Oleksiy Arestovytch pendant un communiqué de presse. // 24 kanal, capture d’écran

Oleksiy Arestovytch pendant un communiqué de presse. // 24 kanal, capture d’écran

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Depuis le début de l’invasion russe, l’avocat russe Marc Feïguine, exclu du barreau en raison de ses prises de position engagées en faveur de l’opposition russe, converse chaque jour avec l’un des personnages forts du pouvoir ukrainien, Oleksiy Arestovytch, conseiller du président Zelensky, blogueur, éditorialiste et acteur. Ces conversations, diffusées sur la chaîne YouTube de Feïguine, sont suivies par un demi-million de personnes en direct et par des millions en replay. Nous vous proposons ici la retranscription d’un extrait dans lequel Oleksiy Arestovytch explique la perception, en Ukraine, de la politique menée par l’Occident.

Dans son discours, Liz Truss, ministre britannique des Affaires étrangères, a dit une chose absolument fondamentale : « Nous sommes coupables d’avoir façonné Poutine. Et pas seulement Poutine1. À la question de savoir comment, voici sa réponse : Nous avons eu foi en une vision du monde dans laquelle, si vous donnez accès aux marchés internationaux à d’anciens régimes autoritaires, la géopolitique s’en trouve transformée, c’est-à-dire que l’ouverture des marchés transforme la politique. » En 1991, l’Occident remporte la guerre froide contre l’Union soviétique, et dans l’euphorie de la victoire, annonce la « fin de l’Histoire ». Il dirige seul le monde, il fixe ses propres règles. Craignant des récidives dues au ressentiment, comme cela avait été le cas en Allemagne après la Première Guerre mondiale, on ouvre les marchés autant que possible et on fait entrer Poutine et la Fédération de Russie dans le G7 et le G20, on lui accorde des avantages, on investit, on mène une politique de soutien économique. En faisant cela, l’Occident table sur le fait que l’économie modifiera la structure même de la société, qui à son tour agira sur le champ politique.

Désormais, on voit bien que Poutine et son régime utilisent cette foi occidentale pour mieux glisser sur la pente de l’autoritarisme, et mettre en place des mécanismes plus perfectionnés de contrôle et de pression sur l’Occident et d’autres pays du monde. Pour ce faire, il met à profit les technologies occidentales, la possibilité de corrompre l’Occident et d’y mener des opérations de propagande. Car il est plus facile d’infiltrer une société ouverte. Les méthodes occidentales ont été retournées contre l’Occident lui-même.

Liz Truss déclare aussi : « Pour contrer cela, nous devons mettre en place des politiques absolument différentes, premièrement — et c’est le plus important — en augmentant les budgets militaires. » Elle affirme que les 2 % alloués à la Défense, comme c’est d’usage dans l’OTAN, ne doivent pas être une valeur plafond, mais un plancher, c’est-à-dire un pourcentage minimum. Ainsi, la Grande-Bretagne augmente son budget militaire et recommande à tout le monde d’en faire autant. Liz Truss poursuit : « Deuxièmement, aucun problème ne peut être considéré comme local. Les pays qui représentent une menace pour d’autres pays doivent être exclus des nouvelles alliances militaires ou économiques que nous créerons. » On voit ici que l’Occident a repris ses esprits. Il augmente désormais de façon spectaculaire ses budgets militaires et, plus globalement, sa puissance militaire et sa capacité de projection. Il est prêt à prendre les armes contre les régimes autoritaires : il est tout simplement prêt à la guerre. Et ce alors que l’impertinent Poutine tablait sur le fait que l’Occident, trop faible, succomberait à la peur. Après le retrait américain d’Afghanistan, Poutine avait cru qu’il était permis d’envahir l’Ukraine sans que personne n’intervienne.

Un autre point essentiel est la notion d’isolement économique. Les règles du monde libre ne s’appliqueront pas aux économies des États qui représentent une menace pour les pays libres. Le monde libre ne va pas, du moins d’après les déclarations qu’il fait, répéter les erreurs consistant à transférer des outils et des technologies — médiatiques, militaires ou scientifiques — à ceux qui le combattent en retournant ces outils contre lui. Lorsqu’elle compare la Russie à l’URSS, Liz Truss note que l’URSS savait mieux se tenir sur la scène internationale, respectait certaines règles et tentait de préserver sa réputation. Alors que la Russie incarne désormais le mal absolu, un mal que l’Occident a couvé et nourri de ses technologies, de son argent et de son ouverture. Mais cela n’arrivera plus.

On met désormais cartes sur table. Le Rubicon est franchi. Le sort en est jeté… et il a pris le bon chemin : l’Occident redevient lui-même, il montre les dents. La chambre basse du Bundestag a voté le transfert d’armes lourdes à l’Ukraine. Commence un récit occidental que l’on connaît bien : l’histoire d’un dictateur qui a dépassé les bornes et qui est puni, avec comme interprètes dans les rôles-titres l’Ukraine, l’armée ukrainienne, le peuple ukrainien, les dirigeants de l’Ukraine ; l’Occident dans le second rôle, incarnant notre mécène le plus puissant, notre soutien, notre base arrière, notre allié.

Cela signifie que l’Ukraine est reconnue comme faisant partie de l’Occident. Et ce n’est pas seulement un mouvement vers l’Union européenne : elle est reconnue comme faisant partie d’une communauté internationale qui s’oppose aux dictatures. Cela avait commencé en mars 2020, quand Biden avait déclaré que les pays se divisaient entre États autoritaires et États libres. Nous voici donc reconnus comme faisant partie du monde libre.

C’est ainsi qu’ont cessé les débats sur la question de savoir si l’Ukraine était digne ou non, si la société ukrainienne était ou non sous-développée, si sa démocratie, encore imparfaite, était trop jeune, si son économie en faisait ou non un pays en développement. Les débats sont finis. « Vous faites partie de notre monde, nous nous battons pour vous » : voilà ce que l’on nous a dit.

Des changements tectoniques sont à l’œuvre. Et ce conflit qui embrase la périphérie du monde libre entraîne des conséquences indéniables : nous assistons au réveil de l’Occident. L’ombre de Charlemagne qui plane sur l’Europe — son esprit — refait surface en Occident. C’est un facteur tout à fait fondamental. Pour être franc, avant ce conflit, j’avais déjà fait mon deuil de l’Occident. Je ne pensais pas qu’il pourrait exprimer autre chose que sa « vive inquiétude » et nous tendre quelques aumônes. Pourtant, il s’est réveillé : la mort de l’Occident n’a pas eu lieu, je peux cesser mon deuil. On le voit s’ébrouer pour se débarrasser de toutes les lourdeurs qu’il a accumulées pendant des décennies de paix. Des décennies pendant lesquelles, ne l’oublions pas, les élites soviétiques puis russes ont tenté de le corrompre en injectant de l’argent, en renforçant leur influence, en biberonnant des hommes politiques, en corrompant les cerveaux, en mentant encore et toujours. Mais voilà que l’Occident découvre soudainement deux rois nus. L’un s’appelle Poutine. Et l’autre s’appelle… l’Occident. Ainsi, l’Occident s’observe dans le miroir en se jugeant, en jugeant son personnel politique, celui-là même qui flirtait avec Poutine, le couvait et l’encourageait, et qui n’arrive toujours pas à prendre position sur Poutine alors que tout est clair et net. Mais ceux-là sont de moins en moins nombreux. De plus en plus d’Occidentaux comprennent ce qui se passe, prennent les bonnes décisions. L’Occident déploie ses ailes comme un aigle, c’est une très belle histoire.

L’Occident a fait un choix dont il a parfaitement calculé les conséquences possibles. J’ai clairement l’impression qu’il ne craint plus rien, pas même une guerre nucléaire, parce que ses principes fondamentaux ont été touchés. On voit circuler des slogans comme « L’argent compte, mais la liberté encore plus ». Les Occidentaux se sont rappelé leurs valeurs de base, or s’il y a bien quelque chose qu’ils savent faire, c’est ne pas avoir peur, mourir et tuer pour préserver leur liberté…

Les cinq continents et l’espace ont été conquis par l’Europe, les Européens, des gens qui ont ce tempérament. Maintenant, ils ont été rejoints par les États-Unis, l’Australie, le Canada, etc. Ils n’ont pas peur. Je pense que si Poutine continue son petit jeu, en particulier s’il continue à faire chanter tout le monde en brandissant ses armes nucléaires, nous pourrions assister à des choses tout à fait surprenantes venant de l’Occident. Je suis curieux de savoir comment l’armée et la société russes réagiront lorsqu’elles auront compris qu’on les entraîne vers une confrontation nucléaire avec l’Occident. Sans oublier la Chine : comment réagira-t-elle ?

Je rappelle les propos d’un dirigeant chinois qui a déclaré que la Chine n’avait aucun besoin de cette guerre, et que tout devait être résolu pacifiquement : la Chine laisse clairement entendre qu’une guerre nucléaire n’est pas dans son intérêt. Aussi, il me semble qu’on peut s’attendre à encore beaucoup de chantage de la part de la Russie, un chantage qui pourrait être poussé à son paroxysme. Mais l’Occident réagira très clairement à toute tentative dans ce sens, que cela soit par des canaux directs, officiels ou informels.

Le renseignement occidental est extrêmement perfectionné : chaque dirigeant russe est précisément localisé, si bien qu’il est parfaitement idiot de menacer l’Occident en sirotant son jus de fruit dans un bunker de l’Oural. L’Occident n’a plus peur et il l’a montré très clairement. Donc, si la Russie a envie de faire chanter tout le monde, très bien, qu’elle le fasse ! Mais il me semble que la Russie saura rester « tranquille ». Pourquoi ? Parce que, quoi qu’on dise de leur goût prononcé pour l’au-delà, des gens qui se font faire des manucures et s’assoient à une table de 20 mètres de long pour rester à distance de leurs interlocuteurs ne sont certainement pas prêts à se faire vaporiser par une bombe atomique. Quant à l’Occident, il vit un moment charnière, presque sacré, en ressuscitant ses valeurs fondamentales. Par conséquent, qui donc est destiné à sortir vainqueur de cette confrontation ?

Transcrit par Natalia Kanevsky

Traduit du russe par Clarisse Brossard

  1. Tous les éléments en italique sont des propos paraphrasés tels que rapportés par Oleksiy Arestovytch. (NDT.) 


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