Cet économiste russe a créé ce terme, devenu populaire, d’ « économie de la mort », lorsque les autorités russes ont commencé à payer les recrues et leurs familles des sommes dépassant ce qu’un Russe moyen pouvait espérer gagner durant toute sa vie. Les temps ont changé depuis, l’inflation a rongé le potentiel attractif des soldes, et la perspective de se faire tuer au front est devenue l’issue probable de l’engagement. Poutine va-t-il relever substantiellement les montants alloués au détriment d’une économie déjà surchargée ? Selon l’auteur, l’économie de la mort s’est révélée être une sorte de drogue : elle aide d’abord à s’évader de la réalité, puis efface progressivement la frontière entre le souhaitable et le réel. Attention au sevrage !
Il y a deux ans et demi, mon premier article sur l’économie de la mort a été publié sur Riddle Russia : il traitait de cette invention unique de Poutine qui a changé en 2022-2023 sinon le cours, du moins la nature même de la guerre contre l’Ukraine. Née comme une réaction spontanée du Kremlin à la « mobilisation partielle », la pratique consistant à verser aux recrues un salaire extrêmement élevé selon les normes russes, associée à de grosses indemnités versées aux familles en cas de décès au front, est devenue une véritable bouée de sauvetage pour le pouvoir. La guerre s’est transformée d’un problème commun à tous les Russes en une affaire privée concernant quelques-uns seulement. En conséquence, une partie importante de la société a tout simplement cessé de percevoir ce qui se passe comme une véritable guerre. C’est précisément cela qui a permis à Poutine de la poursuivre sans rencontrer de résistance interne sérieuse.
Je définis l’« économie de la mort » comme un système dans lequel un citoyen qui s’est enrôlé dans l’armée et qui a péri à la guerre rapporte plus d’argent à sa famille que ce qu’un Russe moyen gagnerait pendant le reste de sa vie – c’est-à-dire un système dans lequel la mort devient le moyen le plus rentable d’utiliser une vie humaine.
Depuis sa création, le système s’est considérablement développé, sans pour autant modifier ses caractéristiques fondamentales. Le marché de la main-d’œuvre militaire qui s’est formé pendant cette période a progressivement perdu ses différences régionales : les recrues potentielles peuvent se déplacer d’une région à l’autre et signer un contrat là où l’on propose à la signature les primes les plus élevées. La loi de l’offre et de la demande ajuste le montant de ces primes en fonction du rythme des pertes au front. Dans le même temps, l’objectif du système reste le même : permettre au Kremlin d’éviter une nouvelle vague de mobilisation.
Au fur et à mesure que l’économie de la mort fournissait, année après année, une main-d’œuvre « temporairement vivante » à l’armée russe, le terme apparu dans ces pages a gagné en reconnaissance : il a été traduit en 16 langues, et des articles et interviews consacrés à l’économie de la mort ont été publiés dans le Wall Street Journal, Fortune, Die Zeit, NRC Handelsblad, Il Giornale et d’autres journaux réputés.
Aujourd’hui, il s’agit moins de dresser un bilan que de réfléchir aux problèmes que l’économie de la mort engendre pour la Russie, et à la viabilité dans la durée de ce modèle – d’autant plus que ces derniers mois, des opinions sur l’inévitabilité d’une mobilisation se répandent à nouveau, alimentées par des informations faisant état de pertes sans précédent sur le front et du rythme manifestement insuffisant du recrutement actuel.
Avant d’analyser les défis actuels, il convient de s’attarder sur deux éléments clés que l’on peut provisoirement qualifier de points forts et de points faibles de l’économie de la mort.
Sa force découle de sa nature profondément marchande. Les indemnités proposées par l’État fédéral et les régions – des sommes forfaitaires de 1 à 3 millions de roubles (selon la région) et une solde mensuelle d’environ 200 000 roubles et plus dans la zone des combats – motivent en premier lieu ceux qui n’ont pas trouvé de place stable dans l’économie : des personnes sans emploi fixe, endettées, sans diplôme de l’enseignement supérieur ni obligations familiales. Cela est confirmé, notamment, par des interrogatoires de prisonniers menés par les services spéciaux ukrainiens. Une part croissante des contractuels est constituée de personnes d’âge mûr, souffrant de graves problèmes de santé, sans emploi ou faisant l’objet d’une enquête. C’est précisément cette circonstance – la mort principalement de ceux qui sont faiblement intégrés dans le système productif – qui explique la relative stabilité de ce modèle, même en cas de pertes massives (dont les estimations varient de 200 000 – 400 000 à plus d’un million de personnes).
La faiblesse de l’économie de la mort tient à son intégration dans la machine bureaucratique irrationnelle de l’ « État » poutinien. Si, au cours des premières semaines, voire des premiers mois de la guerre totale, le « prix de la vie » était déterminé sur la base d’un salaire mensuel de 35 000 à 45 000 roubles pour les contractuels et de 5 millions de « frais funéraires », en 2025, les soldes étaient déjà de 200 000 à 215 000 roubles par mois, les primes versées à la signature du contrat variaient entre 2 et 3,5 millions de roubles, et les « frais funéraires » montaient à 12-16 millions de roubles – le coût d’un an passé au front a ainsi été multiplié par quatre en moyenne pendant cette période. Or, comme en témoignent non seulement les statistiques des pertes, mais aussi les nombreuses observations des participants aux événements, l’armée russe ne change pas de tactique : « assauts de chair à canon », avancées dans les conduites de gaz et « liquidations » extra-judiciaires de ses propres soldats.
Ce phénomène inexplicable d’un point de vue économique (dans tout système de marché, l’augmentation du coût d’une ressource conduit à une utilisation plus efficace de celle-ci) est probablement lié non seulement à l’absence d’un « propriétaire » unique de cette ressource humaine, mais aussi au décalage des intérêts entre les « fournisseurs » (le ministère des Finances et les budgets régionaux, qui supportent l’essentiel des dépenses) et l’ « utilisateur » (le ministère de la Défense). En fin de compte, l’augmentation des coûts (rien qu’en paiements forfaitaires, le budget fédéral et ceux des régions dépensent jusqu’à 800 milliards de roubles par an) devient un facteur qui pèse significativement sur l’économie. Mais cela n’influence pas les approches en matière de conduite des opérations militaires, ce qui rend le système potentiellement vulnérable et instable.
Ces circonstances mettent en évidence un problème fondamental de l’économie de la mort, lié à son histoire même. Son objectif initial n’a jamais été la victoire militaire au sens strict – cela aurait nécessité un autre niveau d’équipement technique, un commandement compétent et la possibilité d’augmenter rapidement les effectifs de l’armée. La tâche principale consistait à maintenir la capacité de mener la guerre sans susciter de mouvement de protestation notable au sein de la société. Le système s’en est acquitté – du moins jusqu’à présent.
Cependant, au début de la cinquième année de guerre, le Kremlin est confronté à un problème complexe de nature économique et sociopolitique. La volonté des citoyens de s’engager vers une mort presque certaine diminue, tandis que les pertes au front augmentent. Les raisons de la baisse des recrutements sont claires : d’une part, le contingent principal de 2023-2024, à savoir celui des personnes peu intégrées économiquement et ayant des perspectives minimales, est en train de s’épuiser ; d’autre part, les revenus nominaux de la population augmentent, tandis que la solde des militaires est indexée uniquement sur le niveau de l’inflation officielle, de sorte que si cette solde dépassait de plus de trois fois le salaire moyen à l’automne 2022, l’écart s’est désormais réduit à environ deux fois ; enfin, l’idée que la guerre pourrait s’avérer sans fin en pratique s’impose de plus en plus, et aucun contrat à durée déterminée n’est prévu. D’un autre côté, personne dans l’armée ne se soucie d’améliorer l’efficacité de la conduite de la guerre. C’est en partie une conséquence de cette même économie de la mort : lorsque l’offre de main-d’œuvre semble pratiquement illimitée, il n’y a pas de raison d’améliorer les tactiques et la stratégie.
Depuis le début de l’année 2026, ce problème est relevé par pratiquement tous les analystes, et il est même implicitement reconnu par les autorités elles-mêmes. Si l’on exclut le scénario d’une fin rapide de la guerre (et le Kremlin, à en juger par tout, commence à poser des conditions de plus en plus absurdes et menace même de se retirer du processus de négociation si elles ne sont pas acceptées), le problème de la baisse du recrutement des contractuels peut être résolu de deux manières.
La première consiste en une augmentation radicale du « coût d’une vie » (les auteurs du rapport « Le coût d’une vie » avaient précédemment indiqué que, pour garantir un afflux pratiquement illimité de volontaires, toutes les rémunérations devaient être multipliées par 2,5 ou 3). Cette option est effectivement envisagée : après une stabilisation, voire une baisse des primes à la signature de contrat en 2025, celles-ci ont commencé à augmenter sensiblement ces derniers mois. Seize régions ont augmenté leurs versements, dont deux à deux reprises, tandis que l’arrondissement autonome de Khanty-Mansi a établi un nouveau record : 4,1 millions de roubles. Cependant, cette augmentation ne concerne que les primes régionales forfaitaires : ni la prime fédérale, ni l’allocation mensuelle dans la zone de combat, ni les indemnités versées aux familles des victimes n’ont connu de changement significatif. Il est probable que le Kremlin compte pour l’instant résoudre le problème aux dépens des budgets régionaux, qui se trouvent déjà dans une situation difficile. Pour un effet réel, il faudrait augmenter toutes les indemnités d’au moins 30 à 60 %, ce qui coûterait au budget 2 à 3 000 milliards de roubles supplémentaires par an – les autorités ne peuvent pour l’instant se résoudre à une telle mesure.
La deuxième option : une nouvelle mobilisation. Les militaires continuent de la défendre, mais elle ne suscite pas l’enthousiasme de Poutine. Une exception pourrait toutefois être le recours ponctuel à une partie de la réserve active – des amendements aux lois en vigueur ont déjà été adoptés à cette fin. Cette voie ne résout toutefois pas le problème à la racine. D’une part, pour changer radicalement la situation sur le front, il faudrait au moins doubler les effectifs de l’armée active, c’est-à-dire mobiliser entre 500 000 et un million de personnes. Compte tenu des conséquences économiques et sociales d’une telle mesure, celle-ci ne semble pas envisageable en 2026. D’autre part, les mobilisés devront de toute façon percevoir les mêmes montants que les soldats actuellement au front, de sorte que les dépenses budgétaires ne diminueront pas.
Il est encore trop tôt pour tirer un bilan définitif de la mise en œuvre de ce système, mais on peut d’ores et déjà affirmer que l’économie de la mort a permis au Kremlin de poursuivre la guerre sans rencontrer de résistance interne significative. Pendant ce temps, la ligne de front n’a pratiquement pas bougé, et les perspectives d’une victoire décisive ne se sont toujours pas concrétisées. Ce système a contribué à habituer la société à la guerre comme à une nouvelle normalité et a façonné en son sein une « culture de la mort » commerciale – une disposition à la fois à se faire tuer pour de l’argent et à tuer pour en obtenir. De plus, il a contribué à créer une nouvelle image de la Russie – économiquement résistante aux sanctions, prête à se battre presque indéfiniment sans se soucier des pertes. Cette image a finalement influencé la position d’une partie des responsables politiques occidentaux, qui ont commencé à pousser Kyïv à accepter la fin de la guerre aux conditions de Poutine.
Tout cela aurait pu façonner une société entièrement nouvelle, qui serait devenue un fondement solide pour un régime totalitaire autarcique pendant de longues décennies. Mais une telle perspective semble peu réaliste dans un contexte où Poutine a refusé de « prendre ses bénéfices », en rejetant des conditions de paix tout à fait acceptables qui auraient été admises par la société russe. L’économie de la mort s’est révélée être comme une drogue : elle aide d’abord à s’évader de la réalité, puis efface progressivement la frontière entre le souhaitable et le réel.
Traduit du russe par Desk Russie
Lire l’original ici. Nous remercions Riddle Russia d’avoir autorisé la publication de ce texte en français.
Vladislav Inozemtsev est un économiste et essayiste russe. Il dirige le Centre d'études post-industrielles.

