Lecture de : Nicolas Werth, Un État contre son peuple. De Lénine à Poutine. Les Belles Lettres, 2025, 520 p.
L’auteur de cette recension nous offre une précieuse réflexion sur la soviétologie, qui, depuis des décennies, tente de percer le « mystère russe ». Avec la parution de la somme de Nicolas Werth, estime l’auteur, le mystère du XXe et du XXIe siècle russe est définitivement percé : dès sa fondation, l’État bolchévique était une effroyable machine pour broyer son propre peuple. Quant à Poutine, il fait ressusciter le passé soviétique, tout en utilisant les mêmes méthodes que ses prédécesseurs, de Lénine à Andropov.
Pourquoi est-il si difficile de comprendre la Russie ? Cinq raisons expliquent que l’on s’égare sur la Russie du XXe siècle, au point de la prendre pour ce qu’elle n’est pas ou, pire encore, de refuser de voir ce qu’elle est. La première est le mensonge. La Russie tsariste mentait, la Russie soviétique ment tout le temps. Enfermée dans sa possession idéologique (qui mute au fil du temps, mais persiste dans son intensité), elle n’a plus de point de contact avec la réalité, sauf pour la déformer ou la détruire – jusqu’au concept classique de « vérité », qu’elle considère comme une fiction ennemie. Par conséquent, le langage qu’elle produit est invariablement délirant : il oblige l’observateur à pratiquer un décodage constant, à démêler en chaque paragraphe officiel les fils de l’erreur, tâche épuisante pour qui n’a pas pris l’habitude, à force de patience, de parler couramment la lingua sovietica.
La deuxième raison est la censure. Le régime soviétique est obsédé par le secret. Comme son intelligence est structurée de manière paranoïaque – le pouvoir central est environné d’ennemis mortels, les alliés sont des traîtres, les innocents n’existent pas, l’infiltration est partout –, toute information est dangereuse. Même ses plus petits faits et gestes font l’objet de dissimulation. Le meilleur moyen de fuir la vérité est de l’interdire. Ce qui fera de la Russie moderne une surdouée de l’espionnage et de la désinformation. La difficulté de la lingua sovietica est donc redoublée par une complexité préméditée, stratégique, et exige une deuxième couche de décodage.
Une troisième couche de difficulté s’impose à nous avec la forme même du discours soviétique, sa matière fondamentale : la langue de bois. À son sujet, Françoise Thom a produit le seul classique du genre, d’une importance considérable. La Langue de bois, paru en 1986, démonte les mécanismes du sabir communiste russe – qui devient, par extension impérialiste, le vocabulaire et la grammaire de nations et de partis sur toute la terre. Cette langue est laide, glaciale, inhumaine et formidablement ennuyeuse. Elle dégoûte le lecteur. Nul n’a jamais pris de plaisir à lire en entier un discours de Léonid Brejnev. Pourtant, ce fatras de formules creuses est piégé : en détecter les chausse-trappes peut nous apprendre quelque chose sur l’émetteur. Écouter parler le système soviétique, tendre l’oreille à ses inflexions, repérer l’évolution de ses formules, est un défi pour qui veut pister la pensée du Kremlin.
Et puis, il y a la souffrance. Car le peuple russe souffre énormément, beaucoup trop, et fait énormément souffrir, beaucoup trop, ses victimes. Visiter le XXe siècle russe expose le regard à des massacres sans nombre, des tortures, les destins saccagés de générations entières, des cultures broyées, toute bonté niée, tout espoir annulé : une incroyable litanie de tragédies qui font vaciller l’âme. Oui, c’est incroyable, et certains refuseront d’y croire. Et qui pourrait leur en vouloir ? Qui a envie de se souvenir que, dans les camps de concentration des îles Solovki, l’été, on attachait les bagnards nus à des poteaux en plein air pendant des journées entières pour que des milliers de moustiques les dévorent ? Qui a envie d’imaginer leurs corps et leurs visages boursouflés et ensanglantés, et leurs hurlements de détresse sous la lune ? Personne. Pourtant, il le faut, sans quoi l’on passe à côté de l’essentiel, qui est l’agonie du peuple russe des décennies durant. Étudier la Russie du siècle dernier, c’est s’infliger l’épouvante. Sans quoi l’on ne prendra pas toute la mesure des enlèvements d’enfants et autres horreurs perpétrés en Ukraine aujourd’hui.
Pour finir, dernière couche d’opacité, la plus superficielle, mais pas la moins décourageante : le grotesque. Car l’Union Soviétique n’est pas seulement mystérieuse et horrible : elle est également ridicule jusqu’au risible, pitoyable jusqu’au clownesque. Comment réagir, lorsqu’on apprend que Staline fait réveiller ses ministres en pleine nuit, les convoque séance tenante et les force à banqueter, à boire comme des trous, et à danser des slows devant lui pendant qu’il se moque d’eux et leur jette de la nourriture ? Qu’est-ce que c’est que ce système politique ? Quel rapport avec le communisme ? Eh bien, c’est le communisme, justement : le vrai, dirigé par le plus communiste des hommes, Staline, parfaite incarnation du marxisme-léninisme. L’accepter demande une forme de modestie, car nos catégories de pensée sont sévèrement bousculées.
On comprendra donc sans peine qu’Alain Besançon raconte avoir été pris de migraines et de nausées à la lecture assidue des œuvres complètes de Lénine. Il n’était pas homme à se plaindre sans raison. Simplement, il avait plongé si profondément dans le mystère russe que son esprit – pourtant des plus solides – et son corps – pourtant sain – étaient pris d’assaut, intimement déréglés par le mélange de hideur, de niaiserie, de détresse et de casse-têtes qui forment l’univers soviétique. Pour nous guider sur cet Everest de non-sens et nous épargner une chute dans ses crevasses, nous avons besoin de cerveaux d’élite. Besançon, Thom, Courtois, Malia, Wolton, comptent parmi les rares à pouvoir nous prendre en cordée et nous emmener sur les zones de l’histoire russe où l’oxygène se fait rare et le vertige paralysant. La France peut s’enorgueillir d’être un très grand pays de soviétologie. Et puis, il y a Nicolas Werth.
Comme tous les noms que nous venons de citer, il est historien de profession. Comme eux, il a attelé sa vie entière au sujet soviétique. Le titre de son dernier livre, Un État contre son peuple, résume impeccablement son propos. Il s’agit bien, en effet, d’une monstruosité idéologique et administrative infligeant au peuple qu’elle tient en captivité – et à tant d’autres ! – un insoutenable supplice. Un État contre son peuple est l’histoire d’une souffrance aussi vaste que son territoire, aussi interminable que la période s’étendant de 1917 à nos jours, et de l’insatiable brutalité qui a conçu, organisé et fabriqué cette souffrance. Ce livre est une scène de crime de masse. Les corps se comptent en dizaines de millions, pour la plupart des innocents sans défense, hommes femmes, enfants, de toutes classes et de toutes ethnies. Les armes sont les balles de tous calibres, le fouet, l’incendie, l’ensevelissement vivant, les bombardements, les gaz, le froid, la faim – la liste est aussi longue que les manières de mourir atrocement des mains d’un autre. Et, c’est à noter pour saisir l’importance de l’œuvre, le coupable, identifié, court toujours – nous y reviendrons. Mais Un État contre son peuple n’est pas un pamphlet. Il ne lâche jamais la rampe de la scientificité, il ne s’emporte jamais. Tout juste un point d’exclamation surgit-il de temps à autre, très rarement, pour signaler que la coupe du malheur est trop pleine, et que l’auteur appelle son lecteur à s’indigner un instant avant de reprendre son chemin vers le pire. Ce n’est pas même un réquisitoire, car le dossier de l’instruction parle de lui-même. C’est une description, dressée avec le plus grand calme, sans animosité inutile, ni esprit de vengeance. Et cette patience dans la description des faits amoncelés, ce refus de nous secouer plus que nécessaire, cette confiance dans l’éloquence du réel, fait la grandeur du livre. Il y a une distance chez Werth, et elle contient une délicatesse qui nous protège un peu.
L’ouverture des archives du Kremlin depuis une trentaine d’années nous a permis de découvrir sur l’URSS une part non négligeable de ce qu’elles avaient hermétiquement gardé scellé jusque-là. Sur l’étendue de ses crimes en particulier, et sur leurs modes opératoires, leurs rythmes, ainsi que sur les pensées des assassins et de leurs complices. Un État contre son peuple se situe à la pointe de la recherche. Après l’époque du grand silence, où les soviétologues devaient déduire par eux-mêmes ce qui se passait derrière la grande muraille du faux, et après la première ère des révélations documentaires – qui donna lieu au décisif Livre Noir du Communisme, dont Un État contre son peuple est une prolongation concentrée sur la sphère russe –, vient le moment où l’on en sait tellement que le puzzle est presque complet. À quelques détails près, l’incompréhensibilité soviétique est définitivement vaincue. Les 500 pages d’Un État contre son peuple sont la conséquence de cet éclaircissement généralisé.
Le livre de Nicolas Werth commence avec la révolution d’Octobre et finit de nos jours. Pas de détours, pas de pauses : le train du chaos et de la douleur file tout droit du départ à l’arrivée. Werth dicte au lecteur un tempo d’une régularité ne laissant aucune place à la distraction, ce qui fait de la traversée une expérience compacte et cohérente. C’est net et mat. Il n’y a pas de climax, car chaque année est un climax (et la période de la NEP, que nos lycées nous avaient présentée comme un adoucissement, n’est finalement qu’une hécatombe de plus). Mais nous attirerons spécialement l’attention sur les chapitres 5 à 8, qui courent de la révolte paysanne de Tambov aux grandes famines des années 1930. Dans ces quatre chapitres, Werth nous fait voir l’épouvantable bras-de-fer entre un Staline d’une férocité insensée et des populations qui tentent confusément et héroïquement de lui résister, et le payent très cher. On découvre à quel point la collectivisation fut une guerre civile et rien d’autre, entre un tyran idéologique absolu et des dizaines de millions de pauvres gens stupéfaits qu’on les traite de manière aussi cruelle. Ils se rebellent de mille manières, par la dissimulation, par la passivité, par la violence désordonnée ou organisée. Il est regrettable que la science historique ne présente que rarement ces refus, ces émeutes et ces batailles, chrétiennes ou athées, de gauche, de droite, apolitiques, comme un bloc malgré leurs différences. Car une Résistance majuscule au totalitarisme économique a bien eu lieu, elle a duré plus de dix ans, et elle mériterait les honneurs de notre mémoire. Bien entendu, elle a été vaincue, à chaque fois. On voudrait pleurer, mais on n’en a pas le temps. Werth nous fait passer au cachot suivant et nous pencher sur d’autres fosses, où supplient en vain d’autres innocents. Tant qu’il ne sera pas trouvé un beau matin par ses gardes, expirant dans une flaque d’urine en sa datcha de Kountsevo, Staline s’acharnera.
Il est logique et nécessaire, en 2025, de trouver condamnable le peuple russe, quand on constate sa passivité face à la morgue de Poutine et le peu d’égards qu’il a pour son voisin ukrainien. Mais une des utilités du livre de Nicolas Werth est de nous indiquer d’où vient cette morgue, et de nous rappeler pourquoi le régime poutinien tient tant à effacer la vérité du passé soviétique. Pour empêcher les Russes de voir à quel point ils deviennent monstrueux, il faut leur faire oublier de quelle monstruosité ils ont été la proie. Et c’est justement à cet oubli que les Ukrainiens se refusent. Il y a, dans la guerre en cours, un enjeu que l’on pourrait qualifier de métaphysique, et qui excède la survie biologique et culturelle du peuple ukrainien. Cet enjeu, c’est le conflit entre deux vingtièmes siècles. Celui des tchékistes, abject et tronqué. Et celui des victimes, russes autant qu’ukrainiennes ou kazakhes. En quelque sorte, le passé de la Russie, celui qu’énumère Werth, ne se situe pas du côté russe de la ligne de front. Il lutte aux côtés des Ukrainiens. De l’autre côté de cette ligne, il n’y a qu’un roman national aberrant, qui ne sait rien faire d’autre que de tuer vraiment.
Je veux évoquer brièvement une anecdote personnelle. En 1989, j’ai découvert l’univers soviétique avec Le Moment Gorbatchev, de Françoise Thom. Ébranlé par le caractère inédit de sa thèse, alors que la presse mondiale baignait en pleine gorbimania, je voulus en rencontrer l’auteur. Tandis que je lui disais ma décision de consacrer le plus possible de mon temps à comprendre l’URSS, elle me tint ce discours, je m’en souviens presque mot pour mot : « Faites attention, méfiez-vous. La Russie est un sujet bien plus sinistre que vous ne l’imaginez. Elle vous fascine, mais elle peut rendre votre existence extrêmement sombre et triste. » Je n’ai pas écouté son conseil. En lisant Nicolas Werth trente-quatre ans plus tard, j’ai repensé à l’avertissement de Françoise Thom.
Pourtant, comme tout bon livre sur la Russie depuis un siècle, Un État contre son peuple vous fait relever la tête : il donne envie de combattre l’influence du Kremlin sur le monde. Il est apte à déflorer à temps de jeunes intelligences encore en formation, trop naïves pour résister aux sérénades de Poutine, et il renouvelle l’effroi dans le cœur usé des plus aguerris et des plus désabusés. Le communisme s’est évanoui, mais le bolchévisme, le tchékisme, la machine à tromper, à enfermer et à tuer, est toujours en marche : elle ne peut pas s’arrêter. Elle viole, elle lance ses essaims de drones sur Kyïv, elle emporte des milliers d’enfants ukrainiens vers des destinations plus infernales encore que la guerre, où ils deviendront, dans le pire des cas, les valets serviles du néant qui les aura décérébrés – et elle tente de rendre nos médias aussi visqueux que les siens. Sa bataille incessante et hybride contre les peuples est loin d’être achevée. L’Ukraine est la citadelle qui barre sa route vers nous. 1917 est un jour sans fin.
Le travail historique continue, mais le plus dur, qui consistait à arracher son masque au Kremlin, est fait, malgré tous les effets de Vladimir Poutine pour empêcher ce travail en écrasant l’association Memorial qui comptabilise et nomme inlassablement les martyrs anonymes du soviétisme, et en imposant aux écoliers russes une version officielle où Staline est un fier patriote et le Holodomor un entrefilet. Mais, lorsque le masque tombe, que voyons-nous, justement ? La Russie de Poutine. Celle-là même qui s’embourbe dans les tranchées ukrainiennes. Celle qui intimide l’Europe et arnaque les États-Unis. Celle qui serre fermement la main aux potentats de Pékin, de Pyongyang, de Téhéran, tout en adressant un sourire de reptile aux chrétiens et aux juifs. Un État contre son peuple nous dit qu’au-delà de la Russie éternelle de Dostoïevski et des bulbes dorés, on trouve une autre Russie éternelle, du Holodomor, du Goulag et de la Loubianka. Cette Russie–là, les russolâtres, les Philippe de Villiers et autres Dominique de Villepin prétendent que c’est un fantasme d’atlantistes. Les soviétologues savent que c’est du savoir. Karl Popper écrit : « Je considère nos théories scientifiques comme des inventions humaines, des filets conçus par nous pour attraper le monde. » Un État contre son peuple attrape la Russie. Au fond de ce filet remue un squale : Vladimir Poutine.
Pour terminer, une citation tirée du livre de Werth qui en dit long sur le régime soviétique. « Camarades ! Le soulèvement koulak dans vos districts doit être écrasé sans pitié. Les intérêts de la révolution toute entière l’exigent, car partout la “lutte finale” avec les koulaks est désormais engagée. Il faut faire un exemple. 1) Pendre (et je dis pendre de façon que les gens le voient) pas moins de 100 koulaks, richards, buveurs de sang connus. 2) Publier leurs noms. 3) S’emparer de tout leur grain. 4) Identifier les otages comme nous l’avons indiqué dans notre télégramme hier. Faites cela de façon qu’à des centaines de lieues à la ronde les gens voient, tremblent, sachent et se disent : ils tuent et continueront à tuer les koulaks assoiffés de sang. Télégraphiez que vous avez bien reçu ces instructions. Vôtre, Lénine. P.-S. Trouvez des gens plus durs. » (p.70)
Conseil en stratégies de communication indépendant : communications grand public, RP, interne, et de crise. Il écrit régulièrement pour le journal en ligne Contrepoints.

