Ce billet est consacré à un personnage symbolique de la révolte pacifique de la population bélarusse en 2020, Maria Kalesnikava. Dans nos temps sombres, la figure de Maria, qui n’a pas été brisée par des années en réclusion solitaire, sans aucun lien avec ses proches, inspire à Medvedkova un espoir: rien n’est perdu d’avance ! Il n’y a pas de fatalité. Une grande leçon de courage.
Nous nous souvenons tous du soulèvement biélorusse de l’année 2020, de la foule belle, jeune et joyeuse qui menait un combat pacifique pour des élections vraies, justes, ouvertes, contrôlées, pour ce qu’on a l’habitude, encore, d’appeler démocratie. Nous nous souvenons de cette ville de Minsk, tout de blanc vêtue, qui, chaque weekend, se mettait en marche. Les Russes les admiraient, les jalousaient. Tous ces gens debout, en route pour la république ! Eux, les Russes, n’ont jamais été aussi nombreux, ni aussi persévérants. Nous nous souvenons aussi, avec horreur, de la violence des répressions que le président soi-disant élu du Bélarus, M. Loukachenko, a déversées sur ces gens, qui ont commis le crime d’aimer leur pays et de se sentir libres et politiquement responsables : combien d’entre eux ont été battus, arrêtés, jetés en prison, torturés, assassinés. Combien d’entre eux ont dû quitter leur pays. L’une de ces activistes, une jeune femme, née en 1982 à Minsk dans une famille d’ingénieur, luthiste et chef d’orchestre, spécialisée dans la musique ancienne, Maria Kalesnikava, a été kidnappée par des gens qui ne se sont pas présentés et conduite jusqu’à la frontière. Lors de cette déportation abusive, commise sans aucun jugement, cette musicienne âgée alors de 38 ans a sauté par la fenêtre de la voiture après avoir déchiré son passeport. Que voulait dire ce geste, souvent comparé au retour de Navalny en Russie ?
« Je voulais rester dans mon pays, avec les gens que j’aime », répond-elle simplement.
Elle fut aussitôt arrêtée, jugée et, en 2021, condamnée à 11 ans de prison. Son avocat a été condamné lui aussi, à 10 ans de prison, pour l’avoir défendue. Commence alors une descente aux enfers : répétons-le, consciente, volontaire. Commencent non pas des jours, ni même des mois, mais des années de torture physique et morale. Tout accès au monde extérieur lui était interdit. Ses proches ne la croyaient plus vivante.
Le 13 décembre 2025, Loukachenko, en réponse à l’ultimatum américain, libère 123 prisonniers politiques en échange de la levée de certaines sanctions. Aux côtés des principaux leaders du mouvement démocratique, du prix Nobel de la paix Ales Bialiatski et de l’ex-candidat à la présidence Viktor Babariko, Maria Kalesnikava est enfin libérée. Tout comme 114 autres prisonniers, elle est immédiatement emmenée en Ukraine. Le lendemain, en compagnie de ses anciens camarades, elle donne une conférence de presse. L’un des journalistes lui apprend alors que le jour de sa libération, des milliers de femmes à Minsk ont porté du rouge à lèvre vif intense, celui de Maria, en signe de solidarité. Puis Maria est allée en Allemagne, où elle avait vécu pendant ses années d’études de musique ancienne et a disparu pendant un mois des radars. Enfin, elle a accordé une « interview grand format » à Iouri Doud, ce célèbre journaliste russe, né en 1986 – un « agent de l’étranger » qui vit en exil depuis le début de la guerre que la Russie mène contre l’Ukraine et qui a été récemment condamné à Moscou à 1 an et 10 mois de prison. Cette interview de Doud avec Maria, parue il y a un mois, a déjà été visionnée par plus de trois millions de personnes.
Je commence à la regarder, juste un peu, pour voir… Je n’ai pas le temps, mais je ne m’arrête que deux heures après : ah, c’est déjà fini… ?
Pourquoi est-ce que je la regarde ? Pourquoi est-ce que je scrute les paroles de cette jeune femme aux lèvres très rouges et aux cheveux coupés court ? Qu’est-ce qu’il y a chez elle, en elle, qui me réjouit, qui m’inspire ? La réponse est pourtant simple, mais c’est tellement rare et si merveilleux que je n’en crois pas mes yeux. Cette femme, Maria, est une personne libre. Et comme elle est libre, c’est une personne au sens le plus profond de ce mot : une personne souveraine, autrice de sa vie, de son destin.
« Que pouvaient-ils me faire au juste ? » se demande-t-elle.
Elle parle de ses bourreaux à la colonie de Gomel où elle a été incarcérée quatre ans et demi, dont 19 mois en cellule punitive, comme durant les pires années de la Terreur stalinienne. Comment cela ? Que pouvaient-ils lui faire ?! Mais tout ! Ils pouvaient tout lui faire, la battre, la violer. N’avait-elle pas peur ?! Ils la torturaient en déchirant devant elle la seule lettre de son père qu’ils lui aient montrée, alors qu’il écrivait toutes les semaines. Son père n’a jamais eu aucune des lettres qu’elle lui écrivait tous les jours. Ils interdisaient aux autres prisonnières de lui parler, de la toucher, et même de la regarder.
« Là, on comprend vraiment ce que c’est, un regard, un sourire », dit-elle, et elle sourit elle-même de tout sa générosité, sa spontanéité, inimitable. « Et imaginez-vous, poursuit-elle, il y avait des femmes qui osaient me regarder, me parler et même me prendre dans leurs bras. »
On comprend petit à petit comment et pourquoi cette femme a non seulement survécu à cette prison, inimaginable au XXIe siècle en Europe, à ce pire endroit au monde, comme elle le dit elle-même, mais aussi comment elle en est sortie transfigurée, encore plus libre. Elle est devenue ce qu’elle est aujourd’hui non pas à cause du caprice de deux tyrans, mais grâce à elle-même, grâce à sa propre puissance intérieure, à son propre rayonnement. Bien sûr, il y a eu les quelque 700 livres lus, en plusieurs langues, les œuvres de Shakespeare en anglais, les Essais de Montaigne qui l’ont émerveillée et qu’elle a relus plusieurs fois, tout en apprenant le latin. Il y a eu les nombreux exercices physiques qu’elle faisait comme elle le pouvait et, dès que possible, les soins, avec de l’eau froide et de l’automassage.
« Tout cela mettait de meilleure humeur ! »
Il y a eu deux livres écrits à la main dans un grand cahier rouge qui lui a été confisqué à sa libération. Rendez-lui ce cahier ! Mais il y a eu autre chose, explique-t-elle, une grande rupture, une décision, qui l’a rendue réellement invulnérable.
« Je me suis interdit d’accepter la position de victime. Pour qu’un bourreau puisse exercer sur vous son pouvoir sadique, il faut être deux : il faut que la victime l’accepte. Je ne l’ai pas accepté. Je ne leur ai pas donné prise. C’est pour cela qu’ils ne pouvaient rien me faire. »
Et encore :
« On ne peut pas accepter d’être comme eux, comme les gens qui nous haïssent. C’est par sa haine que la victime est liée à son bourreau. C’est par son malheur qu’elle est mariée à son tortionnaire. »
C’est donc grâce à ce refus de faire partie du pacte violent (on pense en la voyant, en l’écoutant, à Gandhi), c’est grâce à cette libération intérieure, que la personne survit et même grandit dans ces conditions inhumaines. Il semble qu’elle gagne même le don de la lucidité, tout autant humaine que politique.
« La démocratie n’est pas un médicament qu’on peut aller chercher à la pharmacie, qu’on avale, et voilà, vous êtes des gens libres, votre pays est libre. Et puis si le médicament ne marche pas, on blâme le médecin qui nous l’a prescrit. La démocratie, c’est un long chemin, c’est un travail qu’on recommence chaque jour : on y va petit à petit. C’est notre idéal. On y croit, on y travaille. »
Oui, une fois de plus, en la voyant, en l’écoutant, j’y crois, franchement : rien n’est perdu d’avance ! Nous y arriverons peut-être quand-même. Il n’y a pas de fatalité.
Olga Medvedkova est historienne de l’art et écrivain bilingue, français et russe. Elle est directrice de recherche au CNRS. Elle est spécialiste en histoire de l'architecture, ainsi que de l'art russe. Dernier livre Dire non à la violence russe paru en 2024 aux éditions À l'Est de Brest-Litovsk.

