Ce thème est toujours employé par les populistes. Le trumpisme et le populisme dans les pays européens expriment ces mêmes aspirations.
Dans le cas de l’Amérique, l’aspiration est celle d’une Amérique rétrécie, repliée sur elle-même, barricadée et coupée de la mondialisation. Cette aspiration au rétrécissement va paradoxalement aboutir à une mise en cause beaucoup plus radicale du politique dans le trumpisme. Elle se manifeste notamment dans l’idéologie des tech-bros comme Curtis Yarvin, qui affirme que l’État devrait être géré comme une entreprise avec à sa tête un PDG ayant les mêmes pouvoirs qu’un monarque absolu, c’est-à-dire quelqu’un qui n’a à répondre ni devant son peuple, ni devant la loi. Les États doivent être dissous et remplacés par des territoires plus réduits, des sortes de phalanstères high-tech, voire d’îles flottantes, en concurrence entre eux et gouvernés par des milliardaires.
Paradoxalement, ce rétrécissement à visée autarcique débouche en même temps vers des aspirations impériales, et c’est un paradoxe du trumpisme, parce que l’Empire est perçu comme un prolongement de l’espace rétréci de la nation, donc un agrandissement par contiguïté qui préserve cette insularité symbolique. De même, la délocalisation intellectuelle entraînée par les réseaux sociaux, tout aussi importante dans la révolution trumpiste, aboutit à ce que j’appelle une « clochemerlisation » de l’esprit, c’est-à-dire un incroyable rétrécissement de l’horizon intellectuel. Les réseaux sociaux atomisent la société en agrégats de bandes, woke et anti-woke, qui fonctionnent de la même manière, qui se reconnaissent par signaux verbaux – des signaux, et non des signes –, qui partagent des affects et non des pensées, le principal de ces affects étant la haine.
Parmi les composants de l’électorat trumpiste, il y a d’abord un cercle large : ceux qui souhaitaient que Trump fasse baisser l’inflation. Dans un cercle plus restreint, on trouve les conservateurs et les républicains qui souhaitaient avant tout stopper l’immigration. Enfin, il y a un noyau très radical, ce que les Américains appellent alt-right, d’une droite radicale, fondamentaliste, dont le but est de parvenir à une Amérique chrétienne et blanche.
Ce noyau très radical fonctionne un peu de manière bolchévique, et les premiers mois du trumpisme ont donné l’impression d’une dynamique révolutionnaire, rappelant l’année 1789 en France, ou les premières semaines du bolchévisme. On a la volonté de détruire l’État existant, et on procède à la tronçonneuse, comme l’ont fait les bolchéviques.
Ce qui est frappant pour l’historien est la sidération des éléments modérés de la société, majoritaires mais totalement pétrifiés. On a l’impression qu’ils sont littéralement pris par un désarroi qui les paralyse. Mais il y a une différence entre cette révolution trumpienne et les cas que j’ai cités, et j’appelle aussi à la prudence dans l’utilisation des termes de fascisme et de totalitarisme pour le cas américain.
Les fascistes, nazis et communistes se sont préoccupés de mettre en place une machine efficace de pouvoir, un système de rouages qui marche. Les trumpistes, au contraire, donnent constamment l’impression de scier la branche sur laquelle ils sont assis. Ils choisissent systématiquement des incapables et des incompétents pour les postes de responsabilité.
On a l’impression que la nécessité de préserver le régime ne fait pas barrage au nihilisme qui est au cœur du trumpisme, à la différence même de ce qui se passait avec les bolchéviques, parce que les bolchéviques, eux, avaient créé une verticale du pouvoir, comme dirait Poutine, qui était efficace. Alors que, finalement, il n’y a pas de grande cohérence dans la politique de Trump. On assiste avant tout au réglage de comptes personnels de Trump avec ses ennemis passés et présents.
On a l’impression que sa grande priorité, c’est de se venger de ceux qui lui ont jeté des peaux de banane autrefois ou présentement. Et le deuxième élément conséquent où la politique est menée avec une grande persévérance, c’est la ligne pro-russe, c’est le désir de rendre service à Vladimir Poutine par tous les moyens. Pour le reste, c’est une politique de Gribouille et je crois que, quand on pense au trumpisme, il ne faut pas sous-estimer le phénomène de la bêtise.
Cette émergence de la bêtise est frappante, et ce n’est pas le privilège des États-Unis, malheureusement, c’est aussi vrai ailleurs. Quand on compare avec les grands dictateurs du XXe siècle, comme Staline, Mao, Hitler – ils étaient loin d’être des imbéciles. Ils ont, encore une fois, panaché le loyalisme avec l’intelligence. Ils ont trouvé des collaborateurs intelligents. Ce n’est pas le cas de Trump, qui s’est entouré d’idiots. De l’époque où l’on croyait à la main invisible, les trumpistes ont retiré l’impression que l’on peut faire n’importe quoi.
Cet état d’esprit est renforcé par l’impact politique de ce que j’appellerais la conscience numérisée. Aux yeux de Trump et de ses partisans, les impératifs de la réalité virtuelle dans laquelle ils évoluent éclipsent complètement les considérations terre-à-terre de la politique réelle. Cette évolution dans une réalité parallèle explique les décisions chaotiques de Trump : pour lui le buzz médiatique est l’essentiel, les mesures sont annoncées sur le mode sensationnel, sans prise en compte de leurs conséquences : on peut toujours redémarrer l’ordinateur quand on l’a fait crasher, on reformate et on repart. Telle est la politique de Trump. On prend une mesure désastreuse, mais on n’a pas le sens des conséquences de ce que l’on fait. Tout simplement à cause de cette conscience numérisée. On efface le disque dur et puis on tape quelque chose d’autre. Les tweets de Trump, c’est un peu ça.
Il rédige un tweet, ça fait tomber la bourse et puis il rédige un autre tweet qui la fait remonter. Il s’agit d’une irresponsabilité nouvelle qui affleure dans notre politique à cause de cette conscience numérique.
On perd le sens des conséquences de nos actes et c’est extrêmement grave.
Philippe Raynaud. De la révolution trumpiste
La première chose que je dirais, c’est que la révolution trumpiste est principalement une contre-révolution. C’est une contre-révolution qui est dirigée contre ce que mon collègue et ami américain Mark Lilla avait appelé les deux révolutions de la liberté, qui s’étaient produites à partir des années 1980 avec, paradoxalement, Ronald Reagan et Bill Clinton.
La révolution reaganienne était une révolution libérale dirigée contre les protections de l’état-providence, les rigidités de l’état social, etc. Il y a eu ensuite une deuxième révolution libérale faite par des gens apparemment opposés, les démocrates de Clinton, qui ont mis fin à une certaine forme de morale traditionnelle aux États-Unis et qui a été une révolution de la liberté des mœurs et de la fin de certaines traditions. Normalement, ces deux révolutions auraient dû, selon beaucoup d’observateurs, aboutir à une situation relativement harmonieuse. On a pu penser que c’était le cas avec les débuts des présidences d’Obama.
Eh bien, je crois que la première caractéristique de la politique de Trump, c’est que c’est une contre-révolution dirigée contre ces deux révolutions. J’en relèverai deux éléments.
Le premier, c’est le retour aux tendances protectionnistes à l’intérieur de la droite américaine, des Républicains. On a oublié, grâce ou à cause de Reagan, que le Parti Républicain n’a pas toujours été libre-échangiste, bien au contraire. Et on peut faire, d’ailleurs, des comparaisons, même sur la question européenne, entre ce que raconte le Président d’aujourd’hui et ce qu’a raconté son prédécesseur Nixon à un moment où l’Union européenne n’était pas encore très puissante. Nixon disait déjà que l’Union européenne avait été créée pour entuber les États-Unis. Mais c’est un autre monde.
Alors, le deuxième élément de tradition, qui a été théorisé par l’un des grands penseurs conservateurs – et je le dis sans ironie – Harvey Mansfield, c’est le fait que ce qu’il appelle le prince apprivoisé – c’est-à-dire la présidence américaine, qui est le produit d’une républicanisation du prince machiavélien –, est l’élément moteur dans toutes les fondations successives qu’a connues le régime américain depuis Jefferson jusqu’à Jackson, à Lincoln, à Wilson, à Roosevelt, à Reagan.
C’est toujours de là que ça part, et c’est ce qui se manifeste notamment dans des conflits avec la Cour suprême. C’est une référence qui est explicite chez un certain nombre d’idéologues du trumpisme, et si Trump avait une idéologie, il penserait probablement quelque chose comme ça. Ce qu’il faut relever, si on prend le livre classique de Mansfield, par exemple, c’est que la présidence révolutionnaire traditionnelle est une présidence républicaine, c’est-à-dire, qui n’a de sens que parce qu’elle est dans un système où le pouvoir législatif ne lui appartient pas.
La présidence est supposée être énergique, mais elle n’est pas supposée être hégémonique sur l’ensemble des autres pouvoirs. Le trumpisme est donc une perversion évidente du modèle républicain, et on peut le comprendre si on fait une très brève comparaison avec la grande expérience de révolution présidentielle précédente, qui était la période Roosevelt. Roosevelt a changé l’Amérique très profondément, a bouleversé les équilibres, a été accusé de détruire les checks and balances, etc.
Cependant, il faut avoir en tête deux choses au sujet de Roosevelt. La première, c’est que son discours, qui reproduisait les discours de ses prédécesseurs, c’était de dire : « J’ai prêté serment à la Constitution américaine, je n’ai pas prêté serment à l’interprétation qu’en donnera la Cour suprême. » Donc Trump devrait dire ça, logiquement. Mais il en est incapable, puisque quand on lui demande : « Est-ce que vous respecterez la Constitution américaine ? », il dit : « Je ne sais pas. » Ça, c’est quand même assez nouveau et assez inédit.
Ce que disait Roosevelt n’est pas une pure formule rhétorique. Il disait, pour reprendre une autre de ses formules, que la Constitution américaine est un attelage où il y a trois chevaux – le président, le Congrès, la Cour suprême –, et un cocher, qui est le peuple. En dernière analyse, ce qui faisait la légitimité du pouvoir rooseveltien, c’était le maintien indiscutable du soutien populaire à travers un processus politique libre.
Ce qui a permis à Roosevelt de triompher contre la Cour Suprême, c’est le fait qu’il a gagné les élections législatives contre elle. Mais Trump, il n’est pas du tout évident qu’il raisonne comme ça. Pour l’instant, ce qui me paraît le plus menaçant dans le discours de Trump, c’est l’idée que les élections donnent tous les pouvoirs, la majorité doit être absolument hégémonique, etc., et que l’élection est pleinement légitimatrice quand c’est Trump qui gagne. Mais quand il ne gagne pas, les élections auraient été truquées, falsifiées.
On peut dire que le 6 janvier, ça n’a pas réussi. Ce que j’ai trouvé d’encore plus inquiétant que le 6 janvier, c’était pendant la dernière campagne présidentielle, qui pourtant s’annonçait bien pour lui. Trump a commencé à dire : « Bon, il est possible que je perde l’élection, mais dans ce cas, c’est qu’elle aura été truquée. » C’est un modèle politique assez douteux, et je me demande ce qu’il faut en attendre pour ce qui concerne, par exemple, les mid-term elections. Et est-ce que le processus électoral reste, aux yeux du président, véritablement la clé de la politique ? Je ne sais pas ce qu’il pourrait se passer avec tout ça.
Or, comme disait le regretté philosophe polonais Leszek Kolakowski : « On ne sait pas ce que ça peut donner, mais on serait bien avisé d’en attendre le pire. »
Philippe de Lara. Trumpisme : derrière le show, un projet cohérent
Pour une fois, je serai en désaccord avec mon amie Françoise Thom, parce que je pense que la politique des États-Unis de Trump n’est pas brutale et chaotique, vindicative, etc. Elle est brutale et cohérente.
Et c’est en cela que c’est une véritable révolution, destructrice et constructrice. Il y a un programme, et derrière les numéros de Trump, ce programme est poursuivi et sera poursuivi tant qu’il sera au pouvoir. C’est ce qui rend cette révolution encore plus dangereuse.
Je m’en tiendrai ici à l’alliance russe.
Tout d’abord, il faut cesser de supputer les ambiguïtés, les ambivalences de Trump. Il ne reviendra pas sur le lâchage de l’Ukraine et de l’Europe, et par conséquent sur la recherche d’une alliance durable avec la Russie, quoi qu’il en coûte. Le principal objectif de cette stratégie est d’affaiblir la Chine.
La force de la Chine est amplifiée par la constitution d’un « bloc eurasiatique » – c’est une expression des penseurs trumpistes –, à savoir la Chine, la Russie, l’Iran, la Corée du Nord. Pour beaucoup de responsables américains qui baignent dans un climat apocalyptique sur les dangers qui menacent l’Amérique, et dont Trump seul pourra les sauver, mais vraiment in extremis, il y a de très bonnes raisons de vouloir contenir la puissance chinoise, et le maillon faible du bloc eurasiatique, c’est la Russie. Parce que sa démographie et son économie sont en berne, et parce qu’au fond, la Russie redoute la domination de la Chine, qu’elle déteste en réalité depuis toujours malgré les manifestations d’amitié, et qu’elle cherche, sans le dire, les moyens d’échapper à une vassalisation par rapport à la Chine.
Pour les trumpistes, la menace chinoise est existentielle, parce que, toujours dans la pensée trumpiste, à la tête du bloc eurasiatique se trouve le parti communiste chinois. Le parti qui a déclaré la guerre aux États-Unis, selon eux, en 2019. C’est le moment où Xi adopte une politique plus agressive, et se dit que, compte tenu de l’évolution de l’économie mondiale, de la place qui est due à la Chine, et de son réarmement extrêmement rapide, c’est le moment de porter le coup final à l’ennemi américain, et de ce point de vue-là, la guerre en Ukraine, dans la mesure où elle consomme des ressources américaines, augmente la puissance relative du parti communiste chinois.
Je note que dans la galaxie des idéologues trumpistes, Steve Bannon, avec sa chaîne de télévision War Room – bien nommée –, avait mis cet enjeu de la guerre du parti communiste chinois contre les États-Unis en avant dès le 15 janvier 2025, c’est-à-dire quelques jours après l’arrivée de Trump à la Maison-Blanche. Il y a une motivation secondaire aussi, mais qui est beaucoup moins importante, qui est l’aide que la Russie pourrait apporter aux États-Unis dans les dossiers Iran et Corée du Nord. Une attitude plus coopérative de la Russie sur l’Arctique est possible, sachant que c’est in fine un rapport de forces.
Le point très important, à mon avis, c’est que c’est une stratégie de long terme et, en effet, si on l’envisage uniquement sur le court terme – ce que beaucoup de gens ont fait, moi le premier –, elle est irréaliste, c’est un fantasme de Trump. Mais comme stratégie dans la durée, les dirigeants américains ont de bonnes raisons de penser qu’ils peuvent enfoncer un coin entre la Russie et la Chine et finir par détacher complètement ces deux puissances. Je ne dis pas évidemment que ça va marcher, mais disons que c’est plausible, c’est sensé. Au fond, cette stratégie est le noyau rationnel du comportement de Trump et de son équipe vis-à-vis de l’Ukraine.
Mais il s’y ajoute une véritable détestation de l’Ukraine, qui a plusieurs sources. Je pense que la principale, et dont on n’a peut-être pas pris la mesure, c’est que pour les républicains durs de l’équipe Trump, l’hégémonie américaine a été dangereusement ébranlée par les fautes criminelles des néoconservateurs qui ont mené les États-Unis de défaite en défaite, et qui ont créé des foyers de désordre et de conflits partout dans le monde. En Europe, cette politique funeste, inspirée par les néoconservateurs, s’est prolongée sous les présidences démocrates qui ont succédé à Bush Junior. Elle s’est traduite par le soutien des États-Unis aux révolutions de couleur, en particulier en Ukraine.
C’est ce schéma intellectuel du désastre de la politique de l’hyperpuissance menée par les néoconservateurs qui conduit des gens, par ailleurs bien informés et rationnels, voire modérés, à perdre leur sang-froid dès qu’il s’agit de l’Ukraine. Ils sont persuadés en effet que la révolution du Maïdan a été fomentée par la CIA et des ONG téléguidées par le « Deep State » (l’État profond). J’en ai fait l’expérience avec un intellectuel républicain que je connais depuis longtemps.
Il est à peu près impossible de leur faire admettre que la révolution du Maïdan est une vraie révolution démocratique et pas un coup d’État fomenté par la CIA et le Deep State démocrate. C’est comme ça que de vieux Cold Warriors, des champions de l’anticommunisme, adoptent sans nuance le récit russe. Encore une fois, c’est parce qu’ils ont été traumatisés par la politique inconsidérée du regime change qui a fait un mal quasi irréparable aux États-Unis, jusqu’à l’arrivée de Trump, perçu comme une divine surprise, qui a rompu, en paraphrasant, avec « ces mensonges qui nous ont fait tant de mal1 ».
Cela explique que même des soutiens relativement modérés de Trump sont furieusement anti-ukrainiens et aveugles à l’horreur des crimes de Poutine et à son jusqu’au-boutisme. Quels sont les angles d’attaque que l’on peut avoir avec ce cadre de pensée ? Premièrement, leur montrer que l’Ukraine peut gagner, et deuxièmement, que même s’ils ne l’aiment pas, ils ont besoin de l’Union européenne dans la guerre contre la Chine.
Le débat a été organisé par Desk Russie avec la coopération du Centre Thucydide (Paris II).
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