Pourquoi vouloir la victoire de l’Ukraine ?

Aujourd’hui, l’armée ukrainienne est mise à rude épreuve dans le bassin du Don. Certains considèrent qu’il faudrait consentir à une victoire russe. Mouvement d’humeur ou lâche hypocrisie ? Il est important de réaliser à quel point la guerre menée par la Russie s’inscrit dans la durée. Il est fondamental de vouloir la victoire de l’Ukraine.

Le système politico-médiatique est enclin à la cyclothymie. Après avoir redouté l’effondrement de l’Ukraine dans les jours suivant l’offensive russe du 24 février dernier, la résistance et l’affirmation d’une « nation en armes » suscitèrent le plus grand optimisme. La question était désormais de savoir jusqu’où il faudrait soutenir la contre-offensive ukrainienne. Ne devait-on pas éviter à la Russie de Vladimir Poutine une « humiliation » en lui offrant une « porte de sortie » ? Quitte à récompenser l’agresseur, à humilier l’agressé et à sanctifier une épuration ethnique à coups de bombes ?

C’est d’abord une question de principe et de prévalence des normes générales du droit : la souveraineté, l’intégrité territoriale et l’inviolabilité des frontières d’un État national pleinement reconnu sur la scène internationale et membre de l’ONU depuis sa fondation ! Un État indépendant depuis la dissolution de l’URSS, décision non pas imposée par l’Occident mais voulue par les présidents russe, bélarusse et ukrainien de l’époque. Les frontières ukrainiennes ont été reconnues par la Russie elle-même. Rappelons la signature du mémorandum de Budapest (1994) et du traité d’amitié russo-ukrainien (1997). Sur un plan général, l’Acte final d’Helsinki (1975) exclut la modification des frontières par la force, principe repris dans la charte de Paris (1990), celle-ci marquant la fin de la guerre froide.

Fermer les yeux sur une telle violation du droit, au nom du « pragmatisme », c’est-à-dire d’un cynisme au petit pied, stimulerait le révisionnisme géopolitique et le revanchisme historique du maître du Kremlin et de la structure tchékiste qui le sert. Après une pause stratégique, nécessaire pour digérer ses gains territoriaux, reconstituer ses forces et jouer dans les interstices du front occidental, la Russie, animée par le culte de la puissance (la derjavnost), repartirait à l’assaut des frontières de l’Europe. Dans l’intervalle, une « guerre hybride » intensifiée aurait testé les résistances en Europe du Nord, aux frontières des États baltes et de la Pologne comme dans le bassin de la mer Noire.

Il faut ici souligner la jeunesse et la fragilité de la structure géopolitique de l’Europe, « vieux continent » dont une grande partie des frontières ne date que du XXe siècle. Il serait aisé pour l’un ou l’autre État d’écrire une dissertation historisante et d’exhiber des cartes du passé pour justifier revendications et coups de force. Bref, le running gag sur Francis Fukuyama, moins lu que cité, le propos désabusé sur la revanche de l’Histoire et la résignation devant le fait accompli annonceraient le retour au bellicisme heureux et sans frontières d’autres temps.

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Exercice de l’OTAN en mer Noire, 2019. Photo : nato.int

La fin de la paix en Europe et l’effondrement de l’ordre international, qui, vaille que vaille, a contenu l’agressivité des puissances révisionnistes, auraient des répercussions à l’échelon mondial. Allié et soutien de la Russie-Eurasie, le parti-État communiste chinois et son « petit timonier », Xi Jinping, seraient encouragés dans leur entreprise de destruction de l’hégémonie occidentale. La pression sur le détroit de Taïwan, les îles et les archipels des « méditerranées asiatiques » (mers de Chine du Sud et de l’Est) serait accentuée. Sans oublier les frontières himalayennes de l’Union indienne. Dans le sillage de l’Eurasie sino-russe, de petits et moyens « perturbateurs » seraient induits en tentation.

Pour toutes ces raisons, l’Occident doit faire preuve de clarté morale, d’unité dans la volonté et de résolution dans son soutien à l’Ukraine. Nonobstant la théorie des jeux et de savants développements sur la gradation de la riposte, entrecoupés d’appels à la paix, il faut comprendre que Poutine veut prendre l’Ukraine, non plus en une fois mais par tranches, et qu’il détruira ce qu’il ne peut conquérir. Ses armées et sa machine policière avanceront jusqu’à ce qu’ils soient arrêtés. Lui-même se voit en guerre contre l’« Occident collectif », ce qui nous renvoie à la grande leçon politique de Julien Freund : « Ce n’est pas moi qui désigne l’ennemi, c’est lui qui me désigne comme tel. » C’est aussi simple que cela.

Il n’y a donc pas d’alternative véritable et honorable à la victoire de l’Ukraine. On entend déjà les fausses interrogations métaphysiques sur le sens d’un tel vocable : qu’est-ce que la victoire au XXIe siècle ? La guerre n’est-elle pas morte ? Tout ne fait-il pas que s’écouler ? Sous prétexte que rien n’est éternel ici-bas, les sophistes congédient l’être et se replient dans le domaine des représentations. Reportons-nous simplement à la définition que le Larousse donne de la victoire : « Issue favorable d’une bataille, d’une guerre. Contraires : débâcle – débandade – déconfiture – déroute. » Peu ou prou, cela correspond à ce que les stratèges nomment l’« état final recherché », à supposer que l’on ne recherche pas la défaite.

Il reste à s’interroger sur les termes d’une victoire de l’Ukraine dans la présente guerre. L’issue de la bataille de Kyïv a déjà permis d’éviter le pire : l’effondrement de l’État ukrainien. Celle de Kharkiv a montré la capacité à mener des contre-offensives locales. Dans le bassin du Don, résister aux bombardements et arrêter la progression au sol des unités russes seraient d’autres succès. De nouvelles livraisons d’armes occidentales y contribueront (voir la prochaine livraison de lance-roquettes multiples américains).

La situation dans le bassin du Don ne saurait occulter celle du Sud ukrainien. Certes, la ligne de front ne bouge guère et Mykolaïv n’est pas tombé. Néanmoins, les territoires conquis au nord de la péninsule de Crimée sont importants, l’Ukraine se voyant privée d’une partie de son littoral. Quant au port d’Odessa, il est l’objet d’un blocus naval qui asphyxie l’Ukraine et paralyse tout mouvement en mer Noire, au péril de l’équilibre alimentaire mondial.

Dans cette partie du territoire, le plus important est de dégager Odessa, port sans lequel l’Ukraine deviendrait un État géographiquement enclavé, privé d’accès à la « plus grande Méditerranée » (mer Noire incluse) et donc à l’Océan mondial. En l’état des choses et par crainte d’une montée aux extrêmes, une opération navale de l’OTAN ou d’une coalition occidentale venant forcer le blocus semble difficilement concevable.

À défaut, la possibilité d’une flotte internationale sous drapeau de l’ONU, avec un mandat voté par l’Assemblée générale des Nations unies, est envisagée. Sur le plan diplomatique, un tel projet pourrait permettre d’« embarquer » un certain nombre de pays émergents et non alignés qui se sont prudemment tenus à l’écart des votes de condamnation de l’action russe. Sur le plan opérationnel, le doute s’impose : la volonté de puissance russe inhibée par les couleurs de l’ONU ? Allons donc !

Une autre réponse consisterait à déployer sur la côte ukrainienne et le long des côtes de la mer Noire des batteries côtières et des missiles anti-navires à longue portée, afin de tenir à distance les bâtiments russes. Pratiquant le cabotage, les navires céréaliers pourraient ainsi évacuer les céréales depuis le port d’Odessa, en direction des détroits turcs et de la mer Méditerranée. N’oublions pas cependant que la Russie dispose de moyens de frappe à très longue distance.

Résumons-nous. Tenir dans le bassin du Don, frontière géohistorique de l’Europe depuis l’Antiquité, et préserver l’ouverture de l’Ukraine sur la mer Noire ; maintenir le front diplomatique occidental existant sur le principe de la souveraineté et de l’intégrité territoriale, Donbass et Crimée compris : voici les termes d’une victoire ukrainienne, en conservant à l’esprit le fait que cette guerre s’inscrit dans un conflit bien plus large.

C’est dans cette perspective qu’il faudrait intégrer l’Ukraine dans les instances euro-atlantiques : l’Union européenne et l’OTAN. De fait, la simple appartenance à la première, un commonwealth plus qu’un commonwill, ne suffirait pas en matière de défense et de sécurité. Si tel était le cas, la Finlande et la Suède taperaient-elles à la porte de l’OTAN ? L’avantage comparatif de cette dernière s’explique par le leadership hégémonique des États-Unis et les moyens qu’ils mobilisent pour la défense de l’Europe.

Ceux qui se référent maladroitement au « camp de la paix » (triste réminiscence de la propagande soviétique) objecteront qu’il faudra bien vivre avec la Russie, ce qui implique que l’on privilégie la diplomatie. Sophisme. Poutine n’est pas un « homme-effet » qui se contenterait de réagir aux « hommes-causes » (les Occidentaux) : il veut conquérir des territoires autrefois sous domination russo-soviétique et prétend asseoir sa domination sur l’Europe. « Concessions » et « compromis » l’inciteront à aller de l’avant. Au vrai, la diplomatie est gouvernée par le rapport des forces sur le terrain.

Bref, un comportement de soumission ne nous préservera pas du danger. Il importe de comprendre que la menace russe qui pèse sur l’Europe ne saurait s’expliquer par un quiproquo, de regrettables maladresses ou un problème d’ordre technico-institutionnel. Cette menace est structurelle — c’est une donnée géopolitique que la politique d’apaisement des quinze dernières années n’a pu modifier —, et il faut la contrer.

La paix par la force donc, dans l’ordre de la chair, non pas la paix évangélique et l’eschatologie des fins dernières, qui sont d’un autre ordre. Réaliser cela et modifier nos cartes mentales en conséquence serait une grande victoire. Cela signifierait sortir d’un comportement impolitique que les gouvernements occidentaux ont trop longtemps pratiqué.

Professeur agrégé d’histoire-géographie et chercheur à l’Institut Français de Géopolitique (Université Paris VIII). Auteur de plusieurs ouvrages, il travaille au sein de l’Institut Thomas More sur les enjeux géopolitiques et de défense en Europe. Ses domaines de recherche couvrent la zone Baltique-mer Noire, l’Eurasie post-soviétique et la Méditerranée.

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