Nous publions, en feuilleton, le cinquième volet du livre du philosophe russo-américain Avant la fin de l’histoire ? Les facettes de l’anti-monde russe (New-York, Freedom Letters, en russe). L’auteur y parle de la faillite spirituelle de la Russie. Selon lui, il ne s’agit pas de supprimer les classiques comme Pouchkine ou Tolstoï, mais de trouver en nous-mêmes les racines du mal qui ont poussé dans le terreau culturel du pays.
Tout système de signes (monnaie, langue, littérature, culture en général) a une propriété que l’on pourrait qualifier de « garantie », à l’instar de la garantie d’échange en or d’une devise. Sur un billet de banque peut être inscrit n’importe quel nombre, même un trillion, s’il s’agit d’un faux sa valeur est nulle. Ces dix dernières années, après l’annexion de la Crimée et le début de l’agression russe contre l’ordre mondial, la culture russe s’est sensiblement appauvrie. Tout ce qui est produit en Russie, tout ce qui en provient, tout ce qui porte sa marque a considérablement perdu en valeur. Et pas seulement sa culture contemporaine : sa culture entière, celle qui s’est construite à travers son histoire, depuis le paganisme antique, l’appel aux Varègues, le baptême de la Rus’… Pourquoi ? Son passé n’a pourtant guère changé.
C’est à ses fruits qu’on reconnaît un arbre. « Va-t-on cueillir du raisin sur des épines, ou des figues sur des chardons ? C’est ainsi que tout arbre bon donne de beaux fruits, et que l’arbre qui pourrit donne des fruits mauvais. Un arbre bon ne peut pas donner des fruits mauvais, ni un arbre qui pourrit donner de beaux fruits. Tout arbre qui ne donne pas de beaux fruits est coupé et jeté au feu. Donc, c’est à leurs fruits que vous les reconnaîtrez. » (Matthieu 7:15-20). Dostoïevski, Tchekhov, Tchaïkovski, Mendeleïev sont autant de grands noms de la culture russe. Or quel est le prix de leurs accomplissements, si les fruits que ceux-ci ont donnés au peuple qui partage ce terreau sont si amers ? Il n’est pas simplement question ici de réalisations artistiques et scientifiques, mais plutôt de la civilisation dans son ensemble. Si elle a pour fruits une « opération spéciale » afin d’envahir et de piller son voisin et la destruction d’un pays « frère », alors se pose la question de la qualité de l’arbre sur lequel ils ont mûri. Il ne s’agit pas d’une « abolition de la culture », mais d’une identification de sa variété par la récolte.
Le passé n’est pas figé une bonne fois pour toutes. Si le peuple même au nom duquel Pouchkine et Tolstoï ont créé leurs œuvres soutient une clique de voleurs qui le dépouillent et le mènent à sa perte, menaçant au passage de détruire l’humanité toute entière, alors la valeur de ce peuple sur la balance de l’histoire et de la morale chute brutalement. Sa contribution à la vie spirituelle de l’humanité évolue proportionnellement à la manière dont ses descendants, tirant parti de l’héritage de leurs ancêtres, le multiplient ou le dilapident. Et visiblement la Russie, peuplée principalement de « ruscistes » et de « zédistes1 », ne mérite pas tant que ça l’intérêt et le respect de la communauté internationale. Certes, elle comptait autrefois de grands hommes, mais il est clair désormais que ce n’était pas le peuple qui parlait à travers eux et qu’ils n’étaient aucunement les interprètes d’une sagesse et d’une expérience profondes, d’une substance historique au sens philosophique.
Plutarque mentionne un épisode dans lequel des représentants de tous les États, grands et petits, se réunissent lors d’un forum politique en Grèce. Le plus éloquent de tous est l’ambassadeur de l’une des petites cités. Achevant un discours inspiré, il est frappé de voir que ses paroles n’ont pas été prises au sérieux. On lui explique : « Cher ami, tes paroles n’ont pas assez d’État. »
De même tout ce qui vient de Russie – sa littérature, son art, sa science – manque-t-il actuellement d’État, de peuple qui, par sa sagesse, son expérience et ses actions, garantirait ce que les grands hommes de ce pays appelaient de leurs vœux. La Russie est en faillite spirituelle. Sur les billets de banque figurent des sommes colossales – « le destin de l’humanité », « la fraternité et la justice », « les idéaux célestes » – mais rien ne vient les garantir. Les réserves d’or sont épuisées.
Rappelons-nous l’Allemagne et regardons les célèbres toiles d’Anselm Kiefer, où prédominent des tons noirs et cendrés (même dans les tournesols) ; nombre de ses tableaux sont même entièrement réalisés au plomb. Il n’est pas d’artiste plus actuel pour la Russie contemporaine que cet Allemand, encore marqué par l’histoire de son pays (il est né en 1945). Sur l’une de ses toiles, Les chemins de la sagesse mondiale : la bataille de Hermann (1976), on voit les portraits de Kant, Fichte, Goethe, Schiller, Kleist et Wagner avec en fond la bataille de Hermann, personnage héroïsé à l’époque nazie. Ainsi, ces grands hommes furent eux aussi directement ou indirectement impliqués dans la tragédie de la « race supérieure », qui s’autorisa à « verser le sang de bonne foi ».
Le moment est venu de faire le procès de tout ce qui relève du traditionnel pour les Russes, y compris des classiques. Après l’effondrement du communisme, on a beaucoup parlé de « lustration » (du latin lux, la lumière), mais celle-ci n’a jamais eu lieu. Il faut une lustration interne, spirituelle, qui risque fort de toucher à ce que nous aimons, même chez Pouchkine, Gogol, Dostoïevski, Tiouttchev, Blok, Maïakovski : leurs motifs « scythes », prétentieux, belliqueux ; leur mépris de la démocratie, des droits individuels, des libertés politiques ; leur tendance à subordonner la liberté de création aux idéaux « populaires » et « communs ». Dans Le Docteur Faustus (1946), Thomas Mann met au jour les sources métaphysiques profondes de l’inspiration démoniaque qui s’était emparée de l’Allemagne nazie. La Russie, elle, tombe depuis 2014 dans un tel abîme historique qu’elle touche le fond de la métaphysique. Il ne s’agit pas de supprimer les classiques, mais de trouver en nous-mêmes les racines du mal qui ont poussé dans le terreau culturel du pays. Il ne s’agit pas de condamner Pouchkine, Gogol ou Dostoïevski pour leurs instincts impérialistes, mais de vaincre l’inertie qui consiste à obéir aux classiques comme à de « grands maîtres de vie ». Il faut prendre de la distance par rapport à la culture : il ne s’agit pas de l’abolir, mais d’abolir notre attitude docile, obéissante et servile à son égard.
La Russie a besoin d’ébranler même ces « fondements inébranlables » que sont les notions de « peuple », de « terre », de « patrie », de « puissance », d’ « unité ». On pourrait se demander quel mal il y a à tout cela. Mais prenons l’exemple de l’Allemagne : on comprend pourquoi il est impossible pour les Allemands d’aujourd’hui de penser en ces termes à leur pays, qui se remet depuis déjà soixante-dix ans du nazisme, et pourquoi le mot « patriotisme » a presque disparu de la langue allemande. Notre passé totalitaire est beaucoup plus profond, et nos tentatives pour nous purger ont été superficielles et n’ont touché qu’une petite partie de la société. Douze années de folie totalitaire ont suffi à l’Allemagne pour reprendre ses esprits, tandis que la Russie, après plus de soixante-dix ans de communisme, tombe pour la deuxième fois dans le piège dont elle s’était sortie il y a trente ans, apparemment indemne, presque sans effusion de sang.
Il est possible d’imaginer une Russie qui rompe avec son passé ; de se représenter celui-ci comme une grande culture morte, comme une Atlantide qui aurait sombré au fond des « siècles d’or et d’argent », le XIXe et le XXe. Cette Russie serait étudiée et appréciée comme un héritage antique qui n’aurait presque rien en commun avec la population de l’ « Eurasie septentrionale », une population qui vivrait sur des terres où avaient autrefois vécu Pouchkine, Tolstoï, Tchekhov, Tchaïkovski et Mendeleïev.
Études russes et science du néant
Une question se pose : qui a besoin aujourd’hui de philosophie ou de poésie dans la langue d’une nation devenue folle, obsédée par un instinct de violence et de destruction ? La culture peut-elle naître des entrailles de l’enfer ? Ou ne reste-t-il qu’à demander grâce : « Du fond de l’abîme, j’en appelle à toi, Seigneur » ?
L’expérience de l’abîme est particulièrement instructive pour le monde qui nous entoure : lui ne peut que jeter des coups d’œil à l’intérieur, tandis que nous, nous regardons le monde depuis ce gouffre. La tâche de tous ceux qui pensent et écrivent en russe ou sur la Russie est plus profonde à présent. Auparavant, nous tournions en rond autour de l’état mouvant ou bringuebalant de la société, tant pendant les années de stagnation que pendant la période post-soviétique. Certaines choses suscitaient en nous l’inquiétude, d’autres l’espoir. Les gens étaient dociles et abattus, mais ils avaient des idéaux. Ou bien ils étaient cyniques, mais ils travaillaient beaucoup et construisaient le capitalisme, ce qui était une manière pour eux de servir le progrès. Il y avait beaucoup de nuances de gris, tantôt plus claires, tantôt plus sombres, et la pensée du philosophe ou le pinceau de l’artiste se flétrissait en quelque sorte devant des tons si ternes.
À présent, un gouffre insondable s’est ouvert, répandant une obscurité telle que la pensée est aspirée dans les profondeurs de cet « anti », de ce néant dans son incarnation la plus pure. Désormais, tous les russisants sont également malgré eux des spécialistes du néant, des experts du rien. Nous savons que nous ne nous situons plus quelque part entre l’Occident et l’Orient, dans une morne plaine qui s’étire avec lenteur entre les valeurs de la démocratie et celles de l’autoritarisme en un régime hybride. Non, nous sommes à l’avant-garde d’où le Néant émane pour nous envahir, et personne ne peut savoir avec plus de certitude que nous d’où provient la menace qui pèse sur l’humanité, personne d’autre ne peut parler à cet abîme dans sa langue maternelle. Depuis la périphérie « sous-occidentalisée » du monde, semi-arriérée mais porteuse de timides espoirs, la Russie et les études russes se sont déplacées vers le centre du monde, ou plutôt au bord du précipice historique qui serpente actuellement le long des frontières du plus grand pays du monde. La mission des études russes est aujourd’hui la plus importante au monde, ne serait-ce que parce que la catastrophe envoie au monde ses signaux menaçants dans une langue que nous comprenons.
Traduit du russe par Nastasia Dahuron
Lire le chapitre précédent : « Les inversions »
Philosophe russe et américain, philologue, spécialiste des études culturelles, critique littéraire, linguiste, essayiste, auteur de plus de 40 livres et de plus de 800 articles et essais. Vit et enseigne aux Etats-Unis.
Notes
- « Rusciste » est un mot-valise formé sur les mots russe et fasciste, et « zédiste » fait allusion au symbole Z qui s’est répandu en Russie à partir de 2022 pour signifier l’adhésion et le soutien à la guerre contre l’Ukraine. Plusieurs termes ont été construits sur cette lettre, par exemple les « Z-patriotes », les « Z-blogueurs », la « dénaZification ». [NDT]

