Le politologue russe en exil décrit le « monde russe » à l’étranger, à savoir des millions de citoyens russes disséminés aux quatre coins de la planète et qui incarnent un « chauvinisme sans frontières ». À cette occasion, l’auteur revient à la langue de Poutine, avec sa masculinité toxique et ses expressions propres à la pègre.
Le « monde russe » arbore un nouveau visage, qui rappelle de façon surprenante celui d’Evgueni Prigojine1. La ressemblance est d’autant plus frappante que ce personnage est également un cuisinier. Non, feu Evgueni Viktorovitch n’est pas revenu d’entre les morts en soulevant la dalle de granit du cimetière Porokhovskoïé de Saint-Pétersbourg. Nous avons affaire ici à un russophone qui lui ressemble fort par son arrogance et ses manières de voyou : un citoyen de Lettonie, Alexandre Vabiks, cuisinier de son état dans une usine alimentaire non loin de l’aéroport de Zurich. Il y a deux semaines, dans le train Interlaken-Spiez, il s’en est pris à une famille ukraino-bélarusse au motif que la femme parlait ukrainien. Avec force jurons et menaces, il a entrepris de chasser cette famille du wagon, ne cessant de faire allusion à la guerre de la Russie en Ukraine : « Je suis russe. On va vous zigouiller. Toi, toi, tous autant que vous êtes… Les gens comme vous, on leur tire dessus. » Des touristes chinois effrayés qui s’étaient réfugiés dans les toilettes ont appelé la police et notre héros, qui a pris peur, a filé à l’autre bout du train, mais il a été rattrapé et conduit au poste. Il s’est avéré que ce n’était pas la première fois qu’il s’en prenait à des Ukrainiennes en Suisse. Il avait déjà sévi de la même manière dans des transports publics, des magasins, des salles de sport et des piscines à Zurich, Berne et Genève. Chaque fois, les femmes portaient plainte mais, faute de preuves, aucune procédure n’était engagée et l’homme s’en tirait avec un simple avertissement.
On pourrait voir dans cette histoire un cas isolé et extrême : chaque peuple a ses canailles. Mais le problème, c’est que cet incident est typique : Vabiks est un représentant caractéristique de ce « monde russe » disséminé à travers le globe. Peu importe où il réside et qu’il soit titulaire de tel ou tel passeport ou permis de séjour, il s’affiche ouvertement comme un Russe de l’empire : sur les réseaux sociaux, on le voit poser sur la place Rouge à Moscou avec un t-shirt « La Russie dans le cœur », et l’histoire de sa haine à l’égard de l’Ukraine et des Ukrainiens est bien documentée. J’ai souvent rencontré ce genre de types en Allemagne, en Finlande, en Europe centrale, mais surtout dans les pays baltes : ils peuvent être citoyens de l’Union européenne, parler plusieurs langues, mais ils restent porteurs d’une conscience impériale, parfois même davantage que les habitants de la Russie eux-mêmes. Le chercheur Nikolaï Mitrokhine, spécialiste du nationalisme russe, nomme cela le « nationalisme des Russes frontaliers » : il s’agit souvent de militaires à la retraite, ou d’enfants ou petits-enfants de migrants arrivés après la guerre. Ayant grandi dans des villes de garnison, des zones industrielles et des ghettos russophones, ils se sentent comme des colons, des représentants d’une race impériale, éprouvant un sentiment de supériorité et de mépris à l’égard de la population locale. Ce n’est pas un hasard si l’une des premières unités de combat du nationalisme russe à l’époque de Gorbatchev était celle des forces spéciales de Riga.
Le fait de posséder un passeport européen les conforte dans l’idée qu’ils peuvent tout se permettre, en toute impunité – cette forme particulière de parasitisme identitaire, propre aux Russes mais aussi à d’autres groupes ethniques et religieux vivant en Occident depuis deux ou trois générations, qui, n’ayant jamais réussi à s’adapter dans le pays d’accueil, découvrent leur identité d’origine (avec l’aide d’un imam à la prière du vendredi, ou grâce à Vladimir Soloviev sur la chaîne Rossiya-1, interdite dans les pays baltes mais facilement accessible) et projettent leur ressentiment agressif dans le milieu européen qui les a accueillis. Ils vivent non pas dans la Russie réelle, mais dans la Russie idéale de leur chauvinisme nostalgique, dans la Russie de propagande que leur montre la télévision russe.
La panoplie des menaces auxquelles Vabiks recourt dans son monologue vidéo est tout aussi typique. À première vue, ses injures ont tout du gopnik2, mais en réalité, il donne d’emblée le ton, déroulant tout le catalogue des procédés rhétoriques du « monde russe ». On y trouve pêle-mêle l’idée de supériorité ethnique et raciale sur les peuples minoritaires de l’empire, des menaces de mort et un appel aux armes et à la guerre (avec « les gars des tranchées »). On y trouve aussi une masculinité toxique : les victimes de ses agressions sont toujours des femmes, mais ici, dans le wagon, il s’en prend également aux enfants, menaçant de les mettre en pièces tout en se montrant lâche et prêt à déguerpir à l’apparition de plus forts que lui (la police).
Toutes ces caractéristiques se manifestent à différents niveaux du « monde russe », qu’il s’agisse de l’impudent voyou du wagon, des crimes de guerre en Ukraine, dont les victimes sont là encore des femmes et des enfants, des manières de malfrat de Maria Zakharova et d’autres représentants du ministère russe des Affaires étrangères, ou encore des discours du gopnik suprême (le « Grand Gopnik », comme l’a désigné dans son roman Viktor Erofeev). Lors de sa dernière visite aux États-Unis, l’envoyé russe Kirill Dmitriev a offert aux Américains une boîte de chocolats reprenant « les grands mots d’un grand homme », à savoir des citations de Poutine. Cet équivalent russe du recueil des sentences de Mao emprunte au code de vie de la racaille et exhale un humour de caserne : « Si tu sors dans la rue sans autorisation, tu te prends un coup de matraque sur le crâne », « Moins on a de dents, meilleure est la bouillie », « S’il le faut, on se chargera personnellement de lui faire comprendre », « Si la bagarre est inévitable, frappe le premier », et le classique « Les frontières de la Russie ne s’arrêtent nulle part ». Les sentences sont exprimées dans un langage des bas-fonds : « déchirer son pantalon », « attraper par un certain endroit », « bon pour le cimetière ». C’est précisément ce « langage des égouts », comme l’appelle Gassan Gousseïnov, qui relie Poutine aux différents recoins du « monde russe » sous toutes les latitudes, et l’incident survenu en Suisse montre que les frontières de ce monde ne s’arrêtent en effet nulle part.
Les aventures d’Alexandre Vabiks se sont terminées lamentablement. Il a été renvoyé de l’usine alimentaire dans laquelle il travaillait, le parquet suisse a ouvert une enquête et, en Lettonie, une procédure pénale a été engagée contre lui pour incitation à la haine nationale. Peut-être sera-t-il expulsé vers la Lettonie, mais le pire qui puisse lui arriver serait sans doute d’être renvoyé dans sa patrie spirituelle, la Russie. Heureusement pour lui, les citoyens européens ne peuvent pas faire l’objet d’une peine aussi sévère. Il est plus confortable d’aimer et de défendre le « monde russe » de loin, sur la rive des lacs de l’Oberland bernois plutôt que depuis les tranchées de Pokrovsk ou d’Avdiïvka.
Traduit du russe par Fabienne Lecallier
Sergueï Medvedev est un universitaire, spécialiste de la période postsoviétique, dont le travail s’enrichit des apports de la sociologie, de la géographie et de l’anthropologie de la culture. Il a remporté le prestigieux Pushkin Book Prize 2020 pour son livre The Return of the Russian Leviathan, qui a été largement salué aux États-Unis et en Grande-Bretagne, ainsi qu’en France (sous le titre Les Quatre Guerres de Poutine, Buchet-Chastel, 2020).
Notes
- Evgueni Viktorovitch Prigojine était un oligarque russe (1961-2023) qui a fait fortune dans la restauration. Dans les années 2000, il a fait partie du cercle rapproché de Vladimir Poutine. Il a été fondateur et patron de la société de mercenaires Wagner. Après une mutinerie ratée dirigée contre le haut commandement de l’armée russe, il a péri dans une explosion de son avion, probablement organisée sur ordre du président russe. [NDLR]
- Gopnik est un terme péjoratif désignant en Russie, en Ukraine et dans les pays de l’ex-URSS un homme de classe populaire vivant généralement en banlieue, avec un niveau d’éducation bas et un revenu souvent faible. [NDT]

