Desk Russie publie un extrait du nouveau livre de notre autrice Anne-Marie Pelletier, Résister avec Vassili Grossman (Cerf, octobre 2025, 232 p.). Pelletier revisite le grand écrivain et y puise une source d’espoir. Car, jusqu’à son dernier jour, Grossman a protesté en faveur de l’humanité, au fond des camps perdus du Goulag comme au seuil des chambres à gaz. Contre le chantage du mal, il enseigne qu’il existe une « banalité du bien ». Une résistance profondément humaine et inspirante, d’une actualité saisissante.
L’aspiration de la nature humaine à la liberté est invincible, elle peut être écrasée mais elle ne peut être anéantie. Le totalitarisme ne peut pas renoncer à la violence. S’il renonce, il périt. La contrainte et la violence continuelles, directes ou masquées, sont le fondement du totalitarisme. L’homme ne renonce pas de son plein gré à la liberté. Cette conclusion est la lumière de notre temps, la lumière de l’avenir, Vie et destin.
Le fait est que le Grossman de l’après-guerre va se tenir de plus en plus résolument en posture de résistance. Il va se vouer désormais à servir la vérité, que le pouvoir soviétique repousse de toutes les forces de sa répression. Il entre progressivement dans une lucidité, qui lui avait fait défaut jusqu’alors. Il sort de l’aveuglement qu’avait alimenté en lui, comme en bon nombre de juifs traditionnellement persécutés dans l’empire tsariste, l’espoir de voir le communisme soustraire enfin la vie juive à la précarité et aux persécutions. Il sort du déni ambiant dans lequel la société est figée. Car, si hors des frontières de l’URSS, « on sait tout de Stalingrad et rien des camps » comme le remarquait Julius Margolin1, en revanche, au pays des Soviets, on a tout pour savoir ce qu’il en est des purges, des procès manipulés, des camps, tant sont nombreuses les familles qui ont été touchées par la terreur depuis 1917. Effet de la propagande, effet de la peur ? On a tout pour savoir, et pourtant la dénégation, ou en tout cas le silence, règnent. Grossman évoquera dans Vie et destin, la force de l’égarement qui domine les esprits. Dialogue entre une mère et sa fille à propos d’un chef de camp russe ayant organisé la mise à mort d’une dizaine de milliers de détenus : « Mon Dieu, dit Lioudmila Nikolaïevna, je voudrais comprendre : est-ce que Staline est au courant de toutes ces horreurs ? – Mon Dieu, fit Nadia, en singeant sa mère, tu ne comprends donc pas ? C’est Staline qui a donné l’ordre de les tuer2 ».
Sortie du mensonge
Grossman s’ouvre à la réalité du monde soviétique, avec lequel il avait plus ou moins composé jusque-là. Il va être pionnier dans le déchiffrement des décennies du stalinisme et de la logique totalitaire qui asservit la société. Une lucidité qui ne pouvait être que coûteuse, mais qui lui imposa un impérieux devoir de parole. Dans ce sillage allait ressurgir en lui une longue mémoire refoulée. Celle de la terreur, d’abord, qui n’avait pas épargné sa famille (on l’a dit, sa cousine Olga avait été arrêtée en 1933, sans qu’il vienne d’ailleurs à son secours, son oncle de Berditchev avait été assassiné en 1938 par le NKVD). Mémoire aussi de la terreur, qui s’était abattue collectivement, autour de lui, sur l’Ukraine des années trente. Vingt ans plus tard, il se rappellera les fantômes en loques des paysans affamés qui, un jour de 1930, dans une gare perdue d’Ukraine, avaient surgi sous son regard entre des wagons, implorant du secours. Alors, il était resté de marbre, tout occupé à écrire des romans conformistes, calé dans une vie d’écrivain soviétique attentif à sécuriser sa situation dans un monde dangereux.
Quel fut le déclencheur de cette prise de conscience ? On peut imaginer qu’elle eut à voir avec l’expérience du mal absolu, qui fut la sienne au long des mois où, accompagnant les troupes russes, il sillonna l’Europe à feu et à sang jusqu’à Treblinka, puis jusqu’à Berlin. Il fut alors témoin de gouffres de barbarie, auxquels on a envie d’associer les mots de Bernard Shaw évoquant la terre comme « l’enfer d’une autre planète ». Il dut admettre que cette sauvagerie circulait de part et d’autre de la frontière qui séparait prétendument les deux totalitarismes en conflit. Camps nazis et Goulag se faisaient face comme en miroir. Expérience métaphysique du mal, dans sa terrible concrétude, qui questionne jusqu’aux fondements de l’identité de l’homme. À vrai dire, cette gémellité du nazisme et du communisme avait déjà été argumentée par Julius Margolin, dès l’immédiat après-guerre, dans son livre La condition inhumaine3, répercutant son expérience personnelle de la déportation, à la suite d’un rocambolesque enchaînement, au moment où la Pologne était dépecée par le pacte Molotov-Ribbentrop, qui le condamna à cinq années au Goulag. Margolin avait tracé un parallèle entre camps nazis et camps soviétiques, deux versions d’un même laboratoire en cruauté et en déshumanisation, argumentait-il. Mais son livre, bien sûr inaccessible en Russie, s’était heurté en Europe de l’Ouest, à l’incrédulité et à l’hostilité farouche des thuriféraires du communisme tout puissant au lendemain de la guerre. Le refus du rapprochement des deux totalitarismes continue d’ailleurs à s’exprimer, en particulier chez ceux qui s’emploient à contester les travaux de référence, très documentés, de l’historien Timothy Snyder à l’appui de cette analyse, sans égard au fait que, pour des hommes ou des femmes, qui furent tragiquement plongés dans la double expérience des camps nazis et soviétiques, la comparaison s’imposait bien, en même temps que le rapprochement des deux systèmes concentrationnaires4.
En tout état de cause, à cette prise de conscience de la nature du pouvoir soviétique, vint s’ajouter incontestablement chez Grossman la découverte bouleversante de sa judéité associée à la blessure inguérissable que fut l’assassinat de sa mère, Ekaterina, aux jours de l’extermination des juifs de Berditchev en 1941. Le plus intime de sa chair et de sa conscience fut atteint par cette tragédie, qui inscrivait dans sa propre histoire le malheur infini, dont il avait été le témoin à la traversée des villages anéantis de Galicie, au récit des massacres qui avaient fait disparaître les communautés juives d’Ukraine, et de bien d’autres portions de l’Europe encore. Tel son héros Strum dans Vie et destin, « il n’avait jamais réfléchi avant la guerre au fait qu’il était juif, que sa mère était juive ». Désormais il savait qu’il était juif. Et il connut cette judéité simultanément comme une vulnérabilité et comme une dignité essentielle, imprenable, capable de résister aux plus grandes défigurations infligées par les bourreaux nazis. Il connut la réalité d’un peuple, qui était le peuple auquel il appartenait, et qui avait été sauvagement assassiné. Ses textes de l’après-guerre feront de plus en plus hommage, discrètement mais avec une insistance continue, à cette identité juive. Ainsi de Vie et destin. Dans la « dernière lettre », que la mère de Strum, alias Vassili Grossman, adresse à son fils, depuis le ghetto, alors que les tueurs nazis sont tous proches de Berditchev, elle écrit : « En ces jours terribles, mon coeur s’est empli d’une tendresse maternelle pour le peuple juif. » Et, de façon remarquable, cette tendresse d’Ekaterina déborde et rejoint toute l’humanité : « […] il y a dans tout cela quelque chose de pur, de paternel, de bon… Que te dire des hommes ? Ils m’étonnent en bien et en mal. »
On pense aussi, dans Vie et destin toujours, à la scène hallucinée, qui introduit le lecteur au seuil d’une chambre à gaz sur les pas d’une femme, la doctoresse Sofia Ossipovna Levinton. Un instant, le regard de cette dernière se pose, alentour, sur les corps des hommes et des femmes que les nazis forcent à se dénuder avant de les assassiner. Sous ce regard, l’humiliation de la dénudation se change en respect et en célébration. Ainsi de « […] la jeune fille de quatorze ans que des centaines d’yeux regardaient avec admiration ; la laideur et la faiblesse des vieux et des vieilles qui éveillaient un respect religieux ; la force des dos poilus des hommes ; les jambes nerveuses et les fortes poitrines des femmes », voilà que « avec ces corps jeunes et vieux, le corps d’un peuple se débarrassait de ses guenilles […]. C’était le corps dénudé d’un peuple jeune et vieux, vivant, florissant, robuste, fané, beau et disgracieux. » Le récit se poursuit ensuite avec l’irrésistible avancée en direction de la chambre à gaz jusqu’à l’épouvante des corps qui expirent sous l’effet du gaz. Dans cette scène extrême, toute l’infinie délicatesse du regard que Grossman pose sur son peuple assassiné introduit un contrepoint de compassion et de respect, qui signe silencieusement la victoire du bien sur le mal. N’est-ce pas encore tacitement à sa judéité que fait signe cette résistance d’humanité, compassion, « tendresse maternelle », que la Bible désigne du nom de hesed, pour nommer un amour d’entrailles, qui qualifie la relation de Dieu et de son peuple Israël ? Comme si, par capillarité, la tradition biblique coulait dans les veines de Grossman et éclairait son regard.
Il est d’ailleurs remarquable que cette judéité retrouvée ne l’ait pas enfermé dans un particularisme, replié sur une identité séparante, mais l’ait au contraire ouvert plus que jamais aux autres communautés humaines éprouvées. Ainsi, lors de son voyage en Arménie, dans les années 1960, la mémoire du génocide arménien lui rendra cette terre proche et il sera bouleversé de découvrir que l’accueil de ses hôtes incluait fraternellement le souvenir de la souffrance juive. La paix soit avec vous, sorte de journal de son séjour5, évoque ainsi une noce paysanne à laquelle Grossman se trouve participer dans un village de bout du monde. Lors des discours échangés, l’un des convives s’attache à célébrer le convive étranger, le juif de passage. Et il le fait dans une célébration vibrante du peuple juif, qui émeut profondément Grossman. Celui-ci raconte : « Tout le monde se leva, hommes et femmes, et un tonnerre d’applaudissements vint confirmer que les paysans arméniens étaient pleins de compassion pour le peuple juif. Ensuite, jeunes et vieux défilèrent devant moi. Tous me parlaient des Juifs et des Arméniens, disant que le sang et les souffrances avaient rapproché Juifs et Arméniens. Jeunes et vieux prononcèrent des paroles de respect et d’admiration pour les Juifs, leur amour du travail, leur esprit. Et les vieux répétaient avec conviction que le peuple juif était un grand peuple6… » Ces lignes de La paix soit avec vous furent caviardées par la censure.
Professeur émérite des universités, spécialiste de la linguistique, la littérature comparée, l'Ancien Testament et l'herméneutique biblique.
Notes
- Julius Margolin, grande figure de l’intelligentsia polonaise qui fut déporté par l’URSS comme ses compatriotes fuyant l’occupation nazie au moment où la Pologne était dépecée par le pacte Molotov-Ribbentrop. Il a laissé un document majeur titré, dans son édition française de 1949, La condition inhumaine. Le livre a été réédité en français sous le titre Voyage au pays des ze-ka, avec une préface de Luba Jurgenson, Éditions Le bruit du temps, 2010.
- V. Grossman Vie et destin, ouvrage cité p. 432. Ce genre d’aveuglement, et bien d’autres, se retrouvent sont Orlando Figes dans Les Chuchoteurs, Vivre et survivre sous Staline, 2 tomes, Ed. Denoël, 2009.
- J. Margolin, ouvrage cité, chapitre 32, « La doctrine de la haine », p. 610.
- Voir Margarete Buber-Neumann, Prisonnière de Staline et d’Hitler : déportée en Sibérie, Éd. du Seuil, 1949 ; Prisonnière de Staline et d’Hitler : déportée à Ravensbrück, Ed. du Seuil, 1988.
- V. Grossman, La paix soit avec vous, Notes de voyage en Arménie, Éditions de Fallois/L’Âge d’Homme 1989.
- Ibidem p. 174.

