De deux choses l’une…

De deux choses l’une : ou bien les États-Unis et Israël se sont mis dans une impasse avec leur guerre contre l’Iran, ou bien cette guerre était nécessaire, et il faut souhaiter qu’elle aboutisse à un résultat à l’avantage des États-Unis, d’Israël, et de tout le monde occidental, quand bien même ce résultat ne serait pas la chute immédiate du régime des mollahs.

Certains experts militaires et dirigeants politiques voient dans cette guerre une erreur monumentale, qui va mener tout droit les États-Unis à une défaite cuisante et à un affaiblissement durable. Ils prédisent (ou souhaitent) un désengagement militaire aussi rapide que possible et le retour à la diplomatie – c’est notamment la position d’Emmanuel Macron. D’autres espèrent que cette guerre permettra d’en finir avec un régime terroriste et bourreau de son propre peuple, qui déstabilise la région depuis 47 ans et menace l’ensemble des démocraties, sans parler du danger d’un Iran doté de l’arme nucléaire.

Certes, la critique de cette guerre paraît amplement justifiée au regard des premiers revers essuyés par les forces américano-israéliennes, de la sous-estimation grossière des stocks militaires iraniens et, plus encore, du comportement indéchiffrable et erratique de Donald Trump, qui menace un jour de « ramener l’Iran à l’âge de pierre » et laisse entendre le lendemain qu’il va retirer ses troupes pour peu que la navigation soit rétablie dans le détroit d’Ormuz ! Entre les foucades de Trump, un secrétaire d’État à la guerre qui ressemble plus à un journaliste de tabloïd qu’à un homme d’État et les purges dans l’armée, il y a de quoi s’inquiéter sur la capacité du leadership américain à conduire une guerre, celle-là ou une autre. Il reste que c’est une guerre en cours, dont l’issue n’est pas certaine : aucune guerre (pas plus qu’une élection !) n’est gagnée ou perdue tant qu’elle n’est pas terminée.

Si la confrontation entre les deux thèses est légitime, il est regrettable qu’elle se déroule trop souvent dans un climat d’irréalité. Comme si cette guerre était un événement hors sol, envisagé en dehors de ses conséquences, qui sont et seront mondiales. Tout à l’inquiétude que suscite la dérive ubuesque des États-Unis et leur improbable stratégie d’alliance – en gros, non à l’OTAN, oui à Poutine –, on ne voit plus que cette guerre s’inscrit dans une confrontation mondiale, qui a commencé non le 28 février 2026 mais le 24 février 2022. En effet, l’invasion de l’Ukraine en 2022 a été le point de départ d’une croisade anti-occidentale lancée par la Russie et patronnée par la Chine. Or l’Iran est le maillon stratégique de ce qu’il faut bien appeler une nouvelle alliance1. Elle l’est par sa position géographique à la charnière entre le Moyen-Orient, l’Asie centrale et l’Asie, par son industrie militaire et ses ressources énergétiques et, last but not least, par l’agressivité impériale constitutive de ce régime, qui est né pour conquérir l’hégémonie sur le monde musulman et mettre à bas l’Occident. Ceux qui éprouvent déjà une joie mauvaise à la perspective d’une défaite américaine semblent ignorer les conséquences ruineuses d’une telle défaite, pour l’Ukraine, pour l’Europe, pour le monde.

Il n’est donc pas exagéré de parler de guerre mondiale, même si nos ennemis d’aujourd’hui n’ont pas le même niveau d’engagement et de coordination de leurs forces que les pays de l’Axe (Allemagne, Italie, Japon) durant la Deuxième Guerre mondiale2.

Malheureusement, des arguments très discutables font obstacle à une vision claire du caractère mondial et des enjeux de la guerre d’Iran.

lara3
Le président Donald Trump supervise l’opération Epic Fury depuis Mar-a-Lago, Palm Beach (Floride), le 28 février 2026 // Photo officielle de la Maison-Blanche par Daniel Torok

J’évoque ici le plus saillant, que j’appellerai le fantôme du regime change3.

On souligne, à juste titre, que les tentatives de regime change par des bombes ont toujours échoué, comme en témoignent les échecs successifs des États-Unis en Irak, en Somalie, et en Afghanistan. Mais, contrairement à ce que répète à l’envi Renaud Girard4, personne n’a dit que le but de cette guerre était d’instaurer la démocratie en Iran – comme c’était l’intention de la guerre d’Irak de 2003, avec les résultats calamiteux que l’on sait. Le sens de cette guerre, parfaitement clair pour Israël si ce n’est pour les États-Unis, est de provoquer la chute du régime. Loin de l’utopie du « wilsonisme botté » des néo-conservateurs5, la présente guerre entre dans un schéma qui s’est répété de nombreuses fois à la fin du XXe siècle, la transition pacifique de la dictature à la démocratie. Selon ce schéma, la chute de la dictature ouvre sur une période de transition, au cours de laquelle les anciennes élites dirigeantes cèdent la place à de nouvelles élites, suivant un processus plus ou moins long et perturbé, mais sans tomber dans la guerre civile, et qui aboutit à la stabilisation d’un nouveau régime. Ces transitions sont menées à bon terme avec l’aide de pays démocratiques (expertise constitutionnelle, aide économique, etc.). En Europe, les premières de ces transitions commencèrent avec la chute quasi simultanée, à l’été 1974, du régime des colonels en Grèce, du franquisme en Espagne et de l’Estado Novo de Salazar. S’ensuivit une vague mondiale, qui culmina avec la disparition de l’URSS en 19916. La plupart de ces transitions eurent lieu pacifiquement, mais plusieurs furent consécutives à une guerre (Portugal, Argentine). À l’exception de la Russie, tous ces pays sont devenus des démocraties et le sont toujours.

lara sacs
Une salle remplie de sacs mortuaires à Téhéran, janvier 2026 // Mamlekate, CC BY-SA 4.0

Il est donc simpliste, sinon faux, d’affirmer que, si le régime iranien ne s’effondre pas sous les coups des forces américano-israéliennes, ce sera une immense victoire pour les mollahs. L’élément de vérité de cet argument est que la destruction des capacités de nuisance iranienne (nucléaire militaire, missiles, drones) ne servira pas à grand-chose si le régime ne tombe pas, car il voudra et pourra tôt ou tard reconstituer ces capacités, parce que telle est sa nature. Toutefois, la chute d’une dictature n’est pas un événement instantané résultant d’une cause unique, a fortiori extérieure, mais un processus causé par une combinaison de conditions. Que Trump le comprenne ou non ne change rien à l’affaire. Peu importe qu’il n’ait pas tenu sa promesse d’aider les manifestants iraniens en janvier 2026, qu’il s’intéresse plus au pétrole et à sa fortune personnelle qu’à la liberté des Iraniens. L’efficacité de la combinaison entre destruction du potentiel militaire, affaiblissement du pouvoir jusqu’à desserrer l’étau de la répression et soulèvement de la population ne dépend ni de la vertu des Américains, ni d’une coordination avec l’opposition intérieure. En réalité, l’objectif clé est ou devrait être le démantèlement de l’appareil de répression, qui est le verrou de la transition, avant la destruction du potentiel militaire.

D’autre part, la perspective d’une transition en Iran a de réelles chances de réussir parce que la scission entre le peuple et le régime a atteint un point de rupture avec le soulèvement de décembre 2025 et la répression sanglante qui a suivi. Ce n’était pas le cas en Irak ni en Afghanistan. En réalité, le régime iranien repose depuis le début sur le sacrifice de la population, plongée dans la misère et la corruption, afin de détourner toutes les ressources du pays au service de son objectif apocalyptique. Comme on peut le lire dans un article récent publié par Telos, « l’histoire politique montre que les régimes tombent rarement uniquement sous pression extérieure. Ils s’effondrent lorsque la société cesse de croire à l’histoire de leur nécessité. Aujourd’hui, le régime des mollahs conserve encore des instruments de pouvoir […]. Mais il semble avoir perdu quelque chose de plus fondamental : la capacité de produire un récit crédible sur lui-même et sur l’avenir qu’il prétend incarner7. »

delara

Maître de conférences à l’université Paris II Panthéon-Assas. Enseigne la philosophie et la science politique. Collaborateur régulier de Commentaire, chroniqueur au magazine Ukrainski Tyzhden. Ses travaux portent sur l’histoire du totalitarisme et les sorties du totalitarisme. A notamment publié: Naissances du totalitarisme (Paris, Cerf, 2011), Exercices d’humanité. Entretiens avec Vincent Descombes (Paris, Pocket Agora, 2020).

Notes

  1. Jean-Sylvestre Mongrenier analyse dans ce numéro la difficulté des Occidentaux à reconnaître l’existence de cette alliance.
  2. Il y a quelques années, j’avais parlé à propos de la guerre inaugurée par l’invasion de l’Ukraine par la Russie de « guerre mondiale façon puzzle ».
  3. Un autre argument douteux pèse dans ce débat, l’idée que cette guerre serait contraire au droit international. Ceux qui l’affirment absolutisent le droit international, comme s’il s’agissait de commandements imprescriptibles, et ils ramènent le concept de guerre juste à celui d’intervention militaire autorisée ou décidée par l’ONU. Or l’Organisation des Nations unies, aujourd’hui bien en peine, n’a jamais prétendu abolir la guerre et la remplacer par des opérations de police internationales sous son égide.
  4. Grand reporter et chroniqueur international au Figaro.
  5. Cette expression du regretté Pierre Hassner décrit bien l’ambition illusoire des néo-conservateurs.
  6. La transition la plus considérable est bien sûr la disparition du système communiste européen, couronnée par celle de l’URSS en 1991, mais il faut aussi mentionner la chute des dictatures militaires en Amérique latine de 1978 à 1990 (par ordre chronologique : Équateur, Pérou, Bolivie, Uruguay, Brésil, Argentine, Paraguay, Chili).
  7. Kristian Feigelson et Ibrahim Salimikouchi, « Iran : le début de la fin ? », Telos, 1er mars 2026.

Abonnez-vous pour recevoir notre prochaine édition

Deux fois par mois, recevez nos décryptages de l'actualité.

Le don à A l'Est de Brest-Litovsk ouvre droit à une réduction fiscale. Seuls les dons effectués via Helloasso permettront l'émission d'un reçu fiscal.