Quand la guerre de Poutine tourne mal 

Face à l’affaiblissement de la Russie, ses alliés et voisins – la Chine, le Kazakhstan, l’Azerbaïdjan, l’Arménie et la Turquie – se désengagent discrètement. Cependant, la Russie n’a pas encore perdu la guerre. Une mobilisation en automne est de plus en plus probable. Une opération sous faux drapeau contre un pays de l’OTAN serait envisagée. Enfin, des opérations psychologiques contre les faiseurs d’opinion occidentaux prennent de l’ampleur, comme en témoigne le succès de « l’opération Melnitchenko ». 

Les voisins qui se désengagent

L’équipe de politique étrangère de Vladimir Poutine est sûrement nerveuse : parmi les mauvaises nouvelles récentes, le Parti communiste chinois a infligé un double camouflet au Kremlin. Premièrement, il refuse de fournir des systèmes de propulsion marine pour les navires nécessaires à la « route maritime du Nord » dans l’Arctique. Deuxièmement, le projet de gazoduc Force de Sibérie 2, d’une capacité de 50 milliards de mètres cubes, est pratiquement mort, en raison des exigences chinoises concernant le prix du gaz, que la Chine demande d’aligner sur celui payé par les consommateurs russes : 50 dollars [44 €] pour 1 000 mètres cubes.

Cela représente un cinquième de ce que proposait le Kremlin, alors qu’il accordait déjà une remise considérable à la Chine. Mais le parti-État chinois dispose d’autres options. Cela lui confère un pouvoir de négociation.

La Russie, en revanche, est à court de temps et n’a plus d’autres clients : ses ventes restantes de gaz par gazoduc à l’Union européenne prendront fin l’année prochaine. De surcroît, les frappes ukrainiennes sur ses raffineries obligent désormais la Russie à importer des produits raffinés de Chine : autant de cartes supplémentaires que Pékin peut jouer.

D’autres pays flairent également la faiblesse de la Russie et agissent en conséquence.

Le Kazakhstan vient d’interdire la plupart des importations de blé russe1. Le dirigeant azerbaïdjanais Ilham Aliev a ostensiblement soutenu l’Ukraine lors d’une récente apparition publique. L’Arménie poursuit unilatéralement les travaux de rétablissement des liaisons ferroviaires vers la Turquie et l’Azerbaïdjan, malgré les manœuvres dilatoires de la Russie, qui gère nominalement le réseau ferroviaire.

La Turquie espère vendre son système de défense aérienne S-400 de fabrication russe, dont elle ne veut plus, aux Émirats arabes unis, à la suite d’une visite fructueuse du président Donald Trump, lequel semble avoir débloqué la vente d’avions de combat F-35 de fabrication américaine. Cela marque un nouveau recul de Recep Tayyip Erdoğan par rapport à son long rapprochement avec le Kremlin.

Le sommet de l’OTAN à Ankara a également anéanti les espoirs russes de voir Trump exercer une pression sur l’Ukraine, soit directement, soit indirectement par l’intermédiaire des membres européens de l’alliance.

Le président américain aime les gagnants, pas les perdants. Trump semble également prêt à signer un nouveau projet de loi sur les sanctions contre la Russie, qualifié de « bombe économique » et promu par le sénateur américain Lindsey Graham, qui vient de décéder.

Ces revers diplomatiques ne sont pas décisifs, pas plus que ne le sont les succès de l’Ukraine sur le champ de bataille.

La Russie dispose encore d’options : économiques, politiques et militaires, bien qu’elles soient toutes mauvaises. Une mobilisation cet automne semble de plus en plus probable [NDLR: information confirmée par Volodymyr Zelensky le 24 juillet 2026]. Il en va de même pour une provocation à l’encontre des pays de l’OTAN, qui pourrait même survenir plus tôt, très probablement une attaque sous faux drapeau contre la Pologne à l’aide de drones « ukrainiens ».

Opération « faux drapeau »

Le 31 août 1939, des officiers SS déguisés en Polonais attaquaient la station de radio de la ville de Gleiwitz, qui appartenait alors à l’Allemagne. Ils diffusaient un bref message, laissant derrière eux des cadavres et fournissant ainsi à Adolf Hitler un prétexte pour attaquer la Pologne.

Des sources des services de renseignement américains, reprises par des responsables politiques, estiment que le Kremlin prépare une provocation similaire sous faux drapeau. Cette manœuvre impliquerait des drones ukrainiens (achetés ou détournés) sous commandement russe.

Ils pourraient frapper des cibles en Pologne, ce qui éloignerait encore davantage l’opinion publique et les autorités de l’Ukraine : les services de sécurité polonais sont déjà inquiets face aux méthodes musclées de leurs homologues ukrainiens.

Selon une autre variante, plus inquiétante, des drones ukrainiens, prétendument lancés depuis la Pologne ou les pays baltes, frapperaient des cibles (probablement civiles) à Kaliningrad.

La Russie accuserait alors ses voisins d’avoir facilité ces attaques et exigerait des contre-mesures : enquêtes, poursuites judiciaires, indemnités, etc. Au mieux, il s’agirait d’un chantage diplomatique. Au pire, ce serait un prétexte à une riposte russe sur le territoire de l’OTAN.

Une telle attaque serait probablement symbolique, sans faire de blessés ni de morts. Mais ensuite ? Ne rien faire créerait un terrible précédent. Si le pays pris pour cible par les Russes ripostait contre le territoire russe, les autres pays de l’OTAN le soutiendraient-ils, ou appelleraient-ils au « dialogue » ? De telles inquiétudes sont déjà déstabilisantes.

Le point le plus important à garder à l’esprit ici est qu’une telle opération sous faux drapeau ne peut en aucun cas servir de prétexte à une véritable guerre.

La Russie est trop faible militairement pour envahir un pays de l’OTAN. Elle met en place certaines infrastructures militaires, notamment à la frontière avec la Finlande, mais elle n’a pas de soldats à y déployer.

Même si elle commençait à rassembler tant bien que mal des forces provenant du front ukrainien pour les déployer à Kaliningrad, à Pskov ou n’importe où ailleurs sur sa frontière occidentale, les pays voisins s’en rendraient compte immédiatement. Ceux-ci, ainsi que leurs alliés, réagiraient en renforçant leurs effectifs, en se mobilisant et en rassemblant une puissance de dissuasion.

Quels que soient les projets de la Russie, ils relèvent d’un autre domaine : une guerre des nerfs, visant nos esprits, et non notre territoire.

L’un des objectifs est de présenter les États de première ligne comme des têtes brûlées, qui vont entraîner le reste de l’alliance dans une escalade et un désastre. Un autre objectif, complémentaire, consiste à faire douter ces États de la détermination de leurs alliés : ils doivent croire que le « vieil Ouest » les méprise secrètement et ne se battra pas pour eux.

Nikolaï Patrouchev, proche confident du Kremlin, défend cette ligne dans une récente interview explosive accordée à la Rossiïskaïa Gazeta, dans laquelle il accuse les responsables politiques lituaniens de vouloir entraîner toute l’Europe dans le « pari téméraire » d’une attaque contre Kaliningrad (ce plan, bien sûr, n’existe que dans l’imaginaire russe).

Il a également affirmé que les Européens [de l’Ouest], menés par la Grande-Bretagne, avaient aiguisé leurs haines racistes à l’encontre de ce qu’ils considéraient comme les peuples «sous-humains » de la Baltique, ajoutant avec emphase qu’un ancien élève d’Eton College (l’école privée la plus prestigieuse de Grande-Bretagne) « ne considérera jamais un Estonien ou un Letton comme son égal ».

La réponse à ce barrage cognitif doit être assurée, disciplinée, rapide et sophistiquée.

Premièrement, il ne faut pas amplifier le message de l’ennemi (la Finlande est exemplaire à cet égard).

Deuxièmement, il faut veiller à ce que toute provocation soit attribuée de manière convaincante à sa véritable source : la Russie. Ce n’est pas parce que le Kremlin pourrait se procurer des drones ukrainiens, voire engager des Ukrainiens pour les faire voler, que l’Ukraine attaque la Pologne ou utilise la Pologne pour attaquer Kaliningrad.

Rappelons-le : la machine à mensonges russe fonctionne à grande vitesse et à plein régime.

Troisièmement, toute exigence ou menace russe ultérieure doit se heurter à une réponse diplomatique et militaire unie : toute attaque contre le territoire de l’OTAN, où qu’elle se produise et sous quelque prétexte que ce soit, devra être sévèrement punie.

Les dirigeants de l’OTAN devraient avertir le Kremlin de faire marche arrière et rappeler que les opérations sous faux drapeau peuvent se retourner contre leurs auteurs.

Gleiwitz est aujourd’hui la ville polonaise de Gliwice. Quel était l’ancien nom de Kaliningrad ? [NDLR : Königsberg, capitale de la Prusse orientale]

Guerre psychologique

Le Kremlin mène également des opérations psychologiques visant les leaders d’opinion occidentaux. Il s’agit notamment d’avertissements à la fois crédibles en apparence et alarmistes sur la gravité du comportement de la Russie si elle se trouve acculée, et sur l’aggravation de la situation en cas de défaite : parmi les scénarios évoqués figurent l’anarchie, le totalitarisme, une dictature à la nord-coréenne ou la dépendance vis-à-vis de la Chine.

Associer des avertissements catastrophistes à des appels à la prudence touche les plus grandes faiblesses de l’Occident : l’ambition, la lâcheté, la désunion, la cupidité et la naïveté. Cela détourne l’attention de ce qui devrait être la priorité stratégique absolue : la victoire de l’Ukraine.

Au lieu de cela, l’enjeu majeur devient la manière de façonner la sécurité européenne pour les décennies à venir. Il suffit de trouver les bons « pragmatiques », qui s’imposeront dans une ère d’après-guerre et d’après-Poutine, et de commencer à les courtiser.

Commencer à réfléchir à un futur « grand compromis » (quelqu’un a-t-il dit « reset » ?) qui tienne compte des intérêts de la Russie (quelqu’un a-t-il dit « légitimes » ?). Peu importe ces «Européens de l’Est » embêtants et paranoïaques,  est un jeu réservé aux grands pays. Songez donc à la somme d’argent colossale qui est en jeu.

De telles réflexions ne sont peut-être encore que des murmures. Mais la Russie les entend et les encourage, en paroles et en actes.

Conclusion

Les décideurs de Pékin voient le monde en termes impitoyables. Si la Russie se comporte de manière imprudente, il faut faire pression. Si la Russie est faible, il faut négocier plus durement. Il faut anticiper tous les changements de politique et de personnalité, en particulier les plus défavorables.

Telle devrait être l’approche européenne également.

Traduit de l’anglais par Desk Russie

Lire l’original ici et ici

lucas portrait

Écrivain britannique et spécialiste de la sécurité. Il est chercheur principal non résident au Centre d'analyse des politiques européennes. Jusqu’en 2018, il était rédacteur en chef de The Economist. Il est auteur de plusieurs livres dont le prémonitoire The New Cold War: How the Kremlin Menaces Both Russia and the West, Bloomsbury Publishing PLC, 2008, qui reste de la plus grande actualité.

Photo : Saeima via Flickr sous licence CC BY-SA 3.0.

Notes

  1. Face à Vladimir Poutine le 25 juillet à Omsk, le président du Kazakhstan Kassym-Jomart Tokaïev a appelé à « arrêter tout cela » et à « geler » la guerre russo-ukrainiennes (NDLR).

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