Affiche du festival russo-chinois à Vladivostok, 2018. Photo : okean.org

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Le choix de la Chine pendant l’invasion de l’Ukraine décidera de son destin pour les cent prochaines années à venir
par Wen Jian
12 min de lecture

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Selon le dissident chinois Wen Jian (un pseudonyme), le parti communiste chinois, s’il veut garder le pouvoir, doit couper les liens avec Vladimir Poutine et son complice Xi Jinping et reprendre le cours des réformes et de l’ouverture lancé en 1980 par Deng Xiaoping. Cet article, dont nous proposons de larges extraits, a été publié dans Yibao, le journal en ligne de l’opposition démocratique en exil.

La guerre russo-ukrainienne, qui a officiellement commencé le 24 février 2022, est une répétition de l’invasion historique de la Pologne par l’Allemagne, qui a débuté le 1er septembre 1939 et dont les deux principaux responsables étaient l’Allemagne et l’Union soviétique (la Slovaquie jouait alors un rôle secondaire mineur, comme le Bélarus dans la guerre russo-ukrainienne).

Cette fois, en Ukraine, il y a deux principaux coupables : la Russie et Xi.

Le parti communiste chinois, dirigé par Xi Jinping, est le bailleur de fonds de la guerre russe contre l’Ukraine. Le 4 février 2022, juste avant le début de cette guerre, la Chine a proposé à la Russie de lui acheter 100 millions de tonnes de pétrole.

Le 24 juin 2013, avant que la Russie n’annexe officiellement la Crimée (en mars 2014), Xi Jinping avait signé un accord majeur avec la Russie pour qu’elle fournisse à la Chine 365 millions de tonnes de pétrole au cours des vingt-cinq prochaines années, pour un montant total de 270 milliards de dollars, et la Chine avait alors versé à Rosneft un paiement initial d’environ 60 à 70 milliards de yuans. Après l’annexion de la péninsule de Crimée par la Russie en 2014, la Chine a signé un nouvel accord d’approvisionnement en gaz avec la Russie et a lancé la construction d’un grand projet énergétique, le gazoduc Siberian Power.

Le soutien de Xi à la Russie, depuis qu’il est devenu secrétaire général du parti communiste, a donné au président russe Vladimir Poutine le courage de procéder à l’annexion de la Crimée, prévue de longue date — car c’est le soutien économique de Xi qui a donné à Poutine la possibilité matérielle de lancer une guerre d’agression. En juin 2020, Xi a annoncé au monde entier qu’il avait passé une commande d’un montant de 430 milliards de yuans à la Russie. À maintes reprises, ce parti communiste a soutenu le dictateur Poutine au détriment des intérêts nationaux de la Chine.

Cette fois-ci, Poutine savait très bien que son invasion de l’Ukraine serait sévèrement sanctionnée par l’Occident, mais il a tout de même osé lancer une nouvelle guerre d’agression.

Selon le New York Times, Xi Jinping a reçu en décembre 2021 des informations des États-Unis qui montraient que la Russie était sur le point d’attaquer l’Ukraine. Les États-Unis ont demandé à plusieurs reprises au gouvernement chinois d’assurer une médiation, mais la partie chinoise a refusé et a continué à négocier secrètement avec la Russie. La Chine a au contraire signé un important contrat d’achat de pétrole et a acheté une grande quantité de blé à la Russie pour lui donner un coup de pouce. Le jour de l’ouverture des Jeux olympiques d’hiver à Pékin, Xi et Poutine ont publié une déclaration commune affirmant que « l’amitié entre les deux pays n’aura pas de fin et la coopération n’aura pas de limites », et ils ont dévoilé un large éventail de projets de coopération économique russo-chinois.

La Chine de Xi est la deuxième plus grande économie du monde, et elle est prête à devenir le soutien économique d’une Russie agressive. Depuis le début de cette guerre, Xi a soutenu l’accès des banques russes au système chinois de paiement interbancaire transfrontalier (CIPS) lorsque les grandes banques russes ont été interdites du système SWIFT par l’Occident. Le rouble russe, que la Chine accepte, aurait été réduit à néant par les sanctions occidentales, mais le parti communiste a engagé la Chine à payer pour l’agression de la Russie contre l’Ukraine sur le plan économique et politique.

Après le début de la guerre entre la Russie et l’Ukraine, les médias officiels du parti communiste ont également coopéré avec les médias officiels russes, en propageant des rumeurs et en essayant de tromper le monde.

Les États-Unis, l’Europe, la Grande-Bretagne et le Canada ont interdit à plusieurs grandes banques russes d’utiliser le système de paiement international SWIFT et ont étendu leurs sanctions à des technologies vitales russes. À ce rythme, l’économie russe risque de se retrouver dans une situation désespérée. Poutine n’aura donc bientôt aucun moyen de faire prospérer son peuple ni de développer son économie, et il ne peut déjà maintenir sa dictature qu’en remettant en branle le nationalisme primitif de la Russie. Mais ce nationalisme primitif doit être alimenté par une expansion territoriale constante et des victoires guerrières sanglantes. Il ne peut être jugé qu’à l’aune du succès ou de l’échec. Une seule défaite entraînerait le rejet de ce pouvoir par la nation. Après tout, n’oublions pas que la Russie a bien été démocratisée il n’y a pas si longtemps.

Contrairement à la partition germano-soviétique de la Pologne, la Chine n’a rien gagné à aider la Russie à envahir l’Ukraine, mais elle a tout de même réussi à se mettre à dos presque tous les pays démocratiques du monde. Seul Xi Jinping aurait pu commettre un acte aussi stupide.

Manifestation pro-ukrainienne à Taipei, le 13 mars 2022. // Taiwan News

Xi est le complice du criminel de guerre Poutine dans sa guerre contre l’Ukraine. L’Ukraine a inculpé Poutine devant la Cour internationale de justice de La Haye pour avoir mené une guerre d’agression. Xi Jinping devra également payer le prix de sa complicité. Si le parti communiste chinois n’abandonne pas rapidement Xi, dans son positionnement par rapport à la Russie et l’Ukraine, cela entraînera certainement l’exclusion de la Chine du processus de mondialisation mené par l’Occident.

L’invasion russe de l’Ukraine est l’événement international le plus important depuis la fin de la guerre froide, un tournant historique dans la fin de l’ère de la mondialisation et le redécoupage politique de l’État mondial. Cet événement a conduit à la formation officieuse de deux nouveaux camps dans le monde, car les pays qui sont favorables à la Russie et à la Chine, ceux qui aident la Russie et la Chine seront classés comme des ennemis, et ne seront plus autorisés à commercer avec le reste du monde ni à manger à tous les râteliers.

En bref, l’invasion russe de l’Ukraine a intensifié le conflit entre la démocratie et l’autocratie, et le PCC doit maintenant choisir entre un système stalinien et le système proposé à la fin des années 1980 par Deng Xiaoping. Il doit aller plus loin dans ses réformes politiques pour éviter d’être classé comme un ennemi par l’Occident.

Après la Seconde Guerre mondiale, le parti communiste chinois, qui avait pris le pouvoir en Chine continentale, a choisi de suivre le modèle proposé par l’Union soviétique. Par la suite, l’Union soviétique est devenue l’ennemi des démocraties dans le cadre de la guerre froide, ce qui a entraîné une longue période de réclusion et une économie atone pour la Chine, avec un revenu disponible par habitant de seulement 171 dollars par an en 1978, et un PIB par habitant inférieur à celui des pays pauvres — l’Inde et les pays africains. Le peuple chinois, y compris les membres du parti communiste au pouvoir, souffrait de pauvreté, d’arriération et d’isolement.

La voie de la réforme et de l’ouverture a changé la Chine. L’Occident, dirigé par les États-Unis, a donné à la Chine la possibilité de se développer, et le PIB par habitant de la Chine est maintenant supérieur à 10 000 dollars. Mais la plupart des fruits du développement économique ont été saisis par les puissants, et lorsque Xi est arrivé au pouvoir, il les a encore exploités pour renforcer le régime totalitaire.

Le parti communiste chinois n’a pas pris conscience de la malfaisance du gène autoritaire qu’il a hérité de la Russie soviétique. Au contraire, il s’est solidarisé avec la Russie postsoviétique, tout en utilisant la tolérance et la naïveté de l’Occident, gagnant de l’argent de l’Occident et profitant de ses progrès culturels et technologiques. Pourtant c’est la Russie qui s’est historiquement approprié des millions de kilomètres carrés de terres chinoises et qui a volé, tué et violé d’innombrables compatriotes chinois au début du XXe siècle.

Depuis son arrivée au pouvoir, Xi a intensifié l’utilisation abusive de l’argent durement gagné par les Chinois pour « nourrir » la Russie, qui dispose de bien plus de ressources par habitant que la Chine, et soutenir le régime autocratique de Poutine, retardant ainsi le moment d’une amélioration politique en Russie. Maintenant Xi s’est attaché au char du criminel de guerre Poutine. Si le parti communiste chinois et les centaines de millions de Chinois ne destituent pas Xi, ils se retrouveront dans un camp opposé au monde civilisé.

Il est faux de croire que l’Occident peut gagner la bataille grâce à la seule concurrence du marché et que la démocratie est forcément gagnante. Comment garder cette croyance naïve que les démocraties et les autocraties peuvent encore coexister pacifiquement sur cette terre ? Si l’Occident est en concurrence avec un grand marché du travail de plus d’un milliard de personnes sous contrôle totalitaire, et si ce grand marché du travail sait comment récompenser et punir les prisonniers, et continue d’apprendre les nouvelles technologies de l’Occident pour améliorer la productivité du travail, l’Occident ne pourra jamais s’en sortir. L’Occident n’y gagnera rien. Les démocraties ne l’emportent pas nécessairement sur les autocraties. Sparte a vaincu Athènes il y a plus de deux mille ans.

Aujourd’hui, Poutine nous a fait sursauter, et l’invasion russe de l’Ukraine restera un signal d’alarme pour l’Occident : la sécurité nationale doit être placée au-dessus des coûts économiques, car chaque centime que l’Occident envoie aux autocraties peut se transformer en une balle permettant à l’autocratie d’attaquer la démocratie. Aider l’Inde, le Vietnam, l’Indonésie, le Mexique, le Bangladesh, le Brésil et d’autres pays à prendre le relais de la Chine en matière de fabrication est une mesure que l’Occident ne manquera pas d’accélérer. L’invasion de l’Ukraine par la Russie, soutenue par la Chine, a fait prendre conscience à l’Occident qu’il doit placer la sécurité politique au-dessus des coûts économiques et qu’il ne peut plus se permettre de s’aligner avec les autocraties. Il doit modifier les chaînes d’approvisionnement mondiales sans plus attendre.

Un transfert massif des commandes de fabrication de la Chine vers d’autres pays serait une catastrophe insupportable pour les Chinois et le parti au pouvoir en Chine. Un retour au « cercle intérieur » signifierait un retour au repli sur soi de l’ère agraire, un retour au chaos. Une fois que le développement économique perdra de sa vitesse et que la Chine retournera à la pauvreté et à l’arriération, cela provoquera une rébellion à grande échelle dans toutes les couches de la société. Le PCC, qui s’est appuyé sur ses performances en matière de développement économique pour maintenir la légitimité de son pouvoir, et sur la violence pour maintenir la stabilité, devra revenir au totalitarisme stalinien en politique. Du coup, tout le monde, y compris les fonctionnaires, deviendra otage de la machine totalitaire, dans un état de terreur, de violence, de privation, de vigilance mutuelle et de peur. Mais pour les fonctionnaires de la machine tyrannique, une rétribution considérable sera à portée de main, pour eux-mêmes et pour leurs enfants.

Pour maintenir son développement économique et éviter un retour à la pauvreté et à l’arriération à huis clos, la Chine doit trouver les moyens d’éviter d’être éjectée par l’Occident de la chaîne d’approvisionnement de la division mondiale du travail et de la coopération.

La Chine doit clairement abandonner la Russie et soutenir l’Ukraine avant que la guerre entre la Russie et l’Ukraine ne s’apaise. La Chine est un membre permanent du Conseil de sécurité des Nations unies et s’est clairement engagée en faveur de la sécurité nationale de l’Ukraine lorsque celle-ci a volontairement détruit ses armes nucléaires. En s’abstenant de voter la résolution de l’ONU appelant la Russie à mettre fin à son agression contre l’Ukraine, la Chine a trahi et rompu la confiance de l’Ukraine. Après l’effondrement de l’Union soviétique, l’Ukraine a activement aidé la Chine à développer une technologie militaire moderne et a fourni à la Chine une sécurité alimentaire et un large éventail de ressources ; elle est un pays ami de la Chine.

Avant l’invasion de l’Ukraine par la Russie, le parti communiste chinois a eu une occasion historique de choisir son camp, mais il l’a malheureusement manquée. À cause de l’identification du PCC aux gènes autoritaires de la Russie et de la Chine, à cause de la bêtise et de la suffisance de Xi, et à cause de l’imprévoyance et de la lâcheté des hauts gradés du pouvoir, le PCC a fait le mauvais choix en aidant de facto la Russie à attaquer l’Ukraine, ce qui a conduit à une grosse erreur.

Le 26 février 2022, le ministre chinois des Affaires étrangères a déclaré que la Chine prônait le respect et la sauvegarde de la souveraineté et de l’intégrité territoriale de tous les pays et l’application effective des objectifs et des principes de la Charte des Nations unies, ce qui constitue au moins une prise de distance verbale avec la Russie. Mais dans le même temps, l’État-Parti chinois déclarait que « la sécurité régionale ne peut être garantie par le renforcement ou même l’expansion des blocs militaires », ce qui constitue un déni clair de la préoccupation la plus importante de l’Ukraine : rejoindre l’OTAN afin d’obtenir des garanties de sécurité. Le parti communiste chinois a défendu du bout des lèvres la souveraineté nationale de l’Ukraine, mais il n’a pas réussi à se dissocier explicitement de l’agression de la Russie et a au contraire continué à agir de manière à aider la Russie à envahir l’Ukraine.

Si la Russie perd la guerre, Poutine, âgé de 70 ans, n’aura plus d’argent et sera bientôt chassé du pouvoir par le peuple russe. L’opposition russe arrivera au pouvoir et, pour gagner la confiance de l’Occident, pourrait utiliser Poutine comme un outil d’expiation et de repentance, en le livrant comme criminel de guerre pour qu’il soit jugé par un tribunal international, comme Milosevic l’a été en son temps. La Chine sera certainement mise au ban des nations après la guerre menée par l’Occident, l’Ukraine et le gouvernement démocratique de la Russie post-Poutine réunis.

Même si le parti communiste chinois changeait de cap et abandonnait la Russie en aidant l’Ukraine immédiatement, Xi devrait être remplacé lors du 20e congrès du parti communiste cette année, sans quoi le gouvernement chinois ne pourrait pas gagner la confiance de l’Occident ni de la société chinoise. Non seulement parce qu’il est peu probable que la perception et la pensée de Xi acceptent un changement à 180 degrés, mais aussi parce que les actions perverses de Xi Jinping depuis son arrivée au pouvoir lui ont déjà valu de perdre le cœur et l’esprit de son peuple, ce dirigeant a offensé à la fois son propre gouvernement, le monde universitaire et le secteur des affaires à l’intérieur du pays et dans presque tous les pays civilisés. Xi est le plus grand atout négatif du PCC.

En changeant Xi et en changeant de cap, le PCC peut se sauver.

Ce n’est qu’en abandonnant la Russie et en adoptant une nouvelle Constitution que la Chine pourra de nouveau avoir de l’espoir.

Traduit du chinois par Marie Holzman

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