Photo : ninara

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« Une seule salve de roquettes, c’est le prix pour refaire la route chez nous »
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L’écrivain russe Piotr Alechkovski tient une rubrique sur Facebook intitulée « La faculté des choses inutiles » (par référence au titre du livre de Iouri Dombrovski). Voici deux courts textes tirés de cette rubrique, qui en disent long sur l’état d’esprit des Russes ordinaires. En privé, beaucoup considèrent la guerre comme une calamité.

10 mai

Je suis allé faire un tour là-bas — histoire de jeter un œil —, dans ce vieux village où maman passe désormais l’été. Bien m’en a pris. J’allume le réchaud, le tableau électrique crache des étincelles, la lumière s’éteint.

Je m’endors à la lueur des bougies. Le matin, je me mets en quête d’un électricien, on me parle d’un type qui répare les postes de télévision et les téléphones, un gars pour qui l’électricité n’a pas de secret. Cahot après cahot — la route était sèche, encore heureux ! — j’arrive à Artioukhino : cinq maisons où subsiste encore une lueur de vie, dix, douze autres dans un état d’agonie plus ou moins avancé — ossatures rongées d’humidité, toits effondrés aux bardeaux en lambeaux comme des écailles de poisson qu’on aurait raclées avant de les jeter, portes barrées de planches, aux gonds déglingués — à l’intérieur, c’est bien simple, le moindre bout de fer ou de fonte a été arraché et porté à la casse. Les gens qui vivent encore dans le village se livrent au pillage, c’est comme ça.

L’isba est vaste et ancienne, les fenêtres aux chambranles délabrés tiennent à peine. Dans la cour, une antique Lada rafistolée, sans pare-chocs ni plaque d’immatriculation, et une moto tout-terrain. Le perron branle et grince. La porte est grande ouverte, il y a des fissures dans l’entrée, des bouts de métal et des carcasses de téléviseurs ici et là.

Tioma dormait, enroulé dans une couverture sur un lit non défait. Le plancher dont les lames ont gonflé s’effondre par endroits, des lambeaux noircis de papier fuligineux pendent des murs et du plafond, l’isba a dû jadis être tapissée ; à côté du lit, une table sur laquelle se trouvent des pistaches pour moitié décortiquées. Contre le mur, des enceintes archaïques — le gars doit aimer écouter la musique à fond — et une petite table avec une lampe, une loupe, plusieurs téléphones : son poste de travail. Des chiffons sur un banc, un vieux poêle russe affaissé, mais il fait bon dans l’isba. Je lui explique les choses, lui expose la raison de ma visite.

Il est jeune, un sourire sympathique ; un pantalon de survêtement usé, pas lavé depuis des lustres, lui tombe sur les genoux et sur les fesses. Il est prêt en cinq minutes, avale juste un verre d’eau, fourre dans ses poches des tournevis, des pinces et un rouleau de ruban isolant. Nous voilà partis.

En chemin, je demande : « Où est-ce que tu travailles ? » Il sourit, un peu embarrassé : « Je suis à mon compte, on gagne plus au noir qu’à la scierie : il n’y a plus que des esclaves là-bas. Dix mille par mois, c’est quoi ? »

Je réponds : « Que dalle. » Le gars sourit de nouveau.

« Je n’ai pas fait d’études, j’ai tout appris par moi-même, j’ai plein de travail, on m’appelle partout, il n’y a plus d’ateliers de réparation dans le coin.

— Tu n’as pas peur d’être mobilisé ?

— Vingt-huit ans. Peuvent aller se faire voir ! J’ai passé le cap.

— Qu’est-ce que tu penses de la guerre ?

— Qu’est-ce qu’il y a à en penser ? Ça fait longtemps que c’est chacun pour soi, alors maintenant ! C’était déjà difficile, ça va être encore plus dur. »

Lui, il se terre dans son trou, il espère tenir le coup, il ne plante pas de pommes de terre, fait des petits boulots en plus : la semaine dernière, il a planté des patates pour des gens de Moscou.

« Tu as une copine au moins ?

— J’en ai plein. » Il sourit de nouveau.

Quand on est jeune, on n’a peur de rien.

Nous roulons ; nous traversons des villages naguère prospères et peuplés où, comme à Artioukhino, on trouve des survivants. La plupart des habitants ont décampé, ceux qui restent sombrent dans l’alcool et finissent au cimetière.

Il a tout réparé rapidement, repéré le fil mal connecté responsable des étincelles, remplacé un truc, remmaillotté le tout, rabattu le porte-fusible : la lumière s’est allumée, le réfrigérateur s’est mis à ronronner. Il a bricolé le décodeur de la voisine, lui a réglé vingt chaînes : jusque-là, elle en regardait seulement quatre, mais « juste des films, hein, avant d’aller me coucher ».

Elle a proposé au gars un seau de plants de pommes de terre, il a refusé.

« T’as tort, dit la voisine, cette année j’vais en planter deux rangées de plus, tout le monde fait ça ici. Y en a qu’ont labouré trois, quatre sillons en plus pour faire des provisions. On s’prépare.

— À quoi, Liouska ?

— Tu sais très bien, pose pas de questions stupides. »

Chacun terré dans son trou, au fond de son trou, sans broncher, et avec de l’espoir. Et chacun pour soi.

Que tout aille au diable ! En effet, tout va à vau-l’eau ici. Ça ne date pas d’hier d’ailleurs, mais personne ne le remarquait, on ne cherchait même pas à ravauder les choses. Quand on colmate les nids-de-poule sur la route, ça tient à peine quinze jours. Les gens ici sont des matériaux jetables.

Sur le chemin du retour, Tioma, secoué par un cahot particulièrement violent, déclare tout à trac :

« Une seule salve de roquettes, c’est le prix pour refaire la route entre chez nous et le centre du district. Les camions à benne sont en panne. C’est pas maintenant qu’on va les réparer. Maintenant, terminé, c’est bel et bien foutu. »

Je l’ai reconduit jusque chez lui.

« Elle est à toi, la Lada ?

— Ouais, je l’ai achetée. Des réparations à n’en plus finir, et il faut que je passe mon permis. C’est pas demain que je vais rouler avec. »

Il m’a fait un signe d’adieu, il s’est engouffré dans son entrée obscure et il a disparu.

13 mai

Le mois dernier, une de mes vieilles connaissances m’a avoué qu’elle n’avait pas l’intention de quitter la Russie du fait de la situation actuelle.

« Tu sais, j’ai décidé de rester tranquillement dans mon coin, je n’ai nulle part où aller, personne ne m’attend, tu comprends… »

J’ai hoché la tête d’un air morne : pourquoi s’épanchait-il de la sorte ? Il aurait pu aussi bien ne rien me dire, ai-je pensé.

Et voilà qu’il y a quelques jours, je le revois. Il me raconte devant un verre qu’en traînant dans le cimetière du village, non loin de la datcha où il passe désormais le plus clair de son temps, il a déniché une vieille croix de bois mise au rebut. Jugée inutile, elle avait été abandonnée sur le tas de déchets et remplacée apparemment par une nouvelle, en fer celle-là. Aucun nom n’était inscrit dessus, et mon ami, qui s’y connaît, a considéré qu’elle pouvait encore parfaitement servir, au moins dix ans encore. Il a pris une petite planche, y a tracé de façon très lisible : VOLNOVAKHA, MARIOUPOL, BOUTCHA, GOSTOMEL, POPASNAÏA… et l’a clouée solidement au milieu de la croix. Il a rapporté la croix au cimetière et l’a plantée là, un peu à l’écart des tombes mais pas très loin du portillon d’entrée pour qu’on la voie en entrant.

Si c’est sa façon à lui de « rester tranquillement dans son coin », je lui tire mon chapeau.

Traduit du russe par Fabienne Lecallier

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