Vladimir Poutine et Xi Jinping à Vladivostok, septembre 2018 // VGTRK, capture d’écran

Vladimir Poutine et Xi Jinping à Vladivostok, septembre 2018 // VGTRK, capture d’écran

Le pacte russo-chinois des jeux olympiques et le massacre en Ukraine
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Selon Alain Bouc, ancien correspondant du journal Le Monde en Chine et fin analyste de ce pays, Poutine n’aurait pas osé attaquer l’Ukraine s’il ne jouissait pas du soutien inconditionnel de Xi Jinping. Les deux régimes dictatoriaux forment un « bloc inexpugnable » face à un « Occident déclinant et divisé ».

Il eût fallu prêter plus d’attention à la déclaration sino-russe du 4 février. Ce pacte des Jeux olympiques d’hiver, signé à Beijing le jour d’ouverture des Jeux, annonçait la formation d’un front commun eurasiatique composé du pays le plus peuplé du globe et du pays le plus vaste, un bloc inexpugnable face à un Occident déclinant et divisé. Cette Union économique eurasienne, concrétisée le même jour par la signature de quinze accords de coopération, se coordonnerait à l’initiative « Ceinture et route » (appelée plus souvent en France « Route de la Soie »).

Vingt jours plus tard, une fois écoulée la trêve des Jeux, commençaient les bombardements sur l’Ukraine. Les droits de l’homme seront désormais violés de la manière la plus brutale, par des massacres au cœur de l’Europe, avec des milliers de citadins sans eau et sans nourriture réfugiés dans des caves, et des cohortes de familles — des millions de femmes et d’enfants — cherchant refuge aux frontières. Certes, l’acteur principal du conflit est connu. Mais avant de lancer son agression, le chef d’État russe avait trouvé un encouragement manifeste dans les affirmations du chef du Parti communiste chinois : « L’amitié entre les deux États est sans limites… il n’existe aucun domaine interdit à leur coopération. »

Avec une rare hypocrisie, les deux partenaires appellent tous les États à « respecter le droit des peuples à déterminer en toute indépendance les voies de leur développement, leur souveraineté et leur sécurité ». Ils affirment incarner l’un et l’autre une longue tradition démocratique : « La Russie et la Chine, en tant que puissances mondiales disposant d’un riche héritage culturel et historique, ont de longues traditions de démocratie fondées sur une expérience millénaire du développement et un large soutien populaire… » Les deux signataires énoncent les arguments que la partie russe allait reprendre le 24 février pour justifier son « opération spéciale » en Ukraine. Ils « s’opposent aux tentatives de forces extérieures pour saper la sécurité et la stabilité dans les zones adjacentes communes, ils ont l’intention de contrecarrer l’interférence de forces étrangères dans leurs affaires intérieures, ils combattent les révolutions de couleur et accroîtront leur coopération dans ces domaines ».

Les envahisseurs ont toujours aimé se présenter comme des victimes qui cherchent à survivre. Xi Jinping, qui ne voulait pas gâcher la totalité des Jeux, a obtenu de Poutine qu’il ne fasse rien avant la fin des épreuves classiques ; peu lui importaient les paralympiques. Le président du Comité des paralympiques, Andrew Parsons, a eu l’audace le 4 mars, à l’ouverture de ces Jeux, de rappeler avec force que de telles manifestations supposaient un climat de paix : « Le XXIe siècle est un temps pour le dialogue et la diplomatie, pas pour la guerre et la haine. » Ces paroles impertinentes ont été censurées par les médias chinois : parler des bombardements, des incendies et des morts était hors sujet.

La guerre d’Ukraine a bouleversé les équilibres internationaux. Son déroulement est riche d’enseignements non seulement sur le régime russe mais aussi sur le régime chinois. Beijing a présenté comme d’habitude une apparence modérée, répétant des appels au dialogue qui n’avaient aucune chance d’aboutir, compte tenu des intentions russes dont il était informé. Quelques analystes ingénus ont vu dans l’abstention chinoise, lors du vote des Nations Unies condamnant l’agression russe, une volonté de se désolidariser de Moscou1. Se croyant sans doute perspicace, le responsable des Affaires étrangères de l’Union européenne, Josep Borrell, a même conclu un temps que seule la Chine ferait l’affaire pour entamer une médiation. Ce sont là des enfantillages et du prêt-à-penser.

Le faux-semblant de l’abstention chinoise

Aux Nations Unies, la Chine ne pouvait ni voter pour ni voter contre. Voter pour la Russie après cette déclaration du 4 février, c’eût été : 1) s’opposer à la majorité des Nations Unies ; 2) compromettre les prétentions de Beijing à jouer le premier rôle sur la scène internationale ; 3) annoncer quasiment, dans la foulée de l’annexion de Hong Kong, son intention de prendre sans tarder le pouvoir à Taïwan. Il était encore moins possible de voter contre la Russie quelques semaines après avoir affirmé que les deux nations étaient pleinement d’accord sur tous les sujets, Xi Jinping ajoutant que Vladimir Poutine était « son meilleur ami ». Ç’eût été reconnaître, soit que le leader chinois avait été berné par le président russe qui lui aurait fait croire que l’« opération spéciale » serait terminée en quelques jours, soit que Xi Jinping lui-même manquait cruellement de faculté de jugement (l’une et l’autre bourde n’étant point incompatibles !). Pour éviter le ridicule devant une opinion chinoise très susceptible quand l’honneur national est en jeu, il ne restait qu’un moindre mal : l’abstention.

Or, un moindre mal reste un mal. La gaffe de Xi Jinping lui portera tort, et dans le Parti et dans l’armée. Sa désignation comme président à vie par le Congrès du Parti à l’automne est moins certaine. S’être associé étroitement à un dirigeant russe qui réintroduit en Europe la barbarie et les atrocités du siècle précédent ternit durablement l’image qu’il proposait d’un autocrate bienveillant, réfléchi et modéré. Mais ce cliché de la diplomatie internationale était-il justifié ? Les deux signataires de la déclaration de février ont en commun de nourrir des rêves d’expansion et de craindre de perdre le pouvoir.

Poutine considère que la fin de l’URSS fut une catastrophe ; Xi Jinping qu’il faut tout faire pour que la Chine échappe à une implosion de ce genre. Le chef russe est cruel, impitoyable, imprévisible ; il passe pour le plus haïssable : il empoisonne ceux qu’il déteste ou les fait tuer par balle, il commet sur le sol ukrainien des crimes de guerre qui resteront imprescriptibles. […] Si la dictature chinoise paraît de loin moins violente et moins cruelle, c’est qu’elle est parvenue en soixante-dix ans à construire un appareil répressif d’une efficacité sans égale. S’agissant du législatif, la Chine veut une assemblée monocolore et ne tolère pas les candidatures autres que celles du Parti. Il n’existe pas de presse d’opposition et il n’y en a jamais existé (hormis à Hong Kong, en raison de l’héritage britannique). Les manifestations contre le pouvoir sont rares, censurées et sévèrement réprimées : que l’on n’oublie pas les sept cents, mille ou trois mille morts de Tiananmen (le bilan n’a jamais été publié) tombés au cœur de la capitale en juin 1989 parce qu’ils demandaient la démocratie. Enfin et surtout, le contrôle de l’internet, la censure, le réseau d’intelligence artificielle, la surveillance sociale ont été poussés à un degré de systématisation jamais atteint ailleurs.

D’une manière générale, on est d’autant plus sensible à un problème qu’on dispose d’informations à son sujet : l’on se préoccupe de la répression russe parce qu’on en connaît des fragments ; mais faute d’information sur les camps d’internement chinois, où se mêlaient autrefois par millions les détenus politiques et les droits communs, on se tait sur le goulag de Chine sur lequel rien n’a été écrit depuis des années. On parle certes des Ouïghours, mais ils ne sont que 1 % de l’ensemble. Ce silence est en partie le résultat de la politique d’information de Beijing, qui sait dissimuler tout ce qui est dérangeant ou le maquiller pour le rendre méconnaissable. Cette habileté chinoise est bien utile : que l’on compare le relatif fiasco militaire russe lors de l’invasion ukrainienne à l’efficacité de l’annexion en deux ans de Hong Kong où Beijing dispose désormais d’un régime entièrement entre ses mains.

La Chine voudrait paraître neutre dans l’affaire ukrainienne. Trop d’éléments montrent le contraire. L’on sait maintenant qu’elle connaissait les intentions de Poutine et ne l’en a pas dissuadé. Xi Jinping est en contact régulier avec Poutine, et avec les dirigeants occidentaux, mais en cette fin mars, il n’a toujours pas parlé au président ukrainien. La presse chinoise a repris une partie de la désinformation russe sur de prétendues armes biologiques ukrainiennes. Elle se refuse à parler d’invasion, comme si elle accréditait la thèse des menaces de l’OTAN. Toute pacifiste qu’elle se prétende, elle s’est tue quand Poutine a lourdement rappelé qu’il disposait, si besoin était, d’un arsenal nucléaire. Elle se dit opposée aux sanctions économiques prises dans le cadre de l’Union européenne ou de l’OTAN. Si téméraire et aventuriste que soit Poutine, il ne se serait pas lancé dans l’invasion ukrainienne sans la certitude d’un soutien politique et diplomatique chinois.

Une contrepartie de l’appui de Beijing apparaît dans le pacte sino-russe de février : Moscou approuve le projet chinois de s’approprier Taïwan. Le régime insulaire l’a bien compris et a immédiatement décidé d’apporter son aide à l’Ukraine. Ainsi, le conflit européen a pour pendant, à l’autre bout de l’Eurasie, une bataille de plus en plus ouverte pour la maîtrise de la mer de Chine et du Pacifique occidental.

Les répercussions internes de la guerre ukrainienne

L’étroitesse des liens affirmés dans la déclaration de février force la Chine à interdire l’expression de voix hostiles à la guerre. Depuis février donc, la censure a beaucoup à faire avec les réseaux sociaux. Il s’y affirme, à côté d’une haine de l’OTAN, une détestation de l’invasion ukrainienne et l’affirmation du droit des Ukrainiens à librement choisir leur chemin politique. Dès le 26 février, sur le réseau Wechat, une lettre ouverte signée de cinq professeurs d’université, historiens de renom, lançait un appel à la conscience historique des Chinois. En voici un passage, rapporté par China Digital Times (1er mars 2022) : « Notre nation fut autrefois ravagée par les guerres ; les familles furent détruites, les gens mouraient de faim, nous avons cédé des terres et payé des réparations… Ces souffrances et humiliations ont forgé notre conscience de l’histoire et nous partageons la peine du peuple ukrainien […] Nous demandons instamment au gouvernement russe et au président Poutine d’arrêter la guerre et de trouver une solution au conflit par la négociation. » Le texte disparut deux heures après sa diffusion. Une courte pétition opposée à la guerre signée de deux mille scientifiques fut de même immédiatement censurée. Le réseau Weibo a bloqué les comptes de la danseuse Jin Xing et de l’actrice Kelan, qui s’étaient exprimées en faveur de l’Ukraine et avaient condamné Poutine. Des déclarations d’Ukrainiens de l’extérieur, des vidéos d’arrestations à Saint-Pétersbourg de Russes hostiles à la guerre ont donné lieu à des mesures identiques. Des porteurs de pancartes eux aussi hostiles à la guerre ont été appréhendés par la police à Hong Kong, à Hangzhou, à Shanghai.

La ligne officielle affecte de déceler derrière ces refus de l’invasion les manipulations des services et groupes de pression américains, britanniques ou de l’Union européenne. Mais à bien y regarder, on voit que Beijing ne fait que poursuivre son opposition de plus en plus ouverte aux États-Unis, menant une lutte pour la suprématie mondiale qu’il espère gagner. Les nationalistes s’encouragent sur les réseaux sociaux et, dans les premiers jours, quand Poutine semblait croire qu’il pouvait régler la question ukrainienne en quelques heures, l’opinion courait sur la Toile qu’étant donné la disproportion des forces, Taïwan attaquée le matin pourrait être conquise dans l’après-midi. L’insuccès russe en Ukraine a incité les bellicistes à y regarder de plus près.

Ce texte dont nous reproduisons de larges extraits a été publié dans Billet Chine, avril 2022. Nous remercions l’auteur et la Ligue des droits de l’Homme pour leur autorisation.

  1. Le 2 mars, l’Assemblée générale des Nations Unies dans une résolution « déplore dans les termes les plus vifs l’agression commise par la Russie contre l’Ukraine » (141 voix pour, 5 contre et 35 abstentions) ; le 24 mars, elle « exige une cessation immédiate des hostilités de la Fédération de Russie contre l’Ukraine » (140 voix pour, 5 contre et 38 abstentions). 

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