Photo : Ivan Abatourov

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Pourquoi cette énorme concentration des troupes russes à la frontière ukrainienne ? Pourquoi un tel acharnement contre l’Ukraine et l’Occident ? Pourquoi une telle répression à l’intérieur ? Dmitri Orechkine, politologue et géographe russe indépendant, propose une plongée vertigineuse dans le monde intérieur de Vladimir Poutine.

Propos recueillis par Alla Chevelkina

La crise actuelle entre la Russie et les pays occidentaux, due à la menace d’une invasion de l’Ukraine par les troupes russes, est probablement la plus grave depuis la Seconde Guerre mondiale. Une énorme force militaire est concentrée près des frontières de l’Ukraine, au centre de l’Europe. Quel en a été le déclencheur, quel a été le point de départ de ce comportement plutôt hystérique et dangereux de la Russie ?

L’opinion publique européenne interprète la situation de la Russie de Poutine en termes européens et la voit à travers le prisme de la perception européenne. C’est naturel, mais faux, car nous parlons de systèmes de priorités orthogonaux, voire directement opposés. Mikhail Lotman, un éminent spécialiste des études culturelles russes, a montré au début des années 1990 que la culture russe a deux niveaux : européenne et « noble » au sommet, mais conservatrice et communautaire à la base. L’Europe est habituée à percevoir la Russie à travers sa haute culture : Pouchkine, Tolstoï, Dostoïevski, Tchékhov, Bounine, Nabokov, Tchaïkovski, Chostakovitch, Rachmaninov ; Sérov, Vroubel, Bakst, Chagall.

Mais depuis la révolution d’Octobre, nous assistons au départ progressif de l’esprit du rationalisme et de l’individualisme européens (avec la priorité donnée à la propriété privée, aux libertés civiles, aux droits de l’homme, à la concurrence, à la séparation des pouvoirs, à l’efficacité, etc.) pour revenir au schéma bien plus primitif du « grand chef – grande tribu ».

Contrairement à Boris Eltsine, Vladimir Poutine est un adepte convaincu de cette tradition socioculturelle (si vous voulez, « eurasienne »). Son populisme, son monisme idéologique, son militarisme, son unitarisme, son mépris du droit formel mènent à une soif d’expansion inextinguible. Cette volonté est irrationnelle et contre-productive d’un point de vue européen. Elle est économiquement et socialement inefficace. Qu’importe ! En revanche, elle est profondément liée aux priorités soviétiques qui connaissent une renaissance fulgurante dans la Russie de Poutine. Demander à ce système « Pourquoi ? » est aussi inutile que de demander aux dirigeants soviétiques pourquoi ils avaient besoin de l’Afghanistan. Pour de grandes réalisations ! C’est comme le désir de laver ses bottes dans l’océan Indien… (la phrase mémorable de Vladimir Jirinovski).

La vie s’est-elle améliorée pour le peuple soviétique sous le règne de Lénine-Staline ? Certainement pas : depuis 1917, la Russie soviétique, en proie à une terreur systémique, a traversé deux guerres (civile et Seconde Guerre mondiale) et trois vagues de famine (1919-1922, 1930-1934, 1946-1947) inimaginables pour la Russie prérévolutionnaire. Ces épreuves ont brisé l’ossature démographique des peuples russe, ukrainien, kazakh et de nombreux autres (sinon tous) peuples de l’URSS pour des générations à venir.

Qu’importe ! Nous avons vaincu tout le monde, nous avons été les premiers à aller dans l’espace et nous avons obligé les autres à nous respecter…

La vie sous le régime soviétique est-elle devenue meilleure pour les habitants des États baltes, de la Hongrie, de la Tchécoslovaquie, de la Pologne, de l’Allemagne de l’Est ? Des réponses rationnelles ont été obtenues respectivement en 1946-1949, 1956, 1968, 1980 et 1989.

Qu’importe ! « L’effondrement de l’Union soviétique a été la plus grande catastrophe géopolitique du XXe siècle », a déclaré Vladimir Poutine en 2005, puis en 2020. Et les deux fois, les électeurs reconnaissants ont hoché la tête avec enthousiasme. Poutine a connu trois poussées de popularité en vingt-deux ans de pouvoir, toutes trois après de petites guerres victorieuses : Tchétchénie-1999, Géorgie-2008 et Ukraine-2014. Aujourd’hui, à l’aube de la campagne électorale de 2024, une quatrième lui fait cruellement défaut. La seule question est de savoir où : au Bélarus, au Kazakhstan, en Ukraine ?

La politique intérieure russe de Poutine est résolument tournée vers le passé soviétique : elle est « eurasienne ». D’où la guerre contre Internet, la persécution criminelle et le meurtre d’opposants politiques, la censure et l’arbitraire. Faut-il s’étonner, dès lors, que sa politique étrangère aille dans la même direction ?

Après avoir consolidé sa position de pouvoir en s’appuyant sur les siloviki, l’ensemble des structures armées, Poutine (toujours dans la tradition soviétique) utilise les ressources concentrées dans le centre pour une nouvelle expansion. À l’ordre du jour, le retour de l’Ukraine (et peut-être celui du Kazakhstan), sinon directement sous l’administration du Kremlin, du moins dans sa zone d’influence militaire et administrative.

En partant de ces constats, il n’est pas difficile de comprendre pourquoi il est prêt à commencer une guerre en 2022. Voici sa logique, même si elle paraît folle au lecteur européen.

  1. Les espoirs de voir l’Ukraine (un « sous-État », selon les termes de Poutine), empêtrée dans des problèmes économiques et ethniques, tomber entre ses mains comme une pomme mûre ne se sont pas réalisés. La pomme ne va pas tomber. Nous devons donc l’aider en secouant le pommier.
  2. L’Occident est faible, fragmenté, lâche et ne sera pas en mesure d’apporter une réponse sérieuse. L’Union européenne s’effondre, le Brexit l’a plongée dans le chaos, les membres de l’UE sont accaparés par des querelles internes. Qui va se battre là-bas : des bonnes femmes ?! L’essentiel est de leur faire peur.
  3. Le président américain est vieux et incapable de mobiliser sa population.
  4. L’équilibre énergétique de l’Europe dépend à 40 % du gaz russe. Les dirigeants européens ne peuvent pas contrarier leurs électeurs avec des prix du gaz élevés. Il est donc préférable d’attaquer en hiver.
  5. La Russie, grâce aux prix élevés des hydrocarbures et à la patience de son électorat, habitué à vivre pauvre mais fier, a réussi à moderniser radicalement son armée et ses armements, et à accumuler une cagnotte d’environ 800 milliards de dollars. Il est temps d’agir !
  6. Enfin, s’il faut aller en guerre, « nous irons tous au ciel en tant que martyrs, et ils mourront tout simplement ». Telle fut la « blague » de Poutine en 2018. Et le public russe a réagi par des rires et des applaudissements !

Qu’est-ce qui a changé dans le comportement de l’OTAN pour que la Russie adresse deux ultimatums à l’OTAN et aux États-Unis ? Cela ressemble à un chantage : si vous n’acceptez pas nos conditions, franchement inacceptables, les troupes russes envahiront l’Ukraine. Que s’est-il passé ?

Le diagnostic est simple : au cours de ses vingt-deux années de pouvoir, Poutine a construit son propre univers mental dont la superficie s’étale sur 17 millions de km2. Il est le démiurge et le souverain ici, chacun de ses mots devient la vérité, chacun de ses souhaits est inconditionnellement réalisé. Il n’y a là rien de surprenant : l’univers personnel de Staline, Kadhafi, Hitler, Napoléon ou, disons, Loukachenko et Kadyrov était organisé exactement de la même manière. Le prix à payer pour cela est un glissement inévitable dans un monde d’illusions.

Poutine a introduit un style et un vocabulaire assez spéciaux que des gens civilisés évitent. Mais pourquoi se retenir quand on est déjà la source exclusive des normes et des convenances ? Les médias et les fonctionnaires qui, jusqu’à récemment, savaient s’exprimer à la manière européenne s’adaptent au style idiosyncrasique, légèrement teinté de criminalité, du dirigeant.

Pour les mêmes raisons, il n’est pas si important de savoir quelle est la situation réelle en Ukraine, dans l’OTAN ou dans tout l’Occident. L’image formée dans le cerveau numéro un de la Fédération de Russie s’avère plus importante que la réalité. Chercher les raisons de la crise dans une action de l’OTAN, des États-Unis ou de l’UE, cela n’apporte pas grand-chose. Simplement, le dirigeant russe a décidé qu’il était temps d’agir.

C’est alors (comme toujours, de manière inattendue) que la réalité objective est apparue quelque peu différente et nettement moins confortable. L’Ukraine ne s’est pas dégonflée, l’OTAN et les États-Unis n’ont pas cédé. Pour la Russie, qui a lentement perdu le contact avec la réalité, une période douloureuse de dissonance cognitive commence.

La rhétorique belliqueuse s’accompagne d’une intensification de la répression à l’intérieur du pays. Toute activité politique d’opposition est interdite, on peut être condamné à une peine de prison pour avoir participé à un piquet de grève solitaire ou pour avoir partagé un texte sur Facebook. Le régime a liquidé Mémorial malgré la vive réaction de nombreux dirigeants internationaux. Pourquoi Poutine a-t-il décidé de jouer cette carte ?

Plus le régime russe est arriéré et non compétitif, plus il a besoin d’une nouvelle version du rideau de fer, de la censure et de la répression interne afin de se préserver. Au fond, il s’agit d’un élément de la guerre de l’information hybride. Si le droit, la Constitution, voire la simple décence, n’ont plus droit de cité, pourquoi ne pas jeter des opposants derrière les barreaux, ou empoisonner des adversaires politiques au Novitchok ? À la guerre comme à la guerre. Or, Navalny, Novaïa Gazeta et Mémorial sont perçus par le régime russe comme des ennemis. La perte d’image ne compte pas car les médias officiels présentent ces mesures comme une réponse à l’agresseur — et la plupart des gens tombent d’accord. Pour l’instant.

Si Poutine doit choisir entre de bonnes relations, ou du moins des relations équitables, avec l’Occident et la préservation de « son propre univers », il préférera clairement la deuxième option.

Les autorités russes, Poutine personnellement et ses propagandistes à la télévision, propagent une terrible haine de l’Ukraine. Dans les médias russes, les Ukrainiens sont systématiquement comparés à des fascistes. La télévision russe parle davantage de l’Ukraine que des problèmes internes de la Russie. Pourquoi une telle attitude envers l’Ukraine ?

La raison principale est que l’Ukraine ne fera plus jamais partie de la « sphère d’influence » de Poutine et qu’il le comprend au plus profond de son être. C’est pour ça qu’il est en colère. Un autre point important : les régimes comme celui de Poutine ont besoin d’un objet de haine pour mobiliser la population. C’est un outil important de gestion politique, rappelez-vous les « deux minutes de haine » d’Orwell. Les Soviétiques haïssaient la bourgeoisie mondiale, les koulaks et les spéculateurs, les empoisonneurs, les espions et les traîtres…

Mais soyons plus précis. En 2014, la télévision russe répétait sans arrêt que les États-Unis avaient dépensé 5 milliards de dollars pour les préparatifs de Maïdan. En fait, les États-Unis ont dépensé environ 5 milliards de dollars sur vingt ans pour soutenir les institutions démocratiques en Ukraine. D’un autre côté, le chef de l’administration présidentielle, un ami et collègue de Vladimir Poutine à l’époque du KGB, Sergueï Ivanov, a déclaré à contrecœur en 2014 : « Au cours des vingt dernières années, nous avons déjà, pourrait-on dire, investi des centaines de milliards de dollars dans l’économie ukrainienne. » Des centaines, cela signifie au moins deux cents. Faites donc le calcul. Supposons que deux entreprises soient en concurrence dans le cadre du projet géopolitique « Ukraine ». L’une a investi 5 milliards, l’autre au moins 200 milliards. L’une est située de l’autre côté de l’océan, la seconde est une voisine. Cette voisine parle une langue très proche, possède une éthique d’entreprise et des traditions similaires, et entretient des liens personnels et professionnels étroits. Il s’agit de trois cents ans d’interaction.

Une question se pose : comment évalueriez-vous l’efficacité de la direction d’une entreprise qui, disposant d’avantages de base évidents, a investi 40 fois plus d’argent dans le projet — et a réussi à perdre au bout du compte ?

C’est un indice. L’Ukraine a montré très clairement urbi et orbi que la marchandise politique du Kremlin n’est pas demandée en Europe. Alors pourquoi le roi nu du Kremlin l’aimerait-il ? Au contraire, il cherche à se venger.

Poutine veut restaurer l’URSS, l’empire. Mais l’URSS avait une idéologie, les troupes des pays du pacte de Varsovie avaient une idéologie similaire, les pays du mouvement des non-alignés étaient favorables à l’URSS. Aujourd’hui, la Russie n’a rien d’autre à offrir qu’un « monde russe » amorphe. Poutine veut que deux superpuissances, les États-Unis et la Russie, décident du sort du monde. Mais croit-il vraiment que l’influence de la Russie puisse être comparée à celle des États-Unis ?

La hiérarchie des valeurs est quelque peu différente. Avant tout, Poutine s’accroche à son pouvoir personnel et aux privilèges qui y sont associés. Pour assurer sa sécurité, son influence… Pour lui, les meilleurs moyens d’y parvenir sont la notion d’un grand passé (pour le peuple) et l’achat corrompu de loyautés (pour l’élite gouvernante).

D’où le deuxième niveau de ses valeurs — un patriotisme mixte, soviéto-orthodoxe, et la restauration d’une société de classes. Un monarque hybride, élevé par le KGB.

Quant à son empreinte dans l’histoire, à son image de « rassembleur des terres russes », à sa confrontation avec l’UE décadente, et à son projet de « décider du destin du monde », c’est bien moins important. S’il réussit, tant mieux. Si cela ne marche pas, ce n’est pas bien grave. Sacrifier son statut personnel et son confort pour atteindre de nobles objectifs idéologiques ? Ce n’est pas le style de Poutine. Pour lui, la confrontation avec les États-Unis représente un instrument pour conserver le pouvoir plutôt qu’une valeur idéologique.

Poutine n’a pas l’intention de se battre pour un redécoupage du monde. C’est un homme vindicatif, mais pas un fanatique. Il est plutôt parieur. Et il comprend qu’il ne détient pas un très bon jeu. Il ne va pas sérieusement concurrencer l’Amérique, mais il veut « extorquer » autant qu’il le peut. « Racketter » plus que les autres, telle est sa principale motivation.


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