Ce billet est une réaction à chaud, émue, à un bombardement particulièrement intense et barbare sur Kyïv où, en plus des victimes humaines, ont été endommagés ou entièrement détruits des musées, des théâtres, des commerces et des immeubles d’habitation. Oui, aux côtés de l’autrice, Desk Russie œuvre pour sauver la mémoire, la culture et l’identité de la nation ukrainienne. Ce travail est une tâche ardue : ne pas s’habituer, mais rappeler sans relâche la vérité sur cette guerre d’agression.
Dans une conférence donnée en 1997, elle-même issue d’un séminaire dispensé en 1994-1995 consacré à la question du témoignage1, Jacques Derrida, comme cela lui arrivait, a dit quelque chose d’essentiel au détour d’une phrase, quelque chose que nous n’avons peut-être pas vraiment entendu à l’époque, parce que les mœurs étaient douces et nous laissaient tout le loisir de penser les choses à l’endroit et à l’envers, en allant jusqu’aux limites du champ dédié à la pensée. Mais aujourd’hui, l’époque est telle que nous la connaissons, et ce détour d’une phrase derridienne nous est plus qu’indispensable, il est urgent.
Dans cette conférence, Derrida parlait de la reconnaissance par Jacques Chirac, peu après son élection, de la responsabilité, « c’est-à-dire de la culpabilité de l’État français sous l’Occupation, dans la déportation des dizaines de milliers de Juifs, dans l’instauration d’un statut des Juifs et dans nombre d’initiatives qui ne furent pas prises sous la simple contrainte de l’occupant nazi2 ». Cet événement, cette reconnaissance, très importante du point de vue du triomphe de la vérité (six présidents de la République française, poursuit Derrida, n’ont trouvé ni possible, ni opportun, ni nécessaire, ni même juste de publier cette vérité) a immédiatement fait naître une contre-vérité. Le New York Times a publié un article d’un professeur américain, saluant cette action, mais accusant les intellectuels français, y compris Derrida, de ne rien avoir fait avant pour que cette vérité soit dite. Or cela n’était absolument pas vrai.
En concluant une enquête philosophique sur la naissance du mensonge au lendemain de l’éclosion de la vérité, Derrida se demandait : « Réécriture de l’histoire, mensonge, falsification, négation et dénégation, toutes ces questions font signe vers un enjeu si facilement reconnaissable, que je n’ai même pas jugé utile d’y insister. J’évoquerai seulement au voisinage immédiat d’une nouvelle problématique de la vérité d’État, les figures brûlantes du révisionnisme et du négationnisme. Elles se multiplient sans fin ; elles renaissent des cendres mêmes qu’elles voudraient à la fois conjurer et injurier. Comment les combattre, c’est-à-dire d’abord les réfuter, les récuser, les rappeler à la vérité même de leur acharnement négationniste et dénégatif ? Comment prouver en témoignant, si le témoignage reste irréductiblement hétérogène à la preuve ? Quelle est la meilleure réplique, à la fois la plus juste, la plus critique et la plus fiable ? Résistera-t-on à cette perversion en établissant par la loi une vérité d’État ? ou bien au contraire en réengageant interminablement, s’il le faut, comme je le crois, la discussion, le rappel des preuves et des témoignages, le travail et la discipline de la mémoire, la démonstration irrécusable d’une archive ? Tâche infinie sans doute, toujours à recommencer, mais n’est-ce pas à cela qu’on reconnaît une tâche, quelle qu’elle soit3 ? »
J’invite notre lecteur à lire et à relire cette citation, dans laquelle (comme aimait le dire Derrida lui-même) chaque mot compte. Car nous avons ici, me semble-t-il, l’une des plus puissantes leçons que cet immense philosophe nous laisse en héritage et en partage. Comment, se demande-t-il, rester à la fois critique et actif, comment joindre en chacun de nous un penseur intransigeant, souple, non dogmatique, et un acteur, un agaceur, un agitateur ardent. Derrida résout là, d’un seul coup et en toute légèreté, en quelques paroles seulement qui volent tant elles sont rapides, l’une des questions clé de la philosophie depuis Nietzsche, et peut-être même de la philosophie tout court. Suffit-il d’établir la vérité, tout en connaissant non seulement ses limites mais encore sa capacité à faire apparaître son propre contraire ? La réponse de Derrida est aussi évidente qu’originale, et c’est une réponse bouleversante. La vérité en tant que tâche exige un service, un travail interminable, une répétition, un tous-les-jours et même un tous-les-matins, ce par quoi la journée commence. La vérité (tout comme la mémoire) est une discipline, une hygiène, c’est comme se laver les dents, non pas une fois pour toutes, mais tous les matins, et même après chaque repas. Tâche infinie sans doute, toujours à recommencer, avec tout ce que cela comporte de peu remarquable, de discret, d’invisible : une tâche d’entretien.
Ainsi, répétons-le encore et encore, face à ce qui se passe aujourd’hui en Ukraine : ceci n’est pas admissible. Cette nuit encore, Kyïv a été bombardé. Ceci n’est pas supportable, pour nous tous. Combien de morts ? demande un journaliste. Ah oui, seulement trois. Les cinquante autres sont des blessés. Pourquoi dit-on toujours « combien » ? Pourquoi cite-t-on encore des chiffres ? Je ne suis pas d’accord. Je proteste. Qui sont ces gens, ces morts, ces civils, morts sous les bombes russes la nuit du 25 mai 2026 ? Quand est-ce qu’on verra leurs visages ? Hommes ou femmes, enfants, vieillards ? Comment s’appellent-ils ? Quel âge ont-ils ? Et les blessés : blessés où, quand, comment, défigurés, mutilés, comment s’appellent-ils ? Prononcer leurs noms, montrer leurs visages, prendrait trop de temps ? On le fera après ? C’est plus facile, plus rapide de dire combien. Le combien s’oublie plus facilement. C’est une abstraction.
Et puis, il y a quelque chose de gênant, de nouveau dans tout cela, vous dira-t-on peut-être : les Ukrainiens maintenant bombardent aussi les Russes. Il y a aussi des morts et des blessés, combien ? C’est maintenant comme plus juste, plus équilibré : les civils, les innocents sont morts et blessés des deux côtés.
Mais non, ce n’est pas vrai, ce n’est pas vrai. Répétons-le, continuons à le dire, recommençons tous les matins, comme pour la première fois : tous les morts et les blessés civils, chaque personne ukrainienne ou russe, morte dans cette guerre, est morte de la faute de ceux qui ont commencé cette guerre. De la faute de l’envahisseur, appelez-le Poutine, l’armée russe, la Russie ou les Russes, peu importe. C’est l’agresseur, celui qui, le 24 février 2022, a franchi les frontières d’un pays indépendant voisin, qui est coupable de tous ces morts et de tous ces blessés civils et qui portera la responsabilité de chaque mort et de chaque blessé, de chaque victime, ukrainienne ou russe. Répétons-le encore et encore, oui, encore et encore.
Olga Medvedkova est historienne de l’art et écrivain bilingue, français et russe. Elle est directrice de recherche au CNRS. Elle est spécialiste en histoire de l'architecture, ainsi que de l'art russe. Dernier livre Dire non à la violence russe paru en 2024 aux éditions À l'Est de Brest-Litovsk.

