La porte d’entrée de Mémorial bloquée par la police avec une paire de menottes le 14 octobre dernier // Memorial International

La porte d’entrée de Mémorial bloquée par la police avec une paire de menottes le 14 octobre dernier // Memorial International

Réalités parallèles
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Moscou est la première ville russe où plusieurs restaurants ont reçu des étoiles Michelin. Les lauréats ont été annoncés lors d’une cérémonie au Zariadié Concert Hall le 14 octobre. Neuf restaurants ont reçu des prix et ont été inclus dans le guide Michelin de Moscou pour 2022. Parallèlement, ce même soir, Mémorial allait projeter le film de la réalisatrice polonaise Agnieszka Holland, L’Ombre de Staline, qui, à travers le périple en Ukraine d’un brillant journaliste idéaliste, Gareth Jones, raconte l’un des crimes de masse les plus terribles du XXᵉ siècle, le Holodomor, cette famine organisée par le régime communiste en 1931-1933.

Comme le Kremlin préfère taire cette tragédie ayant fait plusieurs millions de victimes, une provocation a eu lieu pour empêcher la projection. Des « loubards » sont venus perturber la séance, et la police, au lieu de les amener au poste, a interrompu le visionnage du film, recensé toutes les personnes présentes et condamné l’entrée du local avec des menottes. Nous publions ici les réactions de deux jeunes blogueuses russes à ces événements simultanés.

Anna Mongayt

Depuis l’avant-dernière investiture de Poutine, alors que, d’une part, on matait les protestations de rues et que, par ailleurs, le cortège de Poutine parcourait une avenue vide, escorté par les drones de la première chaîne de télévision, nous avons découvert un univers de réalités parallèles. Depuis, cette schizophrénie a envahi ma vie.

C’est surtout à Moscou qu’on la ressent : une mentalité bourgeoise, le bien-être, les mondanités et, en parallèle, l’horreur : tortures, perquisitions, arbitraire, terreur et apocalypse. Deux réalités.

Hier, alors que des étoiles Michelin étaient décernées en grande pompe, des nazillons coupaient violemment court à une projection de film, dans les locaux de Mémorial. Venus, soi-disant, pour menotter des hooligans, les flics ont, en réalité enfermé dans la salle de projection toutes les personnes présentes, enregistré toutes les données de leurs passeports et confisqué les systèmes de sécurité et de protection anti-incendie.

Désormais la loi interdit à Mémorial d’utiliser son propre local. Certes, l’organisation est gênante : il s’agit de défenseurs des droits humains qui tiennent un registre des victimes des purges staliniennes. Sur les pages des réseaux sociaux les débats faisaient rage, les étoiles Michelin étaient-elles méritées ? Deux univers. Pour ceux de l’univers Michelin, il convient d’ignorer l’univers de Mémorial. Autrement, ils risqueraient de découvrir combien la cloison qui les sépare est mince.

Traduit du russe par Colette Hartwich

Anna Mongayt est journaliste et présentatrice sur la chaîne Dojd, d’opposition au régime.

Anna Lyudkovskaya

Le sort a voulu que la distribution des étoiles Michelin à des restaurants ait lieu le même soir où la police a bloqué Mémorial (déclaré agent étranger), l’une des plus importantes organisations russes dédiées à la préservation de la mémoire de la répression. Et cette coïncidence non accidentelle résume toute l’essence du Moscou d’aujourd’hui — la bourgeoisie dans une cage dorée.

Un triomphe de la haute gastronomie, qui a été tant attendu pendant 20 longues années… Mais enfin, le Michelin est à Moscou, les restaurateurs sont heureux, la ville, dotée de tant de restaurants absolument merveilleux et de chefs talentueux, de tant de créativité et de virtuosité, mérite certainement toutes ces étoiles.

Mais tout cela se produit dans une atmosphère étouffante, où des publications qui auraient pu parler de gastronomie ont été qualifiées d’agents étrangers ou forcées de répandre docilement des pseudo-informations. Où le recteur de l’une des meilleures universités du pays a été arrêté l’autre jour, où les données personnelles des spectateurs ont été enregistrées pendant la projection d’un film sur le Holodomor [à Mémorial, NDLR], après quoi les portes d’entrée ont été condamnées.

Mais il n’y a pas deux mondes différents et deux pays, tout se passe ici et maintenant.

P.-S. ! Cela aurait pu être différent. Samedi matin, vous allez à une manifestation pacifique parce que vous n’êtes pas d’accord avec quelque chose, vous y emmenez vos enfants et vous savez que dans quelques heures vous reviendrez dîner dans un restaurant étoilé, ou bien, avec vos enfants vous allez déjeuner dans un bon restaurant, tout aussi délicieux.

C’est un rêve. Dans la Russie d’aujourd’hui, Michelin n’est pas associé aux valeurs libérales, à la liberté de mouvement et à la créativité, même s’il s’agit du domaine de la cuisine. Le Guide Michelin qui vient d’être publié s’inspire apparemment d’autre chose.

Traduit du russe par Colette Hartwich

Anna Lyudkovskaya est une journaliste culinaire russe réputée.

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