Manifestation à Paris en soutien de Memorial. Photo : Delphine Cerisuelo

Manifestation à Paris en soutien de Memorial. Photo : Delphine Cerisuelo

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Le 11 novembre 2021, Mémorial a appris que le parquet général demandait à la Cour suprême de Russie la « liquidation » — le même terme que pour les koulaks… — d’une partie de l’association Mémorial International, sous prétexte que celle-ci n’apposerait pas la mention « agent de l’étranger » sur tous ses supports, comme une loi récente l’y oblige. Ce qui pourrait sembler être une énième attaque contre une ONG indépendante marque, en fait, un tournant abrupt.

L’association a aussitôt diffusé une déclaration : « Nous considérons qu’il n’y a aucune base légale pour liquider Mémorial International. C’est une décision politique de détruire Mémorial, une organisation qui étudie l’histoire des répressions politiques et défend les droits humains. » Quelques heures plus tard, il s’est avéré qu’une autre structure de l’association, le Centre Mémorial de défense des droits, était également visée. Sa « liquidation » a été demandée car ce centre non seulement ne se présenterait pas systématiquement comme « agent de l’étranger », mais justifierait aussi « l’extrémisme et le terrorisme », une accusation particulièrement cynique.

Une « liquidation » programmée

Ce qui pourrait sembler être une énième attaque contre une ONG indépendante, dans le contexte d’un étouffement progressif de la société civile, marque, en fait, un tournant abrupt dans les relations entre le pouvoir et la société russes. En effet, comme l’écrit la journaliste Zoïa Svetova dans son post sur Facebook du 18 novembre, c’est bien le pouvoir russe, et non le seul parquet, qui veut « liquider » Mémorial, « liquider la mémoire de millions de personnes fusillées ou mortes dans le Goulag soviétique et russe », et achever ainsi « ce que le pouvoir soviétique n’a pas réussi à faire ». C’est pourquoi ces menaces suscitent une très forte émotion, en Russie et dans le monde.

Imaginons. C’est un peu comme si le parquet allemand avait demandé la fermeture des archives d’Arolsen — qui nous donnent à nous, les enfants et petits-enfants des déportés du nazisme, des informations sur les parcours de nos proches, déportés —, des archives de Ludwigsburg, qui contiennent des enquêtes sur les Allemands soupçonnés de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité, et la fermeture d’associations d’anciens déportés et de défense des droits humains. Depuis 1989, Mémorial est tout cela à la fois : l’association mène des travaux historiques très sérieux sur les répressions soviétiques, sur les camps et les victimes, mais aussi sur les tchékistes qui ont mené ces répressions ; elle recueille et préserve des archives, accueille des chercheurs et monte des expositions ; elle publie des livres, organise des colloques, des rencontres, des séminaires, ainsi qu’un concours pour inciter les jeunes Russes à approfondir leur histoire nationale avec leurs enseignants ; elle poursuit une activité de défense des droits humains en Russie, notamment dans le Caucase.

Oui, les autorités russes interdisent désormais de comparer nazisme et stalinisme, comme je viens de le faire et comme le prosateur Vassili Grossman l’a fait dans son roman Vie et destin. Mais, en janvier 1963, quand l’écrivain Korneï Tchoukovski, qui venait de lire le discours du procureur au procès Eichmann, a demandé « combien de personnes [avaient] été tuées en URSS à l’époque de Staline », la poétesse Anna Akhmatova a sombrement répondu : « Chez eux, six millions ; et chez nous, à l’époque du Moustachu, trente. » Ses chiffres étaient inexacts, mais leur ampleur justifie quelques comparaisons qui n’impliquent pas identification.

Lecture publique des noms des victimes

Lecture publique des noms des victimes, cérémonie annuelle Place de la Loubianka. Photo : Dmitry Borko

La mémoire des violences étatiques soviétiques

À cette date, Anna Akhmatova avait achevé son poème commémorant les victimes des purges des années 1930, Requiem, et il circulait dans le samizdat. Elle qui ignorait où était enterré son premier mari, fusillé en 1921, et qui n’avait jamais vu la tombe de son troisième mari, mort dans un camp en 1953 — combien d’anciens Soviétiques ne savent pas où sont enterrés leurs ancêtres déportés ou exécutés ?! —, y stipule :

« Et voici que revient l’heure de pleurer les morts,
Je vous vois, vous entends et je vous sens encore :
[…] J’aurais voulu citer tous les noms un par un,
Mais on a pris la liste, il ne reste plus rien.1 »

Ce sont ces listes qu’établit Mémorial depuis trente ans, et elles sont accessibles à tous. En outre, depuis 2008, l’association organise chaque 29 octobre des hommages publics et collectifs aux victimes innocentes de ces purges.2 Pour que leurs noms soient cités, tous, « un par un », comme Akhmatova le voulait.

Sous Lénine et Staline, l’État soviétique a déporté, assassiné, affamé des millions de personnes, sans la moindre raison dans la plupart des cas ; des répressions ponctuelles se sont poursuivies jusqu’à la fin des années 1980, visant ceux qui affichaient leur rupture avec les normes politiques et sociales imposées. Les répressions du passé ont été tues dans la sphère officielle, sauf pendant le Dégel khrouchtchévien, puis à partir de la fin de 1986. Entre ces deux périodes, certains continuaient à explorer ces questions, mais dans des textes circulant en URSS sous le manteau, des publications à l’étranger ou des œuvres maniant plus ou moins habilement la langue d’Ésope, une sorte de code. Quant aux archives, elles restaient closes : en 1981, l’historien Arséni Roguinski (1946-2017), qui deviendra l’un des dirigeants de Mémorial, a été condamné à quatre ans de camp pour avoir tenté d’accéder à certains fonds. En revanche, personne n’a été jugé, en URSS ou en Russie, pour avoir participé aux violences étatiques.

cérémonie en mémoire des répressions

« Nous sommes encore en vie » : cérémonie en mémoire des répressions. Photo : Dmitry Borko

Les revendications mémorielles de la perestroïka

La situation a changé avec la perestroïka : assez vite, l’histoire des répressions staliniennes est devenue centrale dans les débats littéraires, sociaux et politiques. À l’automne 1987, un Groupe d’initiative appelé « Mémorial » s’est formé et a entrepris de collecter des signatures sur une lettre adressée au Soviet suprême d’URSS : il fallait qu’un monument soit érigé aux victimes des répressions, comme Nikita Khrouchtchev avait jadis promis de le faire. Ce mouvement a pris de l’ampleur et, en avril 1988, un lecteur de la revue Znamia a souligné qu’« un tel Mémorial » ne serait pas seulement un « tribut à la mémoire des gens partis tragiquement et avant l’heure » : « Il doit être aussi une garantie morale, pas superflue du tout, contre la répétition de telles tragédies, et rappeler constamment que chacun doit être vigilant et responsable. »

L’association Mémorial s’organisait, sans encore avoir de statut reconnu, et son Conseil social, constitué en août 1988, incluait le dissident Andreï Sakharov, des écrivains célèbres, comme Anatoli Rybakov et Alexandre Soljénitsyne, toujours émigré, les historiens Iouri Afanassiev et Roy Medvedev, ainsi que Boris Eltsine. Le 30 octobre 1988, près de 600 personnes, venues d’au moins 58 villes d’URSS, ont assisté à une conférence de Mémorial, avec la participation d’Andreï Sakharov, Elena Bonner, Arséni Roguinski et de nombreux autres anciens dissidents. Quelques jours plus tard, Vladimir Krioutchkov, le président du KGB — l’un de ceux qui organiseront le putsch raté d’août 1991 — a adressé un rapport au Comité central du PCUS pour dénoncer « le caractère provocateur des déclarations » de certains orateurs. Mais le processus était lancé et, du 19 au 26 novembre 1988, une « Semaine de la conscience » a commémoré, à Moscou, les victimes des purges, et attiré des dizaines de milliers de personnes. Les Nouvelles de Moscou ont alors consacré un numéro spécial au « Mouvement social Mémorial ». Anatoli Rybakov y déclarait que « Staline et le stalinisme [étaient] un problème, pas seulement du passé, mais aussi du présent et du futur ». Certes.

Manifestation à Moscou

Manifestation à Moscou organisée par Memorial le 25 juin 1988 pour lutter contre l’oubli // Les archives de Memorial International

La création de Mémorial

Mémorial Moscou et Mémorial URSS ont été créés en janvier 1989, et l’historien Iouri Afanassiev a assuré que le peuple soviétique voulait, en extirpant de soi le stalinisme, faire naître une société civile, détruite par cette période. L’enjeu était, effectivement, là. Mais il faudra attendre plusieurs mois pour que les autorités acceptent d’enregistrer Mémorial. Gorbatchev ne s’y décidera qu’après la mort précoce de Sakharov en décembre 1989, quand la veuve de celui-ci, Elena Bonner, le lui aura demandé explicitement.

À partir du début des années 1990, alors que se précipitaient les changements politiques, économiques et sociaux, l’intérêt du public pour les révélations sur Staline a faibli. Mais une nouvelle école historique se développait, et Mémorial en était un acteur-clé. Déjà, de jeunes chercheurs de Mémorial se rendaient dans d’anciens lieux de détention pour y consulter les fichiers manuels et établir sur cette base des listes de victimes des répressions. Parallèlement, des dissidents, des émigrés et d’anciens prisonniers du Goulag offraient leurs archives personnelles à l’association, se réunissaient dans ses locaux, transmettaient leur témoignages à des jeunes dont certains les aidaient à faire valoir leurs droits. Sans beaucoup de ressources financières, Mémorial a ainsi développé, d’une part, ses travaux sur les répressions et, d’autre part, ses actions en matière de droits humains.

Toutefois, depuis 2005, le pouvoir poutinien tente de justifier les violences étatiques soviétiques et de leur donner un sens. Mémorial, entre autres, s’est opposé à ce que des portraits de Staline soient accrochés dans tout Moscou, à l’occasion du 65e anniversaire de la Victoire de 1945. Un bras de fer s’est engagé, tandis qu’une réhabilitation progressive de Staline s’opérait, avec le soutien de l’État. Sur le terrain aussi, les héritiers de ces tchékistes qui avaient mené les purges tentaient de bloquer des explorations et des révélations trop gênantes pour leur corporation. C’est ainsi que Iouri Dmitriev est arrêté en décembre 2016 et mis en cause dans une affaire crapuleuse. Depuis le début des années 1990, il identifiait les prisonniers tués en Carélie par le NKVD pendant la Grande Terreur. Et il faut avoir vu ces femmes âgées sangloter, dans la forêt de Sandarmokh, en rendant hommage à leur père, arrêté un matin de 1936 ou 1937, et donc jamais vraiment connu, mais dont elles viennent d’apprendre où et comment il a vécu ses derniers moments avant d’être exécuté : ces images donnent la mesure du traumatisme dont souffre encore une grande partie de la société russe.

Soigner les traumatismes du passé

Dans une tribune publiée par Le Monde, Boris Akounine assure d’ailleurs que la Russie est « en état de stress post-traumatique permanent » et que « son traumatisme psychologique le plus grave est le souvenir de la terreur stalinienne ». Pour l’écrivain, « l’analyse et la reconnaissance de cette terrible expérience sont une condition préalable au redressement d’une nation, une sorte d’inoculation contre les rechutes dans le totalitarisme ». C’est ce travail que mène Mémorial depuis la fin des années 1980 et que certains tentent de bloquer : les « héritiers directs et les successeurs d’un système dont le pouvoir s’est construit sur la peur et la fermeture des bouches », ceux qui orchestrent aussi les répressions actuelles.

De même, l’historien Nikolaï Epplée, auteur du livre Un passé inconfortable. La mémoire des crimes d’État en Russie et dans d’autres pays2, paru en 2020, estime que la Russie ne pourra progresser et se démocratiser en profondeur que lorsqu’elle aura réglé ses problèmes avec ce qu’il nomme le « passé inconfortable », celui des crimes commis par l’État soviétique contre sa population, et qu’elle en aura assumé la responsabilité. Il rappelle que, dans de nombreuses familles russes, il y a eu « à la fois des victimes de la terreur étatique et des gens qui ont participé, activement ou passivement, à cette terreur ». Epplée appelle donc à rompre le silence qui s’est fait sur ce passé pendant des décennies, et à trouver un équilibre entre « l’impératif de mémoire et celui de réconciliation ».

Si ce livre remarquable a suscité tant d’attention en Russie, c’est aussi parce que — comme Epplée le relève — une sorte de passion mémorielle s’est emparée de la société russe : la partie la plus active de celle-ci s’intéresse de nouveau aux répressions soviétiques et à leurs conséquences sur les survivants et leurs descendants. La culture joue un rôle déterminant dans ce travail mémoriel, mais Mémorial demeure la référence absolue, à la fois scientifique et éthique.

L’inauguration de la Pierre Solovki le 30 octobre 1990

L’inauguration de la Pierre Solovki le 30 octobre 1990. Photo : Dmitry Borko

Défendre Mémorial

C’est pourquoi les déclarations publiques de soutien à l’association se sont multipliées en Russie depuis le 11 novembre : celles d’historiens et d’acteurs de la culture — dont les écrivains Lioudmila Oulitskaïa et Dmitri Bykov, l’humoriste Viktor Chenderovitch, les actrices Lia Akhedjakova et Inna Tchourikova —, celle de soixante membres et correspondants de l’Académie des sciences, celles de l’ancien dissident Natan Chtcharanski et de la veuve de Soljénitsyne, du cinéaste Andreï Smirnov et du rocker Iouri Chevtchouk, de Mikhaïl Gorbatchev aussi, qui avait autorisé la création de Mémorial. Certains soutiens rappellent les victimes de répressions au sein de leurs familles, et l’aide que Mémorial leur a apportée pour découvrir le sort de leurs proches. Quant à la célèbre femme de lettres Lioudmila Petrouchevskaïa, elle a renvoyé le prix d’État de la Fédération de Russie, que lui avait remis Vladimir Poutine : « Maintenant, on m’enlève Mémorial, la mémoire des condamnés, de ceux que l’on a abattus, jetés sous les roues de camions, de ceux qui sont morts de faim, de ceux qui sont morts gelés dans des camions sur les trajets d’un camp à l’autre, de ceux qui ont été torturés à la Loubianka et à la Kolyma, de ceux qui ont été récemment roués de coups dans les rues, dans les fourgons cellulaires et les commissariats. De ceux qui se trouvent en prison sous des accusations fausses et fabriquées. De milliers de détenus dangereux pour le pouvoir. »

En Occident, les déclarations de soutien ne se comptent plus. Citons celle du ministère français des Affaires étrangères et, surtout, le geste du musée d’Auschwitz-Birkenau : celui-ci a signé le 16 novembre un accord de collaboration avec Mémorial, puisque « les deux organisations s’occupent de préserver la mémoire de la violence [exercée par] des États contre les individus ».

Quelle valeur a la vie en Russie ?

Zoïa Svetova estime que le pouvoir ne réussira pas à « liquider la mémoire » : il « peut mettre en prison, forcer à émigrer. Il peut tuer. Mais il n’a pas le pouvoir de tuer la mémoire ». Toutefois, Irina Chtcherbakova, historienne chez Mémorial, citée dans La Croix, « craint […] la diffusion accélérée dans l’opinion publique, sous l’influence du Kremlin, de “mythes patriotiques fallacieux” exaltant la puissance de l’URSS et passant sous silence la terreur soviétique et ses millions de victimes ».

De fait, depuis une quinzaine d’années, une guerre est en cours en Russie, sur la mémoire du XXe siècle : ce siècle a-t-il été celui de répressions déchaînées par le pouvoir contre la société, ou, comme le prétend le Kremlin, un siècle de victoires (dont celle de 1945) justifiant bien quelques débordements ? Pour Lev Ponomariov, l’un des créateurs de Mémorial, la double annonce du 11 novembre marque « la fin d’un cycle historique » : la « dernière bataille pour l’Histoire nationale » est en cours. La Russie « était et restera divisée en deux parties » : « D’un côté, ceux d’en haut, les bourreaux et leurs descendants. D’une main, ils continuent d’emprisonner, de torturer et de surveiller, et, de l’autre, ils essaient d’enlever la vérité des manuels d’histoire post-soviétiques. Ils ne sont pas très nombreux, mais ils dirigent le pays. De l’autre côté, il y a les millions de personnes dont les familles ont souffert des répressions, les peuples réduits en esclavage et déportés. »

Et les premiers envoient dans les camps « de nouvelles générations de prisonniers arrêtés pour des raisons politiques ou au hasard ». Dès lors, estime Ponomariov, « liquider Mémorial enterrera l’idée d’une réconciliation nationale ». Même si Poutine a jadis déploré publiquement les purges staliniennes et affirmé que « ce terrible passé » ne devait pas être « écarté de la mémoire nationale ».

Des questions demeurent, essentielles ou plus anecdotiques. Le pouvoir a-t-il spécialement choisi, pour « liquider » Mémorial, l’année du centenaire de la naissance de Sakharov ? Veut-il tourner la page des trente années écoulées depuis la fin de l’URSS, ce qui pourrait avoir des conséquences lourdes, non seulement pour la société russe, mais aussi pour les États voisins ? La situation serait-elle différente si Mémorial avait reçu le prix Nobel, comme il en a beaucoup été question ?

Et, surtout, surtout, cette demande de « liquidation » semble une réponse claire à la question primordiale : une vie de Russe, une vie de Soviétique, a-t-elle la moindre valeur ou n’est-elle que poussière face à la volonté de l’État ?

Site multilingue en soutien à Mémorial

  1. Traduction de Sophie Benech. 

  2. Nikolaj Èpple, Neudobnoe prošloe. Pamjat’ o gosudarstvennyx prestuplenijax v Rossii i drugix stranax, Moskva, NLO, 2020, bookmate.  2

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