La présidente moldave Maia Sandu avec le président du Conseil européen Charles Michel. Photo : europa.eu

La présidente moldave Maia Sandu avec le président du Conseil européen Charles Michel. Photo : europa.eu

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Selon le géopolitologue, la Russie de Poutine est tentée de déstabiliser prochainement la Moldavie. L’auteur se penche sur l’histoire de cette république située entre l’Ukraine et la Roumanie, et pose une question: ne faudrait-il pas lui assurer une forme de protection internationale, avant qu’il ne soit trop tard ?

Un certain nombre de « réalistes » aimeraient que Vladimir Poutine se contente du Donbass, faussement présenté comme russe puisqu’en partie russophone. Selon leurs supputations, une fois ce trophée obtenu, le maître du Kremlin pourrait parader à Moscou ; à plus ou moins brève échéance, le « business as usual » reprendrait ensuite. A rebours, les ambitions de puissance de Poutine, même contrariées par les faits, sa vue-du-monde et la logique de la situation vont dans le sens d’une extension du domaine de la lutte. Au-delà même d’Odessa et du Sud ukrainien, toujours convoités, la Moldavie pourrait être déstabilisée. En témoignent les explosions et attentats du 26 avril dernier. Aussi les coordonnées géopolitiques de ce pays doivent être intégrées dans les cartes mentales des observateurs et des décideurs occidentaux.

Ancienne république soviétique, la Moldavie forme désormais un État situé entre la Roumanie et l’Ukraine. Membre de la CEI (Communauté des Etats indépendants), elle a adopté un statut de neutralité (1994). Le territoire moldave s’étend sur 33 851 km² et il est peuplé de 3,4 millions d’habitants (un million de Moldaves résident à l’étranger), dont les deux tiers sont ethniquement roumains. Les autres composantes sont de souche russe (13 %) et ukrainienne (14 %). Il faut y ajouter les Gagaouzes, une minorité turque chrétienne orthodoxe (3,5 %).

L’ancienne Bessarabie

La Moldavie correspond à l’ancienne Bessarabie (une principauté roumaine née au XIVe siècle), province ottomane conquise par les Russes en 1812, passée sous la souveraineté de la Roumanie en 1918, à l’issue de la Première Guerre mondiale. Elle est occupée par l’URSS après la signature du pacte germano-soviétique, le 23 août 1939. Présenté comme un pacte de non-agression, ce traité est en fait un pacte de guerre, d’annihilation de la Pologne et de partage de l’Europe orientale (Poutine le voit comme un acte de paix).

Moscou crée alors une république socialiste soviétique de Moldavie qui inclut la Transnistrie, un noyau territorial majoritairement peuplé de Slaves. Ces manipulations ethno-territoriales sont conformes à la politique soviétique des nationalités telle qu’elle a été conçue par Staline et promue par le Komintern. Répression, massacres et déportations s’ensuivent (Roumains, Juifs et Ukrainiens). Évacuée par les armées soviétiques lors de l’opération Barbarossa (22 juin 1941), la Moldavie est ensuite reprise à la Roumanie. Le tour de force de Staline, on le sait, est d’avoir pu conserver en 1945 les territoires acquis en alliance avec Hitler, cinq ans plus tôt.

Dès avant la fin de la Deuxième Guerre mondiale, les élites de langue roumaine sont déportées, des colons russes sont implantés et les leviers de commande du parti communiste leur sont confiés. Dans cette république socialiste soviétique, le russe devient la langue officielle et celle des populations roumaines est «moldavisée » (utilisation de l’alphabet cyrillique). Enfin, ce territoire est privé de débouché sur la mer Noire, la Moldavie dépendant du port ukrainien d’Odessa, à quelques dizaines de kilomètres de ses frontières.

Jusqu’à ce que la pérestroïka en arrive à la « parade des souverainetés », cette république soviétique est discrète. En 1991, la Moldavie proclame son indépendance et les Moldaves de langue roumaine se tournent vers la Roumanie, mais la XIVe armée russe soutient les populations russo-ukrainiennes du Dniestr qui constituent une entité sécessionniste : la « République du Dniestr ». A l’issue d’une courte guerre (1992), la Transnistrie est érigée en un « État de facto » étroitement lié à la Russie ; elle est depuis le cœur de trafics illicites, armes et autres1.

Pour tenter de régler ce conflit dit « gelé » (une guerre suspendue), le gouvernement moldave s’est un temps rapproché du Kremlin qui use de la Transnistrie comme d’un levier pour contrôler le pays. Sans succès. Le gouvernement moldave s’est ensuite tourné ensuite vers les Occidentaux mais nombre de pays de l’Union européenne ont privilégié leurs relations bilatérales avec la Russie en poursuivant la chimère d’un authentique partenariat entre l’Union européenne et la Russie (signé en 1997, l’accord de partenariat et de coopération se révèle être une impasse).

Les élections législatives de 2009 remettent ce conflit géopolitique sur le devant de la scène. A la suite de la victoire contestée du parti communiste moldave, de violentes manifestations se déroulent à Chisinau, les manifestants brandissant les drapeaux roumains et européens. Moscou dénonce alors une tentative de coup d’Etat téléguidée par Bucarest. Malgré de nouvelles élections législatives, la situation demeure bloquée, tant au niveau politico-institutionnel que territorial.

Vue du haut des antennes du centre de radio Mayak détruites par une explosion en Transnistrie, le 26 avril 2022 // Compte Telegram d’Anton Herashchenko, conseiller du Ministère de l’Intérieur ukrainien

La tentative russe de « captation »

Sur fond de « reset » des relations russo-occidentales (la « relance » voulue par Barack Obama et les dirigeants européens), la diplomatie allemande cherche à faire de ce conflit le test de nouvelles relations entre Bruxelles et Moscou. Il devait être abordé dans le cadre d’un futur Comité politique et de sécurité UE-Russie mais cette logique de « voisinage commun » se révèle incompatible avec celle de l’« étranger proche » privilégiée à Moscou. En d’autres termes, Poutine et les siens considèrent que la Moldavie, un temps soviétique, doit leur revenir.

En dépit de l’engagement pris lors du sommet de l’OSCE réuni à Istanbul, en 1999, la Russie entretient toujours environ 1 500 soldats en Transnistrie (hypothèse basse). En Moldavie comme en Géorgie, Moscou refuse le principe de consentement de l’Etat hôte mis en avant par les Occidentaux pour le maintien ou l’ouverture de bases militaires à l’étranger.

Malgré les pressions russes et l’instabilité politique interne, la Moldavie poursuit le renforcement de ses liens avec l’Union européenne. Bénéficiaire du « Partenariat oriental » (le volet oriental de la Politique européenne de voisinage de Bruxelles), conçu en 2009, elle signe un accord d’association et de libre-échange avec l’Union européenne2 (2013). En toile de fond, le rattachement manu militari de la Crimée à la Russie et le déclenchement d’une « guerre hybride » au Donbass.

Tout comme l’Ukraine et la Géorgie, la Moldavie conduit donc un long et difficile rapprochement avec l’Occident. Le caractère heurté et chaotique de la vie politique moldave, l’instabilité partisane des élus, la corruption et le blanchiment d’argent russe sont autant d’obstacles3. Outre le contrôle de la Transnistrie, Moscou dispose de relais politiques locaux pour tenter de faire aboutir une stratégie de « captation » de l’Etat (terme de Françoise Thom).

Le 15 novembre 2020, Maia Sandu, à la tête d’un parti pro-européen fondé quatre ans plus tôt (le parti « Action et solidarité »), est élue à la présidence de la Moldavie. Contre Igor Dodon, acquis à Moscou, elle récolte alors 57,7 % des voix des électeurs moldaves. Ancienne économiste à la Banque mondiale aux Etats-Unis, où elle a fait une partie de ses études, Maia Sandu a été ministre de l’éducation entre 2012 et 2015, puis chef du gouvernement en 2019.

Outre la lutte contre la corruption et la conduite de réformes destinées à concrétiser l’accord d’association de la Moldavie avec l’Union européenne, Maia Sandu entend obtenir le retrait des troupes russes présentes sans discontinuer dans la province de Transnistrie depuis la dislocation de l’URSS. « Puisqu’il n’existe plus de danger d’action militaire depuis longtemps », explique-t-elle, ces soldats russes devraient laisser place à une « forme civile de mission de maintien de la paix sous les auspices de l’OSCE ». Des propos aussitôt qualifiés d’« irresponsables » par Sergueï Lavrov, inamovible ministre des Affaires étrangères de la Russie.

Située entre la Roumanie et l’Ukraine, la Moldavie est aujourd’hui concernée de très près par l’offensive guerrière que le Kremlin a lancée contre l’Ukraine, le 24 février dernier, après plusieurs années d’un « conflit de basse intensité ». Outre la très grande dépendance au gaz russe et le défi que représente pour ce pays l’accueil de centaines de milliers de réfugiés (400 000, certains ne faisant que transiter), le fait est que le statut de neutralité, inscrit dans la Constitution, ne constitue pas un rempart contre les entreprises de la Russie. Prudent, le gouvernement moldave a condamné l’agression russe mais n’a pas pris de sanctions.

L’extension du chaos russe

En raison des échecs subis par l’armée russe dans le nord de l’Ukraine, et notamment autour de Kiev, et de l’absence de progression significative dans le bassin du Don (la tenaille russe ne s’est pas encore refermée sur Sloviansk et Kramatorsk), la perspective d’une attaque russe en Moldavie peut ressembler à une vue de l’esprit. Pourtant, on se souvient d’une carte révélée par Alexandre Loukachenko, lors d’une conférence de presse, sur laquelle ce pays apparaissait comme la cible d’une future offensive.

Plus récemment, un général russe affirmait que l’objectif, au-delà du Donbass, était de contrôler le Sud de l’Ukraine jusqu’à faire la jonction avec la Transnistrie4. En vérité, ce n’était pas une révélation : une telle entreprise s’inscrit dans les représentations et les schémas d’action géopolitiques de Poutine et des cercles de siloviki qui gravitent autour du Kremlin.

Sur place, la Russie ne dispose que de forces réduites, dont l’évaluation n’est d’ailleurs pas très claire (la fourchette va de 1 500 à 3000 hommes, voire plus). Il faut cependant y ajouter les 400 soldats russes d’une « force de maintien de la paix », les troupes levées par l’« État de facto » qui sévit à Tiraspol et ses réserves, l’ensemble étant chiffré à quelque 30 000 hommes, ce qui n’est pas négligeable5.

Prenant prétexte d’incidents planifiés6, cette force de manœuvre pourrait être mise en œuvre contre l’Ukraine, avec laquelle la Moldavie partage une frontière d’un millier de kilomètres. La ville portuaire d’Odessa, essentielle pour le commerce extérieur et l’ouverture de l’Ukraine sur la mer Noire et l’Océan mondial, est située à une quarantaine de kilomètres de cette frontière.

Certes, la perte du Moskva, navire-amiral de la flotte russe de la mer Noire, réduit la capacité à mener des opérations amphibies et donc la probabilité d’un débarquement sur la côte. Cependant, cette flotte est toujours en mesure de maintenir le blocus naval en cours, menaçant ainsi de réduire l’Ukraine à une entité géographiquement enclavée. S’y ajouteraient possiblement des opérations de harcèlement depuis la Transnistrie.

D’une manière générale, les revers initiaux de l’armée russe et ses piétinements dans le Donbass ne sauraient occulter le contrôle militaire sur une importante partie du Sud ukrainien et la menace d’une escalade de la guerre, i.e. la montée aux extrêmes (la menace nucléaire), mais aussi son extension géographique.

Il est dans la logique d’une puissance perturbatrice de semer le chaos afin de remettre en cause le statu quo politico-territorial honni. Plus encore si les dirigeants de puissance en question sont victimes d’une dissonance cognitive qui leur masque l’écart entre les ambitions affichées et leurs moyens militaires. A Moscou, hommes politiques, intellectuels pro-régime et médias débattent avec désinvolture de la troisième guerre mondiale7.

Faire front

Aussi serait-il temps de se soucier de la sécurité des territoires en avant des frontières de l’OTAN : la seule assistance financière et humanitaire, afin de pouvoir assumer l’accueil des réfugiés, ne suffira pas. Pas plus le dépôt d’une demande d’adhésion à l’Union européenne (la Moldavie a déposé sa candidature le 3 mars 2022). Par ailleurs, il sera vain d’invoquer le statut de neutralité du pays. Faudra-t-il donc attendre que les affidés de Moscou passent à l’acte, la Moldavie basculant dans le chaos, et la guerre s’accroissant en intensité dans l’ouest de l’Ukraine, pour que l’Occident regrette après coup de ne pas avoir preuve d’audace et d’initiative quand il en était encore temps? Avec l’accord de son gouvernement il importe d’envisager une forme de protection internationale de la Moldavie.

  1. La Transnistrie s’étend sur 4 500 km² et compte près de 500 000 habitants. Son drapeau est celui de l’ancienne république soviétique de Moldavie, avec la faucille et le marteau. Entre les deux cinquièmes et les trois cinquièmes du PIB de Transnistrie dépendent de la contrebande. Par ailleurs, la Moldavie comprend une région autonome de Gagaouzie (1 843 km² ; 130 000 habitants). 

  2. En représailles, Moscou impose un embargo sur les produits agroalimentaires et entrave les transferts de fonds des travailleurs moldaves en Russie, soit des sommes qui correspondent au quart du PIB. 

  3. En 2014, un milliard de dollars, l’équivalent de 12,5 % du PIB moldave, ont disparu des caisses de l’Etat (une partie de la somme serait parvenue sur les comptes de banques russes). Ont suivi des révélations sur le blanchiment de vingt milliards venus de Russie, entre 2011 et 2014. . 

  4. Il s’agit du général Roustam Minnekaïev, commandant adjoint des forces du district militaire du Centre de la Russie. Dans ses propos, il dépeint la population russophone de Moldavie comme victime d’« oppression » ce qui rappelle l’un des prétextes invoqués par Moscou pour intervenir en Ukraine et « défendre » les minorités russes et russophones. 

  5. L’armée de Tiraspol compte 6 000 hommes auxquels il faut ajouter 20 000 réservistes. L’aérodrome de Tiraspol pourrait être utilisé par des forces russes. Cet « État de facto » abrite un important dépôt d’armes et de munitions, à Kolbasna (22 000 tonnes). 

  6. Le 26 avril, des explosions ont retenti en Transnistrie. Le lendemain, des coups de feu ont été tirés à côté d’un dépôt de munitions. 

  7. A la veille de sa rencontre avec le secrétaire général de l’ONU, le 26 avril. Sergueï Lavrov a de nouveau évoqué, en guise de menace, le risque de « troisième guerre mondiale ». Le même jour, Vladimir Poutine accusait indirectement les pays occidentaux de planifier des « actions terroristes » sur le sol russe. Le 27 avril, un ancien député invité à la télévision qualifiait les « représentants de ces quarante pays » (les pays réunis sur la base de Ramstein en Allemagne pour organiser l’aide militaire à l’Ukraine) de « Hitler collectif »

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