Gouzel Iakhina // Capture d’écran, chaîne YouTube « Like a Russian »

Les « enfants » de Gouzel Iakhina
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Les Enfants de la Volga (Noir sur Blanc, 2021) est le deuxième roman de Gouzel Iakhina, après Zouleikha ouvre les yeux, paru en 2015 (également traduit aux éditions Noir sur Blanc, en 2017), et qui, consacré aux Tatars à l’époque de la dékoulakisation, a reçu les plus prestigieux prix littéraires russes, dont le Booker et les prix Bolchaïa Kniga et Iasnaïa Poliana. Cet immense succès public et critique a promu Gouzel Iakhina au rang des écrivains russes contemporains les plus populaires et les plus traduits.

Avec Les Enfants de la Volga, retenu dans la première sélection du prix Médicis 2021, Gouzel Iakhina signe une nouvelle fresque dans la tradition du grand roman russe, aux « jalons historiques précis », comme le note sa traductrice, Maud Mabillard. Cette fois, l’intrigue s’ancre dans une colonie allemande de la Volga, de la veille de la révolution de 1917 aux prémices de la Seconde Guerre mondiale — parmi les descendants de ces « enfants » venus d’Allemagne que l’impératrice Catherine II avait appelés à s’établir en Russie au XVIIIe siècle.

À Gnadenthal, hameau entouré par la steppe sur la rive gauche de la Volga, vit une communauté hors du temps qui repose sur trois piliers : la Kirche du pasteur, la Schule du Schulmeister, et les coutumes intangibles de ses habitants. Ces derniers parlent un dialecte germanique importé des différentes régions d’origine de leurs ancêtres ; ils ne connaissent pas le russe, et leurs voisins immédiats, les Kirghizes de la Volga inférieure, leur restent étrangers.

Le Schulmeister Jakob Ivanovitch Bach, dont le roman retrace le destin, apparaît pourtant comme l’une des déclinaisons du « petit homme » dont est friande la littérature russe : « il n’y avait rien à dire sur sa vie en général ». Bègue, voûté, « qui était-il, sinon ce voyageur, fatigué, épuisé, et pitoyable dans sa peur face à l’éternité […] s’inquiéta[n]t de toute altération dans son monde habituel » ? Une figure paradoxalement éloignée de celle des énergiques Allemands russifiés qui, de Pouchkine à Gontcharov, ont peuplé la littérature du XIXe.

Cependant, ce même Bach, qui révère Goethe plus que l’empereur de la lointaine Pétersbourg, s’anime à la lecture des romantiques allemands, qui lui font sentir un « tremblement d’enthousiasme frais dans la poitrine », et — seule frasque notable — nourrit une étrange passion pour les tempêtes qui balaient la steppe — dont la violence est un autre topos de la littérature russe.

L’intrigue se noue lorsque Bach, trentenaire, traverse pour la première fois le fleuve. Parce qu’il doit gagner, rive droite, au cœur de la forêt derrière laquelle se dressent les montagnes, la ferme du truculent Grimm, quelque chose se met en mouvement de ce qui jusqu’alors paraissait immuable (« Tout ce qui m’est arrivé aujourd’hui — c’était vrai ? » se demande-t-il à haute voix, prenant à témoin un batelier kirghize impassible). Ainsi, en traversant la « mère Volga », Bach rencontre Klara Grimm, qui non seulement n’est jamais sortie de son domaine, mais reste d’abord dissimulée derrière un paravent sur ordre de son père. L’émoi réciproque du professeur et de sa nouvelle élève de l’autre rive marque aussi le début de leurs angoisses amoureuses.

Bientôt, après le départ précipité du père Grimm (nous sommes en 1917), débute la vie commune du jeune couple à la ferme, dans le silence, suivant un temps cyclique, le rythme de la nature — hors d’atteinte, du moins l’espèrent-ils.

Cependant, les rares incursions de Bach à Gnadenthal, dévasté par la guerre civile, laissent deviner les méfaits destructeurs de l’Histoire en marche, faisant écho aux « changements immenses survenus dans le vaste monde ». Le hameau, naguère coloré, prospère et familier, est devenu gris, et « seuls les drapeaux, les étoiles et les étendards rouges, tous généreusement dispersés dans le paysage local, brillaient d’une couleur vive, aussi insolente et saugrenue que du carmin sur les lèvres d’une vieille à l’agonie ».

De nouveau, à l’occasion d’un des passages de Bach d’une rive à l’autre, le cours de son existence se trouve bouleversé. Trois soldats russes pénètrent dans la ferme par effraction et violent Klara. Dès lors, Bach, déjà avare de paroles, est frappé de mutisme. Quelque neuf mois plus tard, un bébé naît et Klara meurt en couches tandis qu’est simultanément proclamée la République soviétique des Allemands de la Volga… Accablé par le chagrin, Bach se dévoue à ce bébé « avide de vivre ».

Gnadenthal décimé connaît des années de famine et se plie aux injonctions de Hoffmann le bossu, venu des lointaines mines de la Ruhr pour transformer la communauté et y faire triompher le communisme. Par un concours de circonstances, Bach se met à écrire pour lui, troquant ses connaissances sur les traditions des Gnadenthalois contre un peu de lait pour sa petite fille, Anntche. Si, par là même, il trouve un exutoire à sa douleur, lui permettant de faire miraculeusement revivre ce qu’il a perdu, Hoffmann, lui, se charge de publier dans la rubrique « Notre nouveau folklore » du Wolga Kurier les notes ethnographiques puis les contes de cette « espèce de Shakespeare mal peigné ! [d]e Schiller ébouriffé ! », en leur donnant une coloration révolutionnaire, une fin dialectique et édificatrice conforme à la nouvelle idéologie appelée à régénérer le peuple.

S’ensuivent des années de changements profonds, qui voient Gnadenthal et ses environs chercher à renaître puis s’effondrer sous les coups de boutoir du régime stalinien : de l’introduction à la suppression des tracteurs « Nain », en passant par le déboulonnage de la statue de la Grande Catherine, et la disparition de Hoffmann, personnage fanatique, ambigu et finalement tragique.

Bach s’efforcera de préserver son Anntche de ces secousses mortifères en la maintenant à la ferme, jusqu’à l’arrivée inopinée de Vasska, un enfant vagabond et maraudeur aux yeux bridés, auprès de qui la petite fille intrépide fera l’apprentissage de la parole et prononcera ses premiers mots de russe.

Qu’est-ce qui attend ces enfants fougueux ? Et que restera-t-il à faire à Bach ? Les aimer, ou se dissoudre dans la Volga ?…

Quelques chapitres dépeignant le « guide de la révolution » puis le « guide des peuples » viennent scander le roman. Le second est campé à travers deux scènes mémorables, l’une relatant une partie de billard à Moscou et l’autre les tirs qu’essuient des chiens errants affamés à qui le « guide » cruel a jeté une carpe.

Mais Les Enfants de la Volga est surtout le récit de l’amour que Bach porte à Klara, puis à Anntche, décrit avec toute la délicatesse propre à ces êtres qui parlent le « langage de la respiration et des mouvements ». Le livre nous plonge également dans un univers merveilleux, où la frêle et diaphane Klara est comparée à une « Vierge des glaces ». Les contes qu’elle inspire, après sa mort, à Bach revêtent un caractère performatif. Ce que l’ancien Schulmeister écrit se réalise, les hyperboles fabuleuses prennent vie et préfigurent immédiatement les années de production hors normes, voire le stakhanovisme, autant qu’elles annoncent les catastrophes et leur tribut de vies humaines : la défaite des « Nains » contre le géant maléfique, ou la disparition des enfants, envoûtés par le joueur de flûte.

Le pouvoir de l’écrit, dont est doué Bach, au diapason de sa créatrice, Gouzel Iakhina, place le roman à la lisière du fantastique, de la fantasmagorie, rappelant par là ce que de nombreux critiques ont apparenté au réalisme magique. Cette dimension se manifeste à travers le syncrétisme lié à la Volga, personnage à part entière du roman, fleuve incarné qui sépare deux rives autant que deux mondes : le monde de la steppe ouvert à tous les vents (ceux, violents et tourmentés, de l’Histoire en ces premières décennies du XXe) et le monde des montagnes protégées par la forêt, qui permettrait une forme de réclusion.

La langue de Gouzel Iakhina, qui abonde en images poétiques, quasi synesthésiques, et est remarquablement traduite en français par Maud Mabillard, restitue avec précision sons, goûts, odeurs et couleurs : ceux du fleuve au fil des saisons, du gel de la fin de l’automne à la débâcle du printemps. La « mère Volga » tend ainsi à l’allégorie ; si elle charrie les cadavres des victimes de l’histoire russe, elle conserve aussi, bienfaisante, la mémoire de tous les disparus.

Gouzel Iakhina, Les Enfants de la Volga, traduit du russe par Maud Mabillard, Noir sur Blanc, rentrée littéraire 2021 (512 p.).

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