Les « sorties » de Lavrov en campagne

Le ministre russe des Affaires étrangères, qui se présente aux élections législatives sous la bannière de Russie unie, le parti du pouvoir, devient de plus en plus virulent dans ses déclarations. Lors d’une rencontre avec des vétérans de la Seconde Guerre mondiale à Volgograd, le 30 août, Sergueï Lavrov affirmait : « Les tentatives de présenter Josef Staline comme le principal criminel de son époque, le fait de mettre dans un pot commun tout ce qu’il avait fait avant la guerre, pendant la guerre et après la guerre, font partie de cette attaque contre le passé national commun, contre les résultats de la Seconde guerre mondiale ». Il a appelé à « ne pas toucher à l’histoire » et souligné que les attaques venant de l’étranger, s’agissant du passé historique de la Russie, ont pour objectif d’affaiblir politiquement le pays.

Deux jours plus tard, lors d’une rencontre avec des sportifs dans la région de Iekaterinbourg, le ministre reproche à l’Occident d’avoir « démesurément » politisé la sphère du sport de haut niveau afin d’exercer une pression sur la Fédération de Russie. « Cela fait partie de la politique de nos collègues occidentaux visant à refréner la Russie », a-t-il dit. « L’instrumentalisation du sport comme moyen de pression politique enfreint directement les principes du mouvement sportif. » Puis vint un commentaire en guise de cerise sur le gâteau : « Je n’exclus pas que les Américains — tout comme ils « enlèvent » à travers le monde ceux qu’ils suspectent de quelque chose en les acheminant tout simplement illégalement vers leur territoire — puissent user de méthodes similaires dans la répression des sportifs testés positifs [au dopage] et que les Américains considèrent comme une menace à leurs intérêts dans les compétitions internationales ». En somme, selon Lavrov, les autorités américaines seraient prêtes à kidnapper des sportifs russes pour les empêcher de gagner des compétitions !

Ces « sorties » du ministre ont provoqué de l’hilarité sur des réseaux sociaux russes et ukrainiens. Voici une réaction que nous proposons à l’attention de nos lecteurs. Elle provient de Vitaliy Portnikov, célèbre journaliste et blogueur ukrainien.

« Il n’y a pas si longtemps, pour insulter des dirigeants de pays étrangers et pour les accuser d’infirmité mentale, le régime [russe] mobilisait ses zélateurs, comme Kisselev-Soloviev [propagandistes importants du pouvoir]. Désormais c’est Lavrov lui-même qui s’en charge. Il n’y a pas si longtemps, c’est Choïgou que le Kremlin utilisait pour brandir des menaces. Désormais on ne comprend pas qui est en réalité le ministre de la Défense : est-ce lui ou le ministre des Affaires étrangères ?
Je n’essaye même pas de comprendre comment il se sent dans
[ce] rôle (…) On ne peut qu’imaginer ce que ce diplômé du MGIMO [le prestigieux institut des relations internationales à Moscou, NDLR], bien soigné, qui a de la famille en Amérique et qui a passé une grande partie de sa vie dans le monde civilisé, pense en réalité de tous ces tchékistes provinciaux et autres siloviki [hommes des structures de force, ndlr]. A quel point il les méprise tous, à quel point il rit de ses propres répliques maladroites, à quel point il se moque de ses auditeurs. Y compris même de Maria Zakharova [la porte-parole du ministère des Affaires étrangères, NDLR]
Mais il s’accroche. Car il s’agit de garantir son bien-être familial. »

Citations traduites du russe par Olesya Bereza

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