« Je suis heureux de vivre ce moment »

Voici une version légèrement raccourcie d’un post publié sur sa page Facebook par un journaliste ukrainien qui s’est porté volontaire au front dès 2014, puis y est retourné en 2022. À forte charge émotionnelle, ce texte nous a semblé représentatif de l’incroyable motivation qui permet aux Ukrainiens d’endurer une guerre dont on ne voit pas la fin. 

Nous avons détruit deux des plus grands terminaux russes, une raffinerie et un tanker en mer Noire en 48 heures. Tout a brûlé au point d’être visible depuis l’espace. C’est un vrai feu d’artifice. Au moins trois autres tankers ont été incendiés en mer Baltique lors des frappes sur les terminaux. Un patrouilleur brise-glace du FSB a été touché sur le chantier naval principal, celui avec lequel les Russes comptaient mettre le bazar en Arctique.

Pendant ce temps, nos groupes opèrent — ils abattent des drones chez les cheikhs du Golfe1. Pendant ce temps, quelque part à Khartoum, on apprend aux locaux via un interprète à piloter des drones FPV. Et quelque part au large de la Libye, nos drones d’attaque atteignent un méthanier russe et le transforment en torche.

Depuis douze ans, mon pays saigne et crache les dents de ses villes broyées. Des centaines de milliers de gens qui ont abandonné leur vie passée et leurs biens donnent aujourd’hui ce que chacun a de plus précieux – du temps de vie, de sa seule vie. Ils le donnent à leur pays. Ce pays n’est pas le meilleur qui soit, il est corrompu et dingue, mais c’est le nôtre.

Le fait que nous ayons été l’éternel outsider de l’Europe de l’Est ne donne pas à Moscou le droit de nous tuer et de nous transformer en un Goulag numérique totalitaire.
Non, nous refusons tout ça. Nous avons vu ce qu’ils font aux prisonniers et dans les territoires occupés. Tout le monde se souvient de ces chaînes et de ces fers dans les sous-sols où étaient retenus des enfants, ainsi que de la tête flottant dans le Kalmius2.

Il n’y aura pas de Boutcha à l’échelle du pays – ils en paieront le prix. Un prix que nous leur imposerons. Et ça brûle au point d’être visible depuis l’espace.

Cet hiver, un deuxième corps d’armée attaquant a été anéanti. Un corps entier. Une bataille de Passchendaele en couleurs.

Et tout ça fonctionne à l’unisson. Des abris sur la ligne de front, où on largue paquets de lard haché aux épices, Snickers, cartouches et boissons énergétiques depuis un Vampire3 pour tenir des semaines dans un sous-sol, aux hôpitaux remplis de blessés, de malades, de ceux qui ne peuvent pas être démobilisés, qui guérissent lentement ou réapprennent à marcher. Le pays tourne comme un mécanisme géant.

D’une voiture, un drone décolle et accélère. D’une caponnière perdue au milieu de nulle part  un Neptune est lancé4. On installe des postes pour les Flamingo5, on protège, on accompagne, on répare, on fume une cigarette à côté d’une mitrailleuse Browning, près d’un réservoir.

Quelqu’un finit son café, appuie sur un interrupteur – et un « cigare6 » s’envole pour percer un trou de trente mètres dans un atelier d’usine à des centaines de kilomètres.

Un opérateur de drones, qui fait miner un sentier au crépuscule pour empêcher un contournement de nos positions. Une infirmière, qui me serre la main et me caresse le front pendant que, fiévreux, je presse encore et encore le bouton pour qu’on vienne m’injecter un antidouleur.

Tout ça respire, vit, travaille et donne sa seule vie pour que la ligne tienne et que l’arrière de l’ennemi brûle. Tout ça, c’est nous. C’est ma nation, c’est mon pays.

Et nous, cette nation, ce pays, frappons la côte baltique. En payant un prix immense, sanglant, terrible.

J’embrasse tous ceux qui poussent ce rocher de Sisyphe des épreuves et des privations. Ceux qui ont sacrifié leur famille, leur santé mentale, leur santé tout court, pour que le pays tienne.

daniltchenko oustlouga
Incendie dans le port russe d’Oust-Louga, près de Saint-Pétersbourg, après une frappe de drones ukrainiens // Dnipro Osint

Mes sœurs et frères d’armes7.

J’embrasse ceux qui ont connu les combats d’infanterie rapprochés, les barrages de feu, les largages par drones et les pluies de FPV, les croix en série8, et qui se sont retrouvés ensuite cuisiniers en deuxième ligne parce qu’ils sont « aptes sans restriction9 ».

Et ceux qui ont peur, qui se cachent, qui hésitent, qui se sont enfuis – je les embrasse, eux aussi. Nous sommes tous dans le même bateau. Nous coulerons ou nous voguerons ensemble.

Décidez comment il vous sera plus facile de survivre et où vous avez le plus de chances. Nous savons qu’on peut ne pas survivre à la « filtration10 ». Ni aux geôles russes où l’on est à la merci des majors. L’enjeu ici est le plus élevé qui soit.

Vous êtes les capitaines de vos navires. Faites votre choix. Il est trop tard pour avoir peur – il n’y a plus sur la carte aucun port sûr. À la fin, on finira tous en cendres, alors jouons notre va-tout.

Aujourd’hui, la Russie et nous sommes comme un galion et une goélette accrochés ensemble par des grappins d’abordage entremêlés. S’ils ne coupent pas les cordages, ils auront beau « désosser » la goélette – ils couleront avec nous.

C’est pour ça que la Baltique brûle, que les brise-glaces coulent et que les tankers sont visés. Nous continuons à nous battre et à opposer une résistance féroce, acharnée.

Si j’avais lu cela dans un roman de science-fiction, je n’y aurais pas cru.

Avec l’aide de l’UE et des États-Unis, avec des financements européens, nous menons une guerre de missiles et de drones sur un théâtre allant de la Baltique à la Caspienne et à la Sibérie, nous interceptons des milliers de missiles et de drones, nous avons conservé notre aviation, nous bombardons régulièrement la Russie, nous détruisons une usine à Briansk ou des terminaux en mer Noire et en Baltique.

Je n’y aurais pas cru. Et c’est pour cela que je suis fier, et profondément heureux de vivre ce moment. […]

Je vous embrasse tous. Nous nous en sortirons.

Traduit du russe par Desk Russie

Lire l’original ici

daniltchenko bio

Kyrylo Daniltchenko, alias Ronin, est un volontaire, blogueur militaire et analyste ukrainien. Philosophe de formation, il a débuté sa carrière dans les médias, notamment sur la Première chaîne nationale ukrainienne, avant de travailler pour une ONG internationale, puis de rejoindre le secteur de l'IT en tant que testeur de logiciels. Engagé volontaire dans les Forces armées ukrainiennes dès la Révolution de la Dignité en 2014, il y sert depuis lors. Il tient un blog d'analyse et publie des commentaires politico-militaires.

Notes

  1. L’Ukraine forme et déploie des spécialistes dans plusieurs pays alliés ou partenaires (toutes les notes sont de la rédaction).
  2. Rivière dans le Donbass, où des corps de civils torturés ont été découverts après le retrait des troupes russes.
  3. Drone ukrainien de ravitaillement.
  4. Missile antinavire ukrainien, celui qui a coulé le croiseur Moskva en 2022.
  5. Missile de croisière ukrainien.
  6. Surnom donné aux missiles de croisière.
  7. En ukrainien dans le texte.
  8. Symbole utilisé pour comptabiliser les morts dans les communications militaires ukrainiennes.
  9. Formule administrative ukrainienne signifiant que le soldat, malgré ses blessures, est jugé encore apte à servir dans l’armée.
  10. Procédure d’interrogatoire et de triage imposée par les Russes aux civils ukrainiens dans les territoires occupés, souvent accompagnée de tortures et d’exécutions sommaires.

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