La fermeture presque totale de l’accès à Telegram, malgré une grande proportion de chaînes pro-pouvoir, provoque un mécontentement d’une ampleur inhabituelle. De très nombreux utilisateurs – Telegram compte près de 100 millions d’abonnés – essaient de contourner les interdits avec l’aide des VPN dont l’usage risque à son tour d’être pénalisé. Poutine veut à tout prix couper les Russes de « l’extérieur », mais les masses rechignent. Le dictateur va-t-il transiger, ou étouffer le mouvement comme il l’a toujours fait ?
À l’heure actuelle, dénoncer ouvertement le blocage de Telegram en Russie n’est pas seulement un acte impuni, mais aussi un comportement socialement approuvé. Il est interdit seulement de le faire dans la rue.
La colère et le chef
Les gens ordinaires et, en partie, les fonctionnaires, expriment librement leur indignation sur les réseaux sociaux. Les membres des « partis du système » intègrent à leur répertoire des numéros consacrés à la défense de la liberté des messageries instantanées. Le LDPR (le parti de feu Jirinovski) a même exclu de ses rangs un certain Svintsov pour ne pas avoir su saisir l’air du temps et s’être réjoui publiquement, en tant que fonctionnaire de la Douma, des difficultés rencontrées par les utilisateurs de Telegram.
Pour comprendre cette question, nul besoin de se plonger dans les détails des querelles entre les tours du Kremlin et les oligarques proches du Kremlin. Ce ne sont pas eux qui sont le moteur des événements ici.
On désigne le FSB comme le principal promoteur du blocage. Or dans les grandes affaires, cet organisme n’exprime jamais ses propres instincts institutionnels, mais la volonté de Poutine. Et les développeurs de la « messagerie nationale » Max, malgré toute leur cupidité, se calquent également sur lui et ne captent que ses signaux.
Or le leader national travaille sans relâche pour que les Russes n’aient plus aucun lien avec le monde extérieur. L’appareil du pouvoir, de gré ou de force, sert cette obsession. Telegram est la dernière grande messagerie « étrangère » qui ne soit pas encore bloquée, et son remplacement par Max, la messagerie « nationale » sous contrôle, est inévitable.
Poutine connaît peu Internet, mais rien n’indique qu’il s’y oppose en tant que tel. Ce qu’il veut, c’est un Internet où lui seul règne, et personne d’autre. Pour comprendre si le dirigeant parviendra à surmonter la colère de ses sujets, il faut déterminer ce qu’il compte précisément leur retirer.
La confiscation du quotidien
L’année dernière, au sommet de sa popularité, Telegram comptait environ 100 millions d’abonnés uniques en Russie, dont 62 % se connectaient quotidiennement. L’utilisateur moyen passait 45 minutes par jour sur cette plateforme.
Telegram fait partie intégrante du quotidien d’une grande majorité de Russes. Le simple fait de vouloir le supprimer montre à quel point le pouvoir russe se sent plus fort que ses sujets.
Est-il vraiment un vecteur d’influence étrangère ? Pas tout à fait. On y trouve plutôt des fournisseurs de différentes nuances de propagande Z. Dans le top de Telegram, on trouve des agrégateurs tels que Mash et Topor, totalement dociles au régime. À leurs côtés, on trouve les chaînes des correspondants de guerre. Elles ont lassé le public, mais certaines d’entre elles, comme celle de Yuri Podolyaka, enregistrent encore aujourd’hui entre 700 000 et 800 000 visites par jour. Le fleuron des médias en ligne officiels, Readovka, se maintient au même niveau.
Les chaînes Telegram des principaux médias d’opposition et d’émigrés – Meduza, le service russe de la BBC, Dojd, The Moscow Times et Radio Liberty – rassemblent chaque jour moins de lecteurs et de téléspectateurs que ceux cités plus haut. Bien qu’ils en aient plus que les chaînes Telegram de Kommersant, Vedomosti ou Izvestia.
Si l’on considère l’audience totale des médias russes, la part des médias d’émigrés non contrôlés dépasse à peine 20 % aujourd’hui, et il s’agit avant tout d’utilisateurs de Telegram. Les médias contrôlés, mais conservant une certaine objectivité, ont à peu près le même nombre de lecteurs et de téléspectateurs. Il s’agit de RBC, de Kommersant et de quelques autres. Mais la majeure partie de l’audience revient aux médias de propagande agissant sur le cerveau reptilien.
Ce tableau simplifié ne tient pas compte des nombreux médias Telegram locaux qui s’efforcent de ne pas se frotter aux autorités, mais sentent la responsabilité qu’ils ont envers leur public, parfois très important.
Ils ne se plient pas toujours aux quatre volontés du pouvoir
Le paysage médiatique russe est plus diversifié qu’on ne le pense généralement. Et le Telegram russe est précisément devenu un écosystème où l’on génère localement des informations et où l’on rassemble des faits, qui se répercutent ensuite dans les médias de l’émigration.
Leur présentation, libre de la paranoïa poutinienne et de la crainte de dire quelque chose de travers, influence également une partie des producteurs d’information russes – malgré tout le dressage auquel ils sont soumis. De temps à autre, la concurrence apporte un peu de vie même dans les grands médias d’État.
L’exemple le plus récent est la couverture de l’abattage massif de vaches en Sibérie. En tapant dans un moteur de recherche « abattage de bétail dans la région de Novossibirsk », on obtient des centaines de liens et on voit comment les médias et les blogueurs, qu’ils soient contrôlés ou non, interagissent entre eux – comment ceux qui, au début, tergiversaient ou tenaient des propos ambigus, commencent à parler franchement, et comment, en l’espace de quelques semaines, le scandale est sorti de l’ombre et prend une ampleur nationale [voir dans ce numéro l’article de Sergueï Medvedev « Boucherie numéro deux », NDLR].
C’est précisément ce que Poutine veut empêcher. Si rien ne peut pénétrer ni de l’intérieur vers l’extérieur, ni de l’extérieur vers l’intérieur, alors n’importe quel événement pourra être dissimulé ou déformé. Disparaîtra alors ce caractère incontrôlable des flux d’information qui persiste encore aujourd’hui et qui agace tant le dirigeant. Et les deux milieux médiatiques, tant le milieu national que celui des émigrés, seront définitivement isolés l’un de l’autre et se dégraderont, ce qui le réjouira d’autant plus.
Mais pour atteindre cet objectif, il faut accomplir deux choses interdépendantes. Premièrement, il ne suffit pas de bloquer Telegram, mais il faut également fermer toutes les voies de contournement établies vers les sources d’information interdites.
Deuxièmement, il faut inciter les sujets à utiliser l’Internet « interne ».
Le peuple perd pied
Les sujets murmurent. Voici comment cela se passe en province. Le portail de Toula « Moïa Sloboda » (Myslo), le plus populaire de cette ville, a organisé un débat sur le blocage de Telegram avec des experts et ses lecteurs.
« Le train a déraillé, note Myslo, et Toula s’est divisée en deux camps : ceux qui cherchent fébrilement des solutions de contournement, et ceux qui ont accueilli les changements avec le calme philosophique propre aux habitants de la ville. »
Plusieurs centaines de commentaires, parmi lesquels aucun n’est favorable, soulignent le plus souvent que « le choix est fait à ma place, de manière coercitive, sans m’offrir une multitude d’avantages, et en me privant de ma liberté de choix ».
Parfois, des menaces vagues se font entendre : « Tout le monde a compris depuis longtemps. Dieu fasse que les combattants reviennent vite de la zone d’opération spéciale et qu’ils demandent des comptes pour tout !… Tout est balayé sous le tapis pour satisfaire ces créatures avides et prohibitionnistes, qui n’ont que l’argent en tête. Mais nous contournerons ce sabotage ignoble par tous les moyens possibles… » Et là aussi, une réponse à cette remarque : « Ils sont sortis d’Afghanistan – ont-ils demandé des comptes ? Ils sont revenus de Tchétchénie – ont-ils demandé des comptes ? Ils sont tous faits du même bois… »
Et le pronostic qui prévaut, tant chez les experts que chez les simples lecteurs de Toula, est le suivant : « Personne n’a vraiment l’intention de quitter Telegram. Les gens s’échangent des proxys, installent des VPN, s’envoient mutuellement des instructions pour contourner les restrictions. Autrement dit, personne ne part en masse, mais tout le monde réfléchit plutôt à comment rester… »
Cependant, d’après l’expérience des blocages et interdictions précédents, on peut supposer que la moitié des anciens utilisateurs se résigneront et passeront plus ou moins rapidement à Max, tandis que l’autre moitié apprendra à contourner les restrictions et restera pour l’instant sur Telegram. Tel est le compromis que le peuple propose implicitement à Poutine.
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Le leader national doit faire un choix. Il peut accepter que l’isolement de la Russie par rapport à l’Internet « extérieur » ne soit pas encore total. Dans cette option, le blocage de Telegram peut être échelonné et même reporté de quelques mois, afin de mener tranquillement les « élections » et de perfectionner Max.
Car si la messagerie « nationale » devient aussi pratique à utiliser que la messagerie « antinationale », la plupart des Russes n’auront plus de principale objection à son encontre. Et on peut bien faire fi de l’accès à l’information libre, puisque les autorités y tiennent tant.
Mais une option intransigeante n’est pas tout à fait exclue, dans laquelle Poutine refuse de négocier avec ses sujets et leur impose immédiatement et sans concession l’isolement, en arrêtant et en punissant ceux qui tenteraient de contourner les blocages. Il est fort probable que le régime ait la force de le faire. Mais ce n’est pas tout à fait certain.
C’est pourquoi Poutine, avec sa minutie habituelle, choisira très probablement non pas une méthode rapide, mais une méthode lente pour étouffer cette dernière liberté.
Traduit du russe par Desk Russie
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Sergueï Cheline est un journaliste et écrivain russe, analyste politique et économique. Auteur des ouvrages (non traduits en français) Curieuse Russie. 228 réponses et Russia After Putin and Trump.

