Œuvre de street art de Seth Globepainter à Paris. // streetartutopia.com

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Malgré la guerre et son cortège de destructions et d’horreurs, le philosophe ukrainien Volodymyr Yermolenko réfléchit déjà à l’Ukraine du futur. Un exemple de la résilience et du courage manifestés par les Ukrainiens.

À quoi devrait ressembler l’Ukraine après la victoire ? Nous devrions y penser maintenant. L’Ukraine, c’est l’Europe, bien sûr. Mais une Europe différente de l’UE. L’UE est construite sur deux principes : a) l’importation de la sécurité (l’OTAN, principalement les États-Unis) ; b) l’État providence. C’est-à-dire un minimum d’État en matière de sécurité (elle vient de l’extérieur), un maximum d’État en matière d’économie (redistribution des bénéfices, réglementation maximale). Notre « européanité » à nous est différente. Notre sécurité ne peut pas être « importée », même si nous obtenons des garanties et même si nous entrons dans l’OTAN. Pour des décennies à venir, notre sécurité dépend avant tout de nous-mêmes. En revanche, nous devons être aussi libres que possible dans l’économie et dans d’autres domaines. Nous sommes héritiers d’un anarchisme ukrainien classique (dans le bon sens du terme) et d’un pluralisme ukrainien classique. Notre formule d’« Europe » est donc opposée à la formule de l’UE : un maximum d’État dans la sphère de la sécurité, et le minimum dans la sphère de l’économie.

On devrait avoir également un maximum de liberté dans d’autres sphères. Dans l’éducation, par exemple. Dans le passé, nous avons compris l’« européanisation » de l’éducation comme une superposition de nouvelles règles « européennes » sur les anciennes règles soviétiques. Dans de nombreux cas, il en résulte une sorte d’« Europe soviétique ». Au lieu de la liberté, nous avons la bureaucratie. Or, ce dont nous avons besoin dans l’éducation, en particulier dans les sciences humaines, les arts et les sciences sociales, c’est d’une percée vers la liberté. Avec un minimum de règles. Il est important de préserver des fondements moraux et l’humanité. Le reste est un espace pour l’expérimentation.

L’Ukraine doit devenir un centre de réflexion sur l’Europe et le monde. C’est difficile, car la concurrence des idées est énorme, mais il faut y travailler. Le monde de demain ne peut pas se construire sur le droit de veto, c’est pourquoi le Conseil de sécurité de l’ONU dans sa forme actuelle deviendra obsolète. Le monde de l’avenir ne peut pas dépendre uniquement des intérêts politiques. Les sanctions pour les crimes doivent être déclenchées automatiquement et ne pas dépendre de « décisions politiques ». En d’autres termes, le droit international doit avoir un système cohérent de mise en œuvre. Nous devons rechercher des partenaires pour de telles idées.

L’Ukraine offre déjà une solution à l’un des plus grands conflits du monde moderne : le conflit entre modernisme et tradition. Biden/Trump, Macron/Le Pen, Brexit/Remain sont des variantes de ce conflit. La culture ukrainienne combine tradition et modernité depuis des siècles. Notre modernisme s’inspire de la tradition et la réinterprète, tandis que notre traditionalisme est très stimulant et moderne. Patriotes et libéraux, croyants et athées peuvent trouver ici un terrain d’entente.

Le retour à la terre et à la nature est un grand bienfait pour le monde. C’est définitivement une tendance du XXe siècle. En Europe, le XIXe siècle était axé sur la lutte contre la violence à l’égard des communautés humaines ; le XXe siècle (sa seconde moitié) était axé sur la lutte contre la violence à l’égard des individus ; le XXIe siècle est axé sur la lutte contre la violence à l’égard de la nature. Dans ce projet, les Ukrainiens peuvent se reconnaître et devenir un puissant symbole du nouveau monde. Après tout, le « bio » n’est pas seulement un concept du « secteur agraire », il peut être un concept de bio-philosophie et d’art nouveau.

La vie et la mort. Peut-être avons-nous une conscience plus aiguë de ce que cela représente aujourd’hui. Être ou ne pas être, ce sont des mots blessants pour nous. Je crois que de cette expérience infernale naîtra une nouvelle éthique, une puissante voix ukrainienne qui parlera du bien et du mal. J’y crois vraiment.

Ce texte a été publié en ukrainien sur la page Facebook de l’auteur, le 27 mars.

Traduit par Desk Russie


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