Le discours de Volodymyr Zelensky à la conférence GLOBSEC2022 // Compte Twitter d’Ivan Korčok, ministre des affaires étrangères de la Slovaquie

Le discours de Volodymyr Zelensky à la conférence GLOBSEC2022 // Compte Twitter d’Ivan Korčok, ministre des affaires étrangères de la Slovaquie

En Europe, il ne saurait y avoir d’exceptionnalisme français
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Face à la guerre russe contre l’Ukraine, les ambiguïtés stratégiques de la France et de l’Allemagne sont inquiétantes. La réitération des propos malavisés d’Emmanuel Macron à propos d’une « humiliation » qu’il faudrait éviter à la Russie a notamment pour effet de conduire de plus en plus de pays européens à imaginer une autre voie que celle de l’UE et de l’OTAN sur les sujets de sécurité.

Après l’importante conférence de Tallinn à la mi-mai, à laquelle nous faisons référence dans notre précédent article, s’est tenue du 2 au 4 juin 2022 à Bratislava le traditionnel Global Security Forum (Globsec) auquel participaient comme orateurs, côté français, Marie Mendras, autrice régulière de Desk Russie, et l’auteur de ces lignes. Cette année, pourtant particulièrement cruciale, aucun officiel français n’était présent, alors que de nombreux présidents, Premiers ministres, ministres des pays d’Europe centrale et orientale ainsi que des Balkans occidentaux, de l’Autriche et des pays nordiques, et la présidente de la Commission européenne avaient fait le voyage. Outre l’adresse inaugurale du président Volodymyr Zelensky, l’Ukraine était aussi très présente au plus haut niveau lors des discussions, soit de manière physique, soit à distance.

Si la France et l’Allemagne étaient peu visibles, elles furent, comme deux semaines avant à Tallinn, des sujets centraux de discussion. Le propos, à leur égard, ne consistait plus seulement à pointer leurs différences, jugées incompréhensibles, dans l’appréhension de la guerre en Ukraine, mais bien souvent à se demander comment contourner leur position, souvent considérée comme un frein. On ne saurait certes dire que c’était une obsession : souvent aussi les différentes personnalités, dans les discussions ouvertes comme dans les échanges privés, préféraient définir leurs propres positions comme si celles de la France et de l’Allemagne n’existaient pas. Peut-être d’ailleurs était-ce le plus frappant. C’est d’ailleurs corroboré par de nombreuses autres discussions que j’ai pu avoir au cours des dernières semaines : on considère soit que les positions françaises ou allemandes n’ont pas d’importance — on ne leur accorde aucun prix —, soit qu’en tout cas elles ne doivent pas en avoir. Dans les discussions avant la crise de la Covid-19 et après la rencontre d’août 2019 entre Emmanuel Macron et Vladimir Poutine à Brégançon, ou encore dans la seconde moitié de 2021, le sujet était plutôt de savoir comment prévenir l’attitude jugée complaisante de la France et de l’Allemagne envers la Russie. Là, il semblait surtout que la majorité des pays européens, le cas échéant alliés aux États-Unis et au Royaume-Uni, seraient assez forts pour agir sans Paris et Berlin. L’agression russe contre l’Ukraine a eu finalement pour effet de contribuer à changer le centre de gravité de l’Europe en renforçant l’alliance implicite des pays favorables à une attitude sans compromis.

Ce front européen contre des positions jugées, à tort ou à raison, lénifiantes et peu cohérentes à l’égard de Moscou se dessine précisément — ce qui est peu souvent relevé — au moment où la France préside pour six mois le Conseil de l’Union européenne. La guerre en Ukraine a largement oblitéré les réalisations de cette présidence sur d’autres sujets (GAFAM, salaire minimum, environnement, etc.). Il est vrai aussi que la menace russe n’avait été mentionnée que très allusivement et de manière vague dans le texte préparatoire de la présidence française, alors que c’était le dossier structurant sur le plan stratégique. La France aurait pu largement ressouder une unité européenne large sur ce point en changeant de pied après la rebuffade du Conseil européen de juin 2021, où le projet allemand, soutenu par la France et l’Autriche, d’un sommet Union européenne-Russie avait été rejeté. Il n’était pas trop tard — peut-être d’ailleurs ne l’est-il toujours pas puisqu’il reste 21 jours de présidence française — pour que la France se pose en leader dans le soutien militaire à l’Ukraine afin que celle-ci se défende et reconquière les territoires perdus depuis 2014. Une évolution en ce sens et un soutien décisif de Paris, lors du Conseil européen de juin, pour que le statut de candidat à l’UE soit reconnu à l’Ukraine permettraient assurément à la France de se positionner comme faiseuse d’unité.

Dans l’hypothèse contraire, c’est la France, plus encore que l’Allemagne, qui risquerait d’être blâmée et qui pourrait perdre pendant longtemps une capacité de leadership, au moins sur les questions stratégiques. Cela pourrait d’ailleurs avoir des conséquences induites dans d’autres domaines. L’Ukraine est devenue le sujet sur lequel des positions prétendument nuancées ou en demi-teinte sont perçues comme inacceptables. La première victime d’une telle évolution pourrait être le développement d’une politique de défense européenne, poussée fortement par la France, dans le cadre de ce qui avait été peu judicieusement nommé « autonomie stratégique ». Le terme avait déjà été fortement critiqué il y a quelques années, mais des progrès lents avaient été malgré tout accomplis. L’idée générale — même si sa traduction opérationnelle et institutionnelle reste pour le moins obscure — d’une capacité, pour l’UE, d’agir seule si les États-Unis étaient absents avait été comprise et souvent approuvée, en particulier au lendemain du retrait des troupes américaines d’Afghanistan. Mais alors que le test en grandeur nature était l’Ukraine, la ligne jugée trop peu directe de la France risque de porter atteinte à l’un des projets phares du président français.

La tentation se fait donc jour pour certains pays de forger de nouvelles formes d’alliances de sécurité qui pourraient inclure l’Ukraine, la Moldavie, voire la Géorgie — la situation politique rend toutefois difficile une telle évolution pour ce dernier pays. D’ores et déjà, le Royaume-Uni, la Pologne et les pays Baltes, notamment, ont renforcé leurs alliances avec l’Ukraine sur le plan sécuritaire. Devant la division de l’UE, mais aussi le relatif retrait de l’OTAN sur le plan opérationnel de la guerre en Ukraine en raison, là aussi, des désaccords entre États membres — nul n’attend d’ailleurs des évolutions significatives lors du sommet de Madrid de 28 au 30 juin 2022 —, certains envisagent des initiatives spécifiques qui, sans détruire les organisations existantes, permettraient de réunir des pays plus déterminés dans la réponse aux agressions russes. Certes, il est trop tôt pour discerner selon quel schéma elles pourraient se dessiner et prédire leurs chances de succès, mais le fait même qu’elles soient évoquées constitue pour le moins un signe. Il n’est certes pas fortuit que le Royaume-Uni paraisse très allant sur ce thème : il peut être tentant, pour le Premier ministre britannique, de s’appuyer là-dessus pour faire oublier le désastre du Brexit, rhabillé aux couleurs du « Global Britain », et les scandales internes, et pour renforcer sa distance avec l’UE.

Pour la France en particulier, cela représenterait une autre forme d’échec. D’un côté, alors qu’elle semble parfois craindre, avec les possibles nouveaux élargissements, une évolution dont le centre de gravité se déplacerait en sa défaveur, une attitude trop peu enthousiaste à leur égard et une position définie maladroitement comme « conciliatrice » dans la guerre en Ukraine ne pourraient qu’encourager un tel mouvement, parfaitement évitable. D’un autre côté, alors que la France entend parfois jouer une certaine différence avec Washington tout en reconnaissant les États-Unis comme son « plus ancien allié », une forme de distanciation, même ténue, avec l’engagement du président Biden dans le soutien à l’Ukraine peut provoquer une attirance encore plus forte de la plupart des pays européens pour la puissance américaine.

Certes, il faut le rappeler, la France soutient sans ambiguïté l’Ukraine, lui fournit des armes, notamment les canons Caesar de haute précision, et a pris l’initiative d’aider Kyïv dans les enquêtes sur les crimes de guerre commis par les forces russes. Mais quelques expressions malvenues, la perception, vraie ou fausse, d’une tentation de ménager le régime russe et d’une absence de volonté de le faire perdre totalement, continuent de jeter un trouble réel parmi nos alliés et en Ukraine même. Le soutien, dès fin juin 2022, et sans tentative de report, à la candidature de l’Ukraine à l’UE sera certainement ici un facteur déterminant.

Pour la France, comme d’ailleurs pour l’Allemagne, la guerre russe contre l’Ukraine oblige à une nouvelle mise à jour de notre « logiciel » stratégique — elle aurait sans doute dû venir beaucoup plus tôt. Cela devient vital pour garantir à la France son caractère moteur, sur ce plan, au sein de l’Union européenne. Pendant longtemps, pour des raisons qu’on pouvait certes comprendre, la France a flirté avec l’idée d’une forme d’exceptionnalisme, qui se dessinait aussi dans d’autres domaines. Emballée par cette idée, elle n’a sans doute pas perçu assez rapidement les soubresauts du monde et notamment le danger mortel que représentait la Russie de Poutine. Paradoxalement d’ailleurs, elle a largement remisé ce qui était aussi la source de son exceptionnalisme, au moins en termes de discours ; sa défense inconditionnelle des droits de l’homme et son devoir de poursuivre les régimes qui les enfreignaient. Elle a aussi été parfois trop fascinée par les soi-disant « grands États », établissant comme une hiérarchie implicite entre les pays selon leur taille et leur statut — cela explique largement son indulgence et son attirance pour Moscou (ou pour Pékin) et son manque d’attention, d’intérêt et de connaissance pour l’Ukraine et d’autres supposées « petites nations », pour reprendre les termes de Milan Kundera.

Le temps de la conversion du regard est venu.

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