Géorgie : le gouvernement prend le contrôle des universités, malgré les contestations étudiantes

Début février, le Parlement géorgien a approuvé un projet de loi gouvernemental visant à restructurer en profondeur le système universitaire géorgien. Pour beaucoup d’étudiants, mobilisés depuis des mois contre cette réforme, il s’agit surtout d’une nouvelle tentative visant à contrôler et isoler davantage la jeunesse du pays.

Deux grands drapeaux, géorgien et européen, accrochés le long des fenêtres. Une bannière noire au-dessus, sur laquelle on peut lire « Pas à vendre ». Devant le bâtiment, des centaines de jeunes gens sont rassemblés, bardés de pancartes et criant des slogans. Depuis maintenant plus de six mois, les étudiants de l’université d’État d’Ilia, dans le centre de Tbilissi, manifestent quasi-quotidiennement au pied de leur établissement contre la nouvelle loi sur l’enseignement supérieur. Énième réforme du gouvernement depuis les élections largement contestées du 26 octobre 2024, celle-ci prévoit un chamboulement du système universitaire géorgien, sans précédent depuis l’indépendance du pays il y a trente-cinq ans. La version finale de la loi a été approuvée début février par le Parlement, mais la mobilisation étudiante ne faiblit pas. Pour le gouvernement, le premier objectif affiché est de rationaliser l’offre universitaire sur tout le territoire, en limitant la concentration des cursus à Tbilissi. Le gouvernement souhaite également mieux répartir les formations en fonction des « besoins du marché du travail », en réduisant la taille de certains cursus et en augmentant d’autres. Enfin, le financement et la gouvernance seront désormais complètement centralisés au niveau du ministère de l’éducation et de la jeunesse.

La mise au pas des universités contestataires

Mais pour la plupart des collectifs d’étudiants, cette loi est un nouveau coup de canif dans les idéaux démocratiques et européens des jeunes Géorgiens. Après s’être attaqué au droit à manifester, aux ONG, aux partis politiques d’opposition et aux médias, le parti au pouvoir voudrait donc désormais mettre la main sur la pièce maîtresse pour tout régime autoritaire : l’éducation des futurs citoyens. « Depuis des années, la Géorgie avait progressivement aligné son système éducatif sur les standards européens. Cette réforme remet tout ça en cause et risque de rapprocher le pays d’un modèle plus autoritaire, comparable à celui de l’époque soviétique », selon Anni Phridonashvili, étudiante en licence de relations internationales à l’université d’Ilia. Le principal motif de contestation : les coupes massives dans l’université d’Ilia, dont le nombre de cursus proposés va réduire de 92 % à la prochaine rentrée par rapport à la précédente. En conséquence, le nombre d’étudiants admis chaque année passera de 3000 à 300. Or Ilia, régulièrement classée première université de Géorgie et même première du Caucase du Sud pour la recherche, a aussi été le centre de contestation des étudiants depuis les élections de 2024. Sa rectrice, Nino Doborjguinidzé, a régulièrement pris position contre les dérives autoritaires du pouvoir. Les professeurs et les étudiants ont à maintes reprises bloqué l’enceinte de l’université pour des sit-in. Pour eux, nul doute que cette mesure vise moins à « rationaliser » l’enseignement supérieur qu’à étouffer tout mouvement contestataire. Ilia n’est d’ailleurs pas la seule université à subir ce sort : la Georgian Technical University, la plus grande université technique du pays, est elle aussi régulièrement accusée par le pouvoir d’être un « porte-parole » de l’opposition, et va fusionner avec l’Université d’État de Tbilissi, jugée plus proche du gouvernement. « Le gouvernement cherche à affaiblir les universités considérées comme plus libres et critiques. D’ailleurs, quand on regarde la nouvelle répartition des formations, on se rend compte qu’elle n’est pas du tout calquée sur les besoins économiques », selon Alexandre Rigvava, lui aussi étudiant à l’Université d’Ilia. La centralisation du financement et la mainmise sur les structures de gouvernance pourraient aussi faciliter cet objectif de contrôle, dans un pays où l’administration est largement dépendante du pouvoir politique. Ce dernier n’a pas souhaité répondre à nos demandes d’interview.

Une coupure avec l’étranger

Autre sujet de forte inquiétude pour les étudiants : la fin programmée des échanges à l’étranger. La nouvelle loi prévoit en effet de réduire la durée des études primaires et secondaires de 12 à 11 ans, arguant que cette dernière année « ne servait à rien ». Or le Processus de Bologne, dont la Géorgie est membre depuis 2005, fixe à 12 ans « au moins » la durée de la scolarité. Même si la règle n’est pas contraignante, elle risque, selon de nombreux observateurs, de réduire sérieusement les chances des jeunes Géorgiens de partir étudier dans les pays européens. La réduction prévue de la durée des Masters de deux à un an risque d’aller dans le même sens. « En relations internationales, nous sommes passés de de 260 à 180 crédits, répartis sur seulement trois années d’étude », poursuit Alexandre. « Avec moins de crédits, il deviendra beaucoup plus difficile de participer à des programmes d’échange comme Erasmus. » Là aussi, l’objectif à peine caché du gouvernement ne semble pas faire de doute pour les étudiants. « Beaucoup de jeunes Géorgiens ont découvert l’Europe grâce aux échanges universitaires. Ils connaissent désormais les standards démocratiques européens et les libertés qui existent ailleurs. Là, le gouvernement veut limiter cette ouverture, réduire les contacts avec l’Europe pour, à terme, contrôler à nouveau la jeunesse », affirme Anni. Autre élément probant : la loi prévoit également une très forte limitation du nombre d’étudiants étrangers admis dans les universités géorgiennes. Chaque admission sera une exception et devra être approuvée par le ministère de l’éducation et de la jeunesse.

Beaucoup espèrent un regain du mouvement de contestation à la rentrée prochaine, avec l’arrivée de nouveaux étudiants. « De nombreux jeunes commencent à comprendre les conséquences concrètes de cette réforme et c’est bien », avance Anni. « Mais le gouvernement va très vite depuis un an et demi (et il a sûrement encore prévu d’autres réformes du même type). Il ne faut surtout pas baisser la garde ! »

sardjeveladze bio

Victor Sardjeveladze est un journaliste français, d'origine géorgienne. Anciennement engagé dans l’aide humanitaire, il a travaillé durant huit ans pour diverses ONG internationales en Asie, en Afrique et dans le Caucase.

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