Photo : Page Facebook de Vytautas Landsbergis

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Vytautas Landsbergis, musicologue et artiste d’avant-garde, est une personnalité historique lituanienne. En 1988, pendant la perestroïka, il fut l’un des fondateurs d’une organisation politique, Sajudis (« Unité »), qui a mené le combat pour l’indépendance de la Lituanie. C’est lui qui est devenu de facto le premier président de la Lituanie indépendante, en 1990-1992, donnant ainsi l’exemple à d’autres Républiques soviétiques. Alors que le monde entier se souvient du 30e anniversaire de l’éclatement de l’URSS, survenu officiellement le 26 décembre 1991, nous avons réalisé un entretien avec Landsbergis qui porte à la fois sur ce passé et sur l’actualité brûlante.

Propos recueillis par Galia Ackerman

Pourquoi pensez-vous que l’URSS s’est effondrée ?

L’Union soviétique a échoué : elle ne s’est pas effondrée, mais est tombée dans un abîme démoniaque qu’elle a elle-même créé. À cause de sa faillite morale et de sa profonde dépravation. Cette union imaginaire était fondée sur la violence et non sur la foi en l’humanité. Le pouvoir inhumain de la Russie de Staline ne permettait pas d’avoir le moindre doute quant à la voie de la violence choisie par les bolcheviks. « Nous vous rendrons heureux par la force », tel était leur slogan. Il fallait être heureux, malgré les fusillades, les déportations, les camps, le Holodomor et ainsi de suite. C’était la faille sous-jacente du système.

Quelle est votre évaluation du rôle de Gorbatchev ?

À propos de Gorbatchev, il faut comprendre l’essentiel. Gorbatchev n’était pas un véritable homme d’État ni une personnalité exceptionnelle. Il a été choisi par les structures du KGB et plus précisément par Iouri Andropov, ancien chef du KGB puis chef de l’URSS [de 1982 à 1984, à sa mort, NDLR]. Andropov l’a invité et lui a dit : « Vous serez en fonction parce que nous avons besoin de quelques changements. Ces changements peuvent nous aider à préserver la puissance soviétique et à tromper l’Occident en lui faisant croire que le pays change. » L’on a inventé le mot « perestroïka » et proclamé que nous allions vers la démocratie, qu’il n’y aurait pas de nouvelle guerre mondiale, et tout le monde était heureux. Gorbatchev a joué ce rôle avec beaucoup de succès. Mais lorsqu’il s’est agi de choses essentielles, comme la liberté et la dignité des personnes et des nations, il n’était pas à la hauteur, car il était un élève de l’ancien système du KGB. C’est pourquoi il n’a pas réussi à devenir un grand personnage. Il a été taché de sang, notamment en Lituanie, où il a d’abord imposé un blocus économique, puis envoyé des troupes d’élite pour mater la révolte populaire. Lors de l’assaut de la tour de télévision par les rebelles, le 13 janvier 1991, ces troupes ont tiré sur la foule et tué plusieurs civils.

Pensez-vous que Gorbatchev ne contrôlait plus le processus que nous appelons glasnost et perestroïka ?

Ce processus n’a jamais été sous son contrôle. Gorbatchev lui-même était aux ordres !

Parlons maintenant de l’actualité. Comment évaluez-vous la situation actuelle à la frontière entre l’Ukraine et la Russie ?

Il existe une réelle menace pour l’Ukraine, car le Kremlin ne peut pas attendre. Il n’arrive pas à détruire l’Ukraine par la subversion. La guerre que Poutine impose à l’Ukraine et à l’Occident est déjà passée du froid au semi-froid. Cette guerre est en cours, et elle est très sophistiquée, hybride, à multiples facettes. Le régime de Poutine se voit comme une grande puissance qui s’imagine pouvoir restaurer l’empire, l’Union soviétique avec toutes ses possessions. Mais l’Ukraine est la pierre d’achoppement de ses plans. C’est le morceau le plus difficile à avaler. D’où la haine de l’Ukraine, de son indépendance, et la possibilité d’une véritable agression. Nous sommes confrontés à la perspective d’une folie totale. Si Poutine attaque l’Ukraine, cela signifiera la fin de la Russie, et peut-être de l’Europe et même de l’humanité.

Pensez-vous que si la Russie s’empare d’un territoire supplémentaire de l’Ukraine, cela pourrait provoquer une guerre mondiale ?

Si cela se produit, rien n’empêche Poutine de procéder à d’autres agressions. Mais les pays démocratiques ne veulent pas être sous la coupe du Kremlin, ils veulent garder leur indépendance, leur souveraineté vis-à-vis de la Russie. Le président français Macron a beaucoup parlé de la nécessité de la souveraineté européenne. Je ne sais pas ce que cela signifie pour Macron, mais pour moi, la souveraineté de l’Europe c’est l’indépendance vis-à-vis de la Russie de Poutine. C’est une tâche pour laquelle il faut se battre — pour préserver la souveraineté de l’Europe. Et l’Ukraine veut faire partie de cette Europe-là ! Pour le Kremlin, c’est inadmissible. Comme si le Kremlin avait le droit de décider qui peut choisir librement sa voie et qui ne le peut pas. Selon les autorités russes, l’Ukraine n’a pas ce droit. Mais elle a compris que si elle passe sous la coupe de la Russie, elle cessera d’exister. Il ne lui sera pas permis d’exister en tant que pays et en tant que peuple. C’est exactement ce que le dirigeant du Kremlin proclame : il n’y a pas de peuple ukrainien, l’Ukraine en tant que pays n’existe pas, et il peut le « prouver » si nécessaire, même avec des armes nucléaires.

Et que faire de Loukachenko ? Comment résoudre la crise à la frontière polono-bélarusse ?

Loukachenko est un laquais du Kremlin. Il fera ce qu’on lui dira de faire. Et nous ne devons pas parler de Loukachenko, mais de son maître.

Si Poutine a décidé de provoquer la crise des migrants, pourquoi maintenant ?

Probablement parce que le temps du pouvoir de Poutine touche à sa fin. Il s’est assuré un règne à vie, mais qui s’en réjouit ? Que pouvons-nous attendre de lui, à part ses politiques provocatrices actuelles ? C’était d’ailleurs aussi le cas du communisme soviétique. Les dirigeants soviétiques prétendaient que leur système était éternel. Mais nous savons comment l’URSS et son régime communiste se sont effondrés.

Plus précisément, la crise des migrants sera-t-elle résolue ?

C’est au maître du Kremlin de le dire. Si le patron décide de se lancer dans une vraie guerre avec un transfert massif des soi-disant migrants, c’est-à-dire des sans-abri trompés, alors une armée de ces sans-abri sera créée qui prendrait pour cible l’Europe détestée, afin de la détruire.

Comment cela peut-il se retourner contre la Lituanie ?

Ce sera un test de force, un test de survie. Mais ce sera un test pour l’ensemble de l’Europe. L’Allemagne peut être vaincue.

Pourquoi pensez-vous que l’Allemagne pourrait être « vaincue » ?

Parce qu’elle n’ose pas résister à l’hégémonie russe. Elle a été endoctrinée en pensant qu’elle est perpétuellement en faute envers la Russie et qu’aucune critique fondamentale de la Russie n’est permise aux Allemands. C’est là le problème.

Et comment voyez-vous le chantage au gaz de l’Europe ?

Les autorités russes pensaient qu’avec leurs ressources énergétiques, elles pouvaient dicter leurs conditions à l’Europe et à tout l’Occident. Mais elles ne réussiront pas. La situation dans le monde évolue rapidement. La Russie n’a pas de carte gagnante à long terme. Ses ressources sont limitées, et elles seront épuisées.

Que se passera-t-il alors d’après vous ?

La Russie est déjà dans une situation de dépendance vis-à-vis de la Chine, avec la perspective d’un lent effacement, même si l’on ne tient pas compte de facteurs tels que le réchauffement climatique, lorsque la majeure partie de son territoire pourrait se trouver inondée par la fonte du permafrost. Les dirigeants russes pensent qu’ils sont maîtres de la situation et peuvent même être des dictateurs de classe mondiale, mais l’évolution finale de la Russie sera triste.

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