Photo : page Facebook de Sergueï Medvedev

Photo : page Facebook de Sergueï Medvedev

Rubrique

L’intellectuel russe Sergueï Medvedev explique son départ de Russie : « Je suis poussé par une nausée insupportable à l’idée de vivre dans un pays agresseur, par le goût insupportable du sang dans ma bouche et le sentiment d’un crime continu, permanent, dont je suis un témoin involontaire et un complice. »

Il y a cinq ans, le projet Homeland de Danila Tkatchenko a fait grand bruit. L’artiste se rendait dans des villages du nord de la Russie dépeuplés, entrait dans des maisons abandonnées, y vivait pendant plusieurs jours afin d’en saisir l’esprit, puis mettait le feu aux maisons, aux granges, aux hangars, aux clôtures — et les photographiait en train de brûler. Le scandale a éclaté : l’artiste a été accusé de barbarie, de pyromanie, de destruction du patrimoine culturel (bien qu’en quelques années, les maisons auraient pourri toutes seules, et personne ne l’aurait remarqué) et de profanation des traditions. Tkatchenko a ensuite dû quitter la Russie, victime de harcèlement et de menaces.

J’étais parmi ceux qui étaient fascinés par ce projet — j’y voyais un développement des traditions de l’avant-garde russe avec son culte du feu, des vieux-croyants avec leur idée d’auto-immolation, de la révolution avec son « feu mondial dans le sang », etc. Aussi, lorsque l’artiste m’a demandé d’écrire l’introduction pour le catalogue de son exposition en Italie, j’ai accepté avec plaisir et, en échange, j’ai demandé deux de ses œuvres, des tirages d’auteur.

La maison en feu est suspendue dans mon bureau depuis lors, inspirante, elle me donne à réfléchir. Aurais-je jamais pensé que, cinq ans plus tard, cette œuvre serait une métaphore de ma patrie qui vient de commettre un suicide insensé, et que je prendrais une photo d’adieu avec cette même œuvre en quittant Moscou ?

Nous avons quitté la Russie, pour combien de temps, je ne le sais pas encore. Il ne s’agit pas d’un exode, mais d’une décision délibérée et douloureuse qui mûrissait depuis environ trois ans. Tous mes emplois sont tombés à l’eau les uns après les autres, mais je me suis accroché au dernier, parce que la vie en Russie n’était pas pour moi une évidence, mais un choix conscient, un projet : j’y suis retourné il y a presque vingt ans, au début des années 2000, après quinze ans d’une vie réussie en Occident — je suis revenu pour la qualité de la vie (j’entends par là la qualité de la communication et la qualité de la réalisation de soi), afin de créer mon propre petit territoire de sens et de mots, ma propre forme de vie. Je pense avoir partiellement réussi. Mais au cours des dix dernières années, à partir de 2012, la réalité devenait de plus en plus toxique. Il était encore possible de vivre et de travailler de manière intéressante à Moscou, mais la Russie (pas le gouvernement, mais le pays tout entier !) dans son ensemble se raidissait et se solidifiait, prenant la forme indigente et vulgaire d’un déjà vu.

Pourtant, j’ai résisté intérieurement à l’idée de partir et j’ai attendu un signal extérieur clair, l’arrivée d’une météorite, comme je me plaisais à le dire. La météorite est arrivée le 24 février 2022 à quatre heures du matin exactement — et pas même une météorite, mais la planète entière Melancholia. Il est étonnant de constater à quel point il a été facile de faire voler en éclats les structures de la vie quotidienne, les habitudes et les pratiques que nous avons accumulées au cours des vingt dernières années. Il est soudain devenu évident que le monde qui nous entoure est un décor en carton, comme dans L’Invitation au supplice de Nabokov, qui commence à s’effriter aux premières rafales de vent. Le décor de Moscou splendide de Sobianine s’est effondré, révélant la solitude de la plaine russe avec ses routes défoncées.

Mais ce n’est pas cela qui me fait quitter la Russie ; j’aime les grands horizons et le vent de l’histoire. Ce n’est pas la peur du déclin, de la crise et de la pénurie, ni même la peur de la répression — je suis habitué à cette condition, je vérifie régulièrement la liste des agents de l’étranger, je ferme la porte à double tour et j’ai le numéro de téléphone de mon avocat à portée de main. Je suis poussé par la nausée insupportable de vivre dans un pays agresseur, le goût insupportable du sang dans ma bouche, le sentiment d’un crime continu, permanent dont je suis témoin involontaire et complice.

Les deux semaines et demie qui ont précédé mon départ ont été une véritable agonie. Chaque jour, chaque heure, j’ai vu la vie de la rue s’écouler tranquillement, les affaires se faire, les discussions à la radio hurler des rapports de guerre et des listes de sanctions dans ma voiture, tandis que devant mes yeux défilent les ruines des villes ukrainiennes, et dans mes oreilles retentissent les cris des blessés et les pleurs des mères. Je pars pour évacuer le complexe de complicité et l’insupportable dissonance entre la douleur ukrainienne et la vie qui coule tranquillement à Moscou. Au moins, là où je suis maintenant, les rues et les balcons sont décorés de drapeaux ukrainiens, les centres d’accueil des réfugiés sont ouverts et les journalistes n’ont pas peur du mot « guerre » — ce qui rend les choses un peu plus faciles.

Je suis maintenant à Vilnius. Mes projets sont indécis, ils se préciseront dans les semaines et les mois à venir. Je resterai très probablement dans l’une des capitales européennes, faisant ce que je fais depuis trente ans — enseigner, parler et écrire, enseigner la pensée critique et la pratiquer moi-même. Compte tenu de l’effondrement catastrophique et probablement irréversible de la Russie, je ne pense pas revenir de sitôt. Mais je sais que j’ai toujours un endroit à Moscou où la photo d’une maison en feu est accrochée au mur. Qui sait, ce sacrifice symbolique dans un village anonyme du nord finira peut-être par nous sauver tous et sera le gage de mon retour.

Maisons en feu

Maisons en feu // Page Facebook de l’auteur


Vous devriez aimer…