Les carabiniers de la guerre en Ukraine

À la fin de l’année 2021, les Occidentaux n’ont pas voulu voir venir la guerre en Ukraine, alors que la Russie s’y préparait manifestement. Quatre ans plus tard, ils sont toujours en retard sur la réalité.

Depuis septembre 2021, on n’en finit pas d’être stupéfait par l’attitude des Européens et de l’OTAN face à la Russie. On hésite entre les mots pour la définir : aveuglement, incompétence, naïveté, présomption… Si on n’ose dire irresponsabilité, parce que l’on fait crédit à leurs dirigeants de vouloir épargner à leur population un risque d’escalade fatal, on peut néanmoins se demander si la manière de s’y prendre n’est pas illusoire. Quant à nombre d’acteurs politiques, en particulier en France où les luttes d’ego et de pouvoir sont incessantes, au mépris de la gravité des enjeux internationaux, ils agissent en ferments de division nationale et européenne à l’heure où il faudrait se rassembler pour contrer les menées pernicieuses et brutales de la Russie. Tout se passe comme s’ils détournaient le regard de ce qui se déroule en Ukraine…

Entre le 10 et le 15 septembre 2021, Vladimir Poutine et son satrape bélarusse, Alexandre Loukanchenko, avaient rassemblé quelque 200 000 hommes pour un exercice militaire conjoint de grande ampleur, dénommé Zapad (Ouest ou Occident). Quatre ans plus tôt, Zapad 2017 engageait moins de 13 000 hommes. La différence de format était significative. Il faut remonter à Zapad 1981 pour un déploiement d’une ampleur aussi impressionnante, et cette année-là, l’exercice ne rassemblait que 100 000 à 150 000 hommes. La masse militaire impressionnante réunie en septembre 2021, qui ne s’est pas ensuite disloquée, mais s’est répartie sur la frontière nord et ouest de l’Ukraine, n’a pas suffi à convaincre les Occidentaux qu’il était urgent de se préparer à donner les moyens à l’Ukraine de se défendre.

Le président des chefs d’état-major interarmées américain, le général Mark Miley avait pourtant informé Joe Biden de la gravité de la menace, lui expliquant que les services de renseignements américains pensaient qu’une offensive russe sur l’Ukraine était imminente. Depuis l’invasion et l’annexion de la Crimée en 2014, depuis le prétendu « soulèvement » du Donbass téléguidé, équipé et soutenu par le Kremlin, la posture agressive de la Russie n’était plus un secret. Alexandre Douguine n’avait pas été le seul à appeler publiquement à lancer l’armée russe jusqu’à Kyïv et à refaire de la Novorossia de Catherine II la propriété de la Russie. Odessa et Kharkiv compris. Quelques semaines avant Zapad 2021, Vladimir Poutine lui-même s’était improvisé historien pour expliquer que l’Ukraine était un pays qui n’existait pas, et que seule une erreur de Lénine avait conduit à l’existence de cette république soviétique artificielle…

« No boots on the ground »

Dans les semaines précédant le début de l’invasion, les Occidentaux se sont persuadés qu’ils parviendraient à trouver une issue diplomatique à la crise en discutant avec Vladimir Poutine, et que la menace de sanctions « rapides et draconiennes » suffirait à dissuader le Kremlin de lancer l’offensive qui, de toute évidence, se préparait. Il n’en a rien été. Après le début de la prétendue « Opération militaire spéciale » – dénomination qui visait non seulement à faire croire que ce n’était pas une guerre, mais qui signifiait que pour Moscou l’Ukraine indépendante n’était guère plus qu’une province russe qu’il fallait mater –, le 24 février 2022, le président américain s’est empressé d’annoncer qu’il n’y aurait pas de boots on the ground, autrement dit que les soldats des États-Unis resteraient hors-jeu. Rien de plus rassurant pour Poutine. Simultanément Joe Biden faisait à Volodymyr Zelensky une misérable offre d’exfiltration, ce qui aurait signifié, aux yeux des Russes, qu’il n’était rien de plus qu’un Ianoukovitch de l’Ouest, une marionnette dans les mains de son maître. Rappelons que le président ukrainien Ianoukovitch, élu en 2010, avait fini par prendre la fuite vers Moscou en février 2014, faute d’avoir pu éteindre l’incendie populaire qu’il avait déclenché en renonçant, sous la pression du Kremlin fin novembre 2023, à l’accord d’association qui devait être conclu très prochainement avec l’Union européenne.

Dans les capitales occidentales, aucun dirigeant politique ou presque ne donnait alors cher de la peau de Volodymyr Zelensky. La prise de Kyïv semblait inexorable et l’installation d’un régime fantoche pro-russe une affaire de quelques jours. Après Budapest et la Hongrie en 1956, Prague et la Tchécoslovaquie en 1968, c’était le tour de l’Ukraine. Les pays européens se proposaient alors d’envoyer des casques, des gilets pare-balles, des kits de survie ou de soins de première urgence, et au mieux des armes légères. Mais ils voulaient surtout s’en tenir à une politique de sanctions économiques et administratives. Pas question de mettre en place la no-fly zone demandée par Volodymyr Zelensky dès le 28 février. Ils craignaient que cela soit reçu à Moscou comme un casus belli. D’autant que Poutine et ses acolytes s’étaient empressés d’évoquer la menace d’une riposte nucléaire foudroyante. Ce qui était une façon de dire que pour le Kremlin, l’Ukraine faisait partie des intérêts vitaux de la Russie… Ajoutons, pour compléter le tableau, du point de vue français, qu’une large partie du personnel politique, à droite dans les rangs « souverainistes » et à gauche, principalement à La France insoumise, a alors repris à son compte une partie de l’argumentaire poutinien pour justifier l’agression russe.

Résistance ukrainienne et tergiversations occidentales

Quelle n’a pas été la surprise des Occidentaux de voir que Kyïv ne tombait pas, que Zelensky n’avait pas fui, que lui et ses compatriotes faisaient preuve d’une détermination, d’une imagination, d’une créativité et d’une agilité exceptionnelles au point de mettre en échec une partie du plan russe, usant des faiblesses organisationnelles patentes d’une armée ennemie rongée par la corruption, la routine la plus crasse et l’alcool ! Mieux, la contre-offensive ukrainienne n’a pas seulement repoussé l’ennemi des environs de Kyïv, mais une bonne partie du territoire perdu dans les régions de Kharkiv et de Kherson a été reprise avant la fin de l’année 2022 ! Mais alors qu’il aurait fallu apporter immédiatement un soutien militaire conséquent à l’Ukraine pour lui permettre de conforter son avantage, au moment où les Russes reculaient, les Occidentaux n’ont cessé de tergiverser et de perdre un temps très précieux. Le résultat de cette faute stratégique est l’installation d’une guerre d’attrition fort coûteuse pour tout le monde, sur le terrain, mais aussi en raison de ses effets géopolitiques. On a pu en prendre la mesure lors du rassemblement qui s’est tenu à Pékin à l’occasion de la célébration chinoise du 80e anniversaire de la fin de la Seconde Guerre mondiale. De nombreux chefs d’État et de gouvernement du « Sud Global » étaient présents autour de Xi Jinping et Vladimir Poutine, dont le Premier ministre indien Narendra Modi, et le chef d’État Nord-Coréen, Kim Jong-un. Un peu plus de 40 % de la population de la planète était ainsi « représentés ». Cela ne signifie certes pas que tous sont derrière Poutine comme un seul homme, mais cela indique surtout la force d’attraction de Pékin aujourd’hui, et c’est en soi déjà un fait politique considérable.

Depuis le printemps 2024, les troupes de Moscou se sont en partie reprises et adaptées à un ennemi qu’elles avaient largement sous-estimé. Cette « mise à jour » de l’armée russe s’est effectuée au prix de pertes considérables : depuis le 24 février 2022, 130 000 soldats russes morts ont été répertoriés nominalement par Mediazona (site en ligne russe indépendant) et le service russe de la BBC. Ce chiffre conduit à une estimation du nombre total d’environ 220 000 morts, car nombre de tués ne sont pas décomptés ou identifiés. L’ensemble des pertes de l’armée russe (morts et soldats en incapacité de combattre) pourrait déjà dépasser le million d’hommes ! Un bilan désastreux pour un résultat médiocre : depuis la fin de la première contre-offensive ukrainienne en novembre 2022, le territoire conquis par l’armée russe n’a progressé que d’à peine plus de 1 %, alors que la guerre engloutit aujourd’hui un peu plus de 40 % du budget de la Russie, dont l’économie chancelle après avoir connu deux années d’embellie spectaculaire du fait du développement à marche forcée de l’industrie militaire – au prix d’une inflation qui continue de flamber.

Les mains liées dans le dos

On pourrait faire la chronique du retard de l’aide militaire occidentale à l’Ukraine. Chars, missiles à longue portée, avions… Les lignes rouges énoncées par Moscou ont certes été franchies les unes après les autres – mais pas au point de fermer le ciel ukrainien aux drones et missiles russes –, cependant, pour y arriver, il a fallu attendre chaque fois trop longtemps. Le décalage entre les annonces d’octroi de matériels et la réalité des livraisons a été considérable. À quoi s’est ajoutée la question des autorisations et des limitations d’usages : pendant des mois et des mois, il n’était pas question de permettre aux Ukrainiens de frapper la Russie sur son territoire avec du matériel américain ou européen. L’Ukraine avait le droit de se défendre avec les mains liées dans le dos.

On voit pourtant aujourd’hui que les dégâts que les Ukrainiens infligent à la Russie en la frappant dans la profondeur avec des drones de leur cru de plus en plus performants et désormais avec leurs propres missiles en ciblant ses installations énergétiques, ses nœuds ferroviaires et en bloquant sporadiquement ses installations aéroportuaires sont considérables. On ne peut que regretter que les Occidentaux ne leur aient pas donné la possibilité de le faire plus tôt…

Aveuglement stratégique

Étaient-ils seulement capables de l’imaginer ? Obnubilés par le suivi à la loupe, au jour le jour, des combats sur la ligne de front, piégés par les faux débats lancés par les opérations de désinformation russes, les militaires occidentaux et leurs dirigeants politiques n’ont pas fait la preuve de leur intelligence stratégique. Là encore, comme les carabiniers de l’opéra d’Offenbach1, ils sont en retard sur la réalité alors qu’ils l’ont sous les yeux…

Washington avait clairement annoncé son objectif : pas question d’infliger une défaite à Moscou, les moyens donnés à l’Ukraine viseraient essentiellement à affaiblir la Russie, ce qui permettrait aux États-Unis de se concentrer sur l’Asie pour être en mesure de contrer la montée en puissance d’une Chine dont le nationalisme prétend désormais à l’hégémonie non seulement régionale, mais mondiale. Pas question notamment de permettre à Pékin de prendre le contrôle de Taïwan alors que Xi Jinping en a fait un impératif géopolitique, et donc pas question de se laisser détourner de ce « dossier » par la guerre en Ukraine.

L’arrivée au pouvoir de Donald Trump n’a pas changé la position américaine, bien au contraire, puisque l’objectif du 47e président américain est de faire des affaires avec la Russie dès que possible – d’où son souhait que la guerre s’arrête presque à n’importe quel prix, y compris l’abandon définitif de la Crimée et un gel du conflit qui laisserait à Moscou tout le Donbass et les oblasts de Kherson et de Zaporijjia – pour la détacher de son partenariat avec la Chine. Trump, comme son prédécesseur, est cependant bien obligé de constater qu’il ne peut pas se désengager totalement de cette guerre dont il répète qu’elle n’est pas la sienne. Ce serait un aveu de faiblesse considérable, à l’opposé du Make America Great Again dont il se veut le champion.

Les Européens espèrent eux aussi contenir la Russie et osent à peine penser que la fin de la guerre passe par une défaite du régime de Poutine. Aussi donnent-ils à l’Ukraine des moyens de poursuivre sa résistance à la poussée russe, mais pas de renverser significativement la dynamique du combat. Ils ont fini par comprendre, mais ce ne fut pas immédiat, que les Ukrainiens ne se battaient pas seulement pour leur liberté sur leur territoire, mais pour celle de toute l’Europe et pour l’avenir de la démocratie. Car c’est bien l’enjeu. Chaque jour qui passe démontre un peu plus la collusion des régimes autoritaires et illibéraux contre les démocraties qu’ils accusent de tous les maux, pour mieux dissimuler leurs propres pratiques prédatrices. Mais les Européens ne semblent pas encore en avoir tiré les leçons, quand bien même ils subissent chaque jour une guerre hybride, notamment par de multiples canaux de désinformation, visant à amplifier et aggraver les tensions sociopolitiques qui se manifestent dans leurs propres pays.

Il est vrai que depuis le début du conflit, ils se sont persuadés qu’ils étaient protégés par l’alliance militaire la plus puissante du monde, l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord. Force est de constater que l’OTAN est devenue la nouvelle ligne Maginot des démocraties européennes. Une manière de ne pas prendre la mesure des changements du monde ni de ceux de l’art de la guerre en se croyant à l’abri de leurs conséquences.

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Conférence du Comité militaire de l’OTAN à Riga, le 26 septembre dernier // nato.int

La guerre des drones

Certes, le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche a aggravé la situation, montrant de manière plus manifeste que les États-Unis sont devenus un allié non fiable. Ils ont même voté le 24 février 2025, avec la Russie, la Chine et la Corée du Nord, contre une résolution de l’assemblée générale de l’ONU, réaffirmant le soutien à l’Ukraine et à son intégrité territoriale, puis le même jour ils ont fait adopter au Conseil de sécurité un texte qu’ils avaient proposé en faveur d’une fin rapide du conflit sans qu’y soit mentionnée la préservation de l’intégrité territoriale de l’Ukraine ! Ce n’est que sous la menace explicite d’un retrait de la protection américaine que les pays européens se sont résolus à augmenter significativement les budgets de leurs défenses respectives – mais tout en restant dépendant des Américains en matière d’achat d’équipement, alors qu’il aurait fallu précipiter, dès le début de la guerre en 2022 au moins, le développement d’une base industrielle de défense propre à l’Europe. Des progrès ont été faits, certes, mais comparativement la Russie est allée beaucoup plus vite. Et surtout, elle a reçu un appui déterminant des Chinois, des Nord-Coréens et des Iraniens !

Si la France se targue de faire exception en Europe avec une politique de défense « indépendante » appuyée sur l’arme nucléaire, on ne peut oublier qu’à partir des années 1990 jusqu’en 2017, elle a préféré, elle aussi, engranger les « dividendes de la paix » et réorganiser ses armées pour se doter principalement d’outils de projection rapide, pour des opérations en principe limitées en dimension et en temps. Outre que ce choix n’a pas été couronné de succès, comme l’a montré le recul français en Afrique sub-saharienne et de l’Ouest, il apparaît aujourd’hui que notre pays n’est pas préparé à une guerre telle que celle qui se mène désormais en Ukraine, manquant d’hommes, d’équipements et de munitions pour une confrontation longue.

Aujourd’hui, on découvre que la Reine Europe et le Roi OTAN, sans être tout à fait nus, sont assez mal vêtus militairement et psychologiquement pour faire face à la poussée de la Russie et de ses alliés asiatiques. La récente intrusion d’une vingtaine de drones russes en Pologne a soudain fait prendre conscience que nos logiciels intellectuels pour penser la guerre moderne ne sont pas à jour, alors que nous voyons sous nos yeux comment elle s’est transformée en Ukraine depuis 3 ans et demi déjà. Même le rapport signé et rendu public début février 2024 par le chef d’état-major ukrainien, Valeriy Zaloujny, ne nous a pas conduits à reconsidérer notre approche et à nous préparer rapidement à la nouvelle guerre des drones. Or ce dernier annonçait – après l’échec d’une contre-offensive ukrainienne sur un mode « classique », très annoncée pour la fin du printemps et l’été 2023, mais survenue trop tard pour enfoncer les Russes qui avaient su, sous l’impulsion du général Sourovikine, préparer de très solides lignes de défense – que les drones seraient l’une des clés essentielles de l’équation militaire qui déciderait de la victoire de l’un ou l’autre camp. Déjà, la transformation de petits drones du commerce en vecteurs d’engins explosifs avait permis de stopper les colonnes russes qui avançaient dans le nord de l’Ukraine en mars 2022. Par la suite, on a vu la marine russe incapable de trouver la parade aux drones navals ukrainiens, perdre le contrôle de la mer Noire. Cela a suscité l’admiration, mais à part quelques spécialistes, peu ont pris la mesure du changement majeur qui s’opérait. Pourtant, déjà en 2020, les drones turcs Bayraktar avaient donné un avantage décisif aux Azerbaïdjanais contre les Arméniens au Haut-Karabakh. Ils avaient été utilisés en Syrie et en Libye, avec succès… Les premiers à en tirer la leçon ont sans doute été les Iraniens, qui ont présenté la même année leur première version des Shahed, qu’ils ont ensuite fournis à Moscou en masse à partir de septembre 2022. L’arrivée de ces derniers sur le théâtre de la guerre russo-ukrainienne a été observée par les Occidentaux comme on regarde passer les trains, mais sans qu’ils réalisent ce qu’elle signifiait.

Riposte faible à une opération russe réussie

L’intrusion d’une vingtaine de drones russes Gerbera (dérivés des mêmes Shahed) en Pologne, dans la nuit du 9 au 10 septembre derniers, dont seuls trois ont été abattus, a montré que ni les Européens par eux-mêmes ni l’OTAN n’étaient en mesure de se protéger efficacement et à un coût raisonnable d’une attaque massive et opportuniste de drones. Une telle opération menée contre l’un des pays baltes pourrait faire des dégâts considérables. Des dégâts militaires et surtout économiques importants dans le ou les pays ciblés, mais aussi des dégâts politiques majeurs dans une opinion européenne dont les capacités de résistance ne sont pas égales à celles des Ukrainiens, tant s’en faut.

L’intrusion des drones russes est donc, du point de vue du Kremlin, une opération bien calculée et réussie. En effet, si la Pologne a été choisie pour cette démonstration spectaculaire, chacun sait qu’il y a peu de chance qu’elle soit demain l’objet d’une attaque frontale. Cela ne pouvait qu’inciter les Occidentaux à modérer leur réaction. De fait, Donald Trump s’est contenté d’un constat lunaire par tweet ( « Here we go ! ») sans formuler la moindre condamnation de l’opération russe, et la réponse européenne, sans être nulle, reste faible : l’envoi d’avions supplémentaires pour surveiller le ciel des pays membres de l’Alliance ne coûte rien à la Russie ! L’extension de leur zone d’intervention au-dessus d’une partie de l’Ukraine aurait été plus significative. 

À Moscou, on a bien compris que les Européens et l’OTAN tergiversaient, qu’ils n’étaient pas spontanément d’accord sur l’attitude à tenir, que les procédures tant pour réagir militairement que pour s’ajuster politiquement étaient lourdes et lentes. Si bien que l’opération « polonaise » a été complétée. D’abord par la violation de l’espace aérien estonien, le 19 septembre dernier pendant douze minutes, par trois MIG-31 russes – des avions capables de porter des missiles hypersoniques Kinjal d’une portée de 2 000 km, qui peuvent être équipés de charges nucléaires. Ensuite à partir du 24 septembre par une série d’intrusions de drones non identifiés dans les espaces aériens suédois, danois et dernièrement allemand. Moscou nie catégoriquement être responsable de ces intrusions, mais on ne saurait oublier qu’en 2014, le Kremlin avait juré ne rien savoir des « petits hommes verts » qui avaient pris le contrôle de la Crimée vêtus de tenues militaires dépourvues de tout insigne permettant de les identifier. Ce dont Poutine se vantera quelques mois plus tard ! Là encore, les Européens en restent aux déclarations verbales plus ou moins martiales tandis que Donald Trump, tout en disant qu’il faudrait bien sûr abattre avions et drones, se garde bien de faire en sorte de joindre le geste à la parole, restant dans sa permanente ambiguïté vis-à-vis de l’Ukraine. Dans le même temps, il s’est d’ailleurs livré, dans son discours devant l’Assemblée générale de l’ONU à une attaque sans précédent contre les Européens.

S’il est question désormais d’édifier un « mur anti-drones » (opérationnel dans combien de temps ?), la posture reste toujours défensive, sans perspectives de ripostes qui feraient payer à la Russie le prix de ses agressions. Onze ans après, on n’a pas tiré les leçons de 2014 ! La menace de recourir à l’arme nucléaire brandie de manière récurrente par les Russes dissuade toujours les pays occidentaux d’opposer une réponse à la hauteur des provocations de Moscou. Tout comme le Kremlin a su, par les manœuvres dilatoires, désarmer l’ultimatum de Donald Trump qui exigeait une rencontre entre Poutine et Zelensky. Les sanctions massives annoncées ont été oubliées. Pire, Trump explique aujourd’hui que s’il tarde à agir, c’est à cause des Européens qui achètent encore du pétrole russe (en particulier son grand ami le Hongrois Viktor Orbán) et qui n’imposent pas aux Chinois des pénalités qu’il a renoncé lui-même à leur infliger.

Pour le dire autrement, ni les Américains ni les Européens n’ont de véritable stratégie de dissuasion à l’encontre de Moscou. Les États-Unis, la France et la Grande-Bretagne, puissances dotées, n’ont pas pris la mesure de l’inversion de la doctrine nucléaire de la Russie qui ne se contente pas de protéger son territoire, mais qui fait de l’arme nucléaire un parapluie sous lequel elle abrite aujourd’hui son agression de l’Ukraine, ainsi que la guerre hybride qu’elle mène chaque jour contre les Occidentaux et en premier lieu les Européens. Il en ira évidemment de même pour toute nouvelle agression russe contre un autre pays. Face à quoi les Occidentaux craignent de déclencher une « troisième guerre mondiale » alors que les voix autorisées du Kremlin ne cessent de répéter qu’elle a déjà commencé en incriminant l’OTAN et l’Union européenne.

Pusillanimité, persévérance dans le fait (le refus ?) de ne pas voir l’évidence… Le résultat est là : alors que la guerre a changé de nature, alors que l’Ukraine, sous les pluies de bombes et de drones (plus de 3 500 drones et 190 missiles dans les 15 premiers jours de septembre selon Volodymyr Zelensky) produit déjà près de 40 % de son équipement militaire, et qu’elle devrait atteindre 50 % au début de l’année prochaine, les Européens ont tardé une fois de plus à s’y préparer, à s’y adapter. Les budgets de défense augmentent, certes, sous le coup de la pression américaine, mais à l’exception des pays proches de la ligne de front, la plupart des Européens continuent de vouloir vivre comme si la guerre et ses conséquences ne les concernaient qu’indirectement. Cela, le Kremlin le voit et ne manque pas d’en tirer parti. De même qu’il s’indigne à la moindre mesure préventive sérieuse, comme il vient de le faire en réagissant à l’annonce du Danemark de se doter d’armes de précision à longue portée pour renforcer sa capacité de dissuasion conventionnelle face à la menace russe.

Dans ce contexte, on ne peut qu’être stupéfait par le débat politique français qui semble tout ignorer de ce que nous venons d’évoquer. Jean-Luc Mélenchon a pu sans la moindre pudeur demander la démission de Volodymyr Zelensky, dont il conteste la légitimité avec les arguments que fournit le Kremlin. Pour LFI, quelques socialistes et une partie des écologistes, rien ne paraît plus urgent que de demander la destitution du président de la République, tandis que le Rassemblement national et le petit groupe d’élus qui entourent Éric Ciotti ne cachent pas qu’ils souhaitent sa démission. Tous semblent oublier qu’Emmanuel Macron joue aujourd’hui un rôle majeur, avec le Premier ministre britannique Keir Starmer – dans la mobilisation de la Coalition des volontaires et en vue de la constitution d’une véritable défense européenne. En souhaitant son départ de l’Élysée, ils affaiblissent déjà le camp des soutiens de l’Ukraine. Tout cela promet assurément des lendemains qui déchantent. Et assurément, le prix qu’il faudra payer pour revenir à des relations internationales apaisées et justes sera d’autant plus élevé que nous tarderons à nous donner les moyens de les garantir.

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Jean-François Bouthors est journaliste et essayiste, collaborateur de la revue Esprit et éditorialiste à Ouest-France. Il est auteur de plusieurs livres dont Poutine, la logique de la force (Éditions de l’Aube, 2022) et Démocratie : zone à défendre ! (Éditions de l’Aube, 2023). Il a été, avec Galia Ackerman, l’éditeur des livres d’Anna Politkovskaïa aux Éditions Buchet/Chastel.

Notes

  1. Dans l’opéra-bouffe Les Brigands, le chœur des carabiniers chante :
    « Nous sommes les carabiniers,
    La sécurité des foyers ;
    Mais, par un malheureux hasard,
    Au secours des particuliers
    Nous arrivons toujours trop tard. »

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