Photo: Arthur Bondar

Photo: Arthur Bondar

Alexander Chekmenev : « Photographier, c’est ma manière de me battre »
20 min de lecture

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Propos recueillis et traduits par Clarisse Brossard

Né en 1969 à Louhansk, Alexander Chekmenev est l’un des photographes ukrainiens contemporains les plus connus. Il vit à Kyïv. Sa pratique le place à la croisée de la photographie d’art et du documentaire. Il s’intéresse le plus souvent aux personnes déshéritées et en marge de la société : mineurs du Donbass, sans-abri de Kyïv, personnes âgées à Louhansk, simples citoyens victimes de l’invasion russe.

Sur quel projet travailliez-vous avant le 24 février ? Comment avez-vous vécu les premiers jours de la guerre ?

Avant le début de l’invasion, je travaillais pour le magazine Forbes Ukraine. Le 22 février, la rédaction avait décidé de consacrer une couverture à la guerre car la situation se tendait de jour en jour dans le Donbass. Le 22, j’avais trouvé un militaire à photographier : un homme d’une trentaine d’années, expérimenté. Il se rendait dans le Donbass et nous devions nous croiser le 25 à Kyïv. Il semblait avoir plein de choses à raconter. Mais bien évidemment, rien de tout cela ne s’est fait : le 24 au matin, il a annulé notre rendez-vous, le numéro prévu de Forbes n’est pas sorti. Tout est passé à l’arrière-plan : les troupes russes avançaient, chacun cherchait avant tout à se mettre à l’abri. C’est ainsi que mon travail pour Forbes s’est arrêté.

En réalité, quand la guerre a commencé, le 24 février, je ne me suis même pas réveillé, je n’ai pas entendu les explosions. J’habite rive gauche et c’était surtout sur la rive droite que l’on entendait clairement les détonations. Je connais des familles qui sont immédiatement parties se réfugier dans des villages et qui, par une terrible ironie, se sont ensuite retrouvées sous occupation.

Comment la guerre a-t-elle modifié votre vie personnelle et votre travail ?

C’est à ce moment-là qu’il y a eu un tournant. Forbes a proposé à sa rédaction de quitter Kyïv pour trouver refuge plus à l’ouest. Nous sommes quatre à être restés. Pourquoi suis-je resté alors que j’étais quasiment sûr que les troupes russes entreraient dans Kyïv et commettraient des destructions terribles dans la ville ? En fait, j’ai senti qu’il était de mon devoir de documenter ces destructions. Photographier, c’est ma manière de me battre. Si on me mettait une mitrailleuse entre les mains, je dirais non, l’arme que je sais manier, c’est mon appareil photo. Et d’ailleurs, c’est un métier extrêmement dangereux dans cette guerre : plus de 30 journalistes ont déjà été tués depuis le 24 février.

Ma compagne, sa fille et moi, nous nous abritions entre deux murs, dans mon minuscule atelier, nous dormions par terre. Cela a duré une semaine. On entendait des détonations terribles, en réalité il s’agissait le plus souvent du bruit de la défense antiaérienne qui protégeait le ciel au-dessus de Kyïv. Soldats de la défense antiaérienne, armée de l’air, infanterie : ce sont de véritables héros vers lesquels nos prières doivent aller !

Ma priorité était de mettre en sécurité ma famille. Ma fille de 16 ans et mon ex-femme habitent rive droite. Il n’y avait plus de moyens de transport pour se rendre jusqu’au pont. À cause de l’immense queue de voitures, des check-points et des contrôles, cela prenait jusqu’à deux heures. Ou alors il fallait y aller à pied, traverser le pont, puis faire du stop.

Ma fille n’était pas encore prête à partir. Au téléphone, elle me disait : « Papa, pourquoi devrais-je quitter ma maison, mes amis, notre pays, notre terre ? » Un matin, en sortant sur le balcon, elle a vu des hélicoptères au-dessus de Vychgorod [petite ville située à 17 km au nord de Kyïv, sur la rive droite du Dniepr, au bord du réservoir de Kyïv, NDT]. La guerre était arrivée à sa propre fenêtre, mais cela ne l’a pas encore convaincue de partir : elle et sa mère se sentaient encore en relative sécurité et avaient commencé à faire du bénévolat. J’ai conseillé à ma fille de filmer tout ce qu’elle voyait autour d’elle (plus tard, elle aimerait devenir chef opérateur).

Ensuite, elles ont déménagé de Vychgorod à Obolon [quartier du nord de Kyïv, rive droite, NDT]. À cause de la centrale hydroélectrique de Vychgorod, j’étais extrêmement inquiet : si les Russes avaient bombardé la centrale, nous aurions été tout simplement submergés, dans le meilleur des cas, les immeubles auraient été recouverts d’eau jusqu’au 4e étage. C’étaient des informations qui circulaient à ce moment-là, mais personne n’était sûr de rien.

Au bout d’environ trois semaines, elles ont dit qu’elles voulaient désormais partir. Des amis slovaques leur ont ouvert leur porte. En Slovaquie, les gens ont été incroyablement bons et accueillants ! Ma fille étudie désormais le polonais pour démarrer des études de cinéma en Pologne. J’avais toujours souhaité qu’elle fasse des études en Europe, et finalement cette guerre a fait basculer son destin.

Pendant cette période, je me disais que si l’imbécile du Kremlin appuyait sur le bouton nucléaire, c’est Kyïv qu’il déciderait de raser en premier. Alors que j’envisageais cette fin imminente, j’ai pensé à mes négatifs et j’ai regretté de ne pas les avoir confiés à ma fille au moment du départ. Ils étaient déjà numérisés, et j’ai passé plusieurs jours à télécharger des téraoctets de données sur mon Google drive. Puis j’ai donné le code d’accès à des proches.

En tant que photographe, quand survient une catastrophe comme celle-ci, vous pensez d’abord à mettre votre famille à l’abri, puis aux archives photographiques, puis, en dernier lieu, à vous-même.

Comment a démarré votre nouveau projet photographique intitulé « Citizens of Kyïv » ?

Ce projet est la suite logique de mon travail sur les sans-abri. En fait, depuis le 24 février, notre nation est devenue SDF, littéralement « sans domicile », du simple citoyen au président. C’est en photographiant des SDF que j’ai approfondi mon style, un style qui me suit depuis les années 90, et peut-être même depuis plus longtemps encore, depuis l’enfance.

Dès les années 90, quand les rues ont commencé à se remplir de sans-abri, cela me faisait de la peine, me touchait. J’avais de la compassion pour ces gens et je voulais me conformer à l’exemple du « Dieu plein d’amour pour les hommes » que l’on évoque dans nos prières. La religion ne me convient pas vraiment, mais j’ai une foi très profonde. Le principal message est d’aimer son prochain, tous ceux qui vous entourent, un précepte qui ne cesse d’être enfreint depuis plusieurs millénaires. Avant la guerre, les gens faisaient moins attention à ces choses-là, mais certains ont changé et sont devenus meilleurs, sont capables de prendre des inconnus dans leurs bras, de les aider, de leur apporter cet amour qui nous manque tant.

Aussi, quand la rédaction du magazine du New York Times m’a demandé de réaliser une dizaine de portraits, je n’ai pas hésité une seule seconde. J’ai tout de suite su dans quel style j’allais travailler, et que ce serait le prolongement de la série sur les sans-abri, dans le même esprit. En revanche, sur le plan matériel, il y avait de nombreuses difficultés : il n’y avait personne dans les rues ; Kyïv était presque encerclé ; il y avait des bombardements sur la rive droite qui était très difficile d’accès ; je n’avais pas encore d’accréditation militaire (la carte de presse ne suffisait pas) ; pour des raisons de sécurité, il était interdit de photographier partout, notamment les immeubles bombardés. Mais ce n’était pas tout : des situations conflictuelles se produisaient avec la défense territoriale et la police qui outrepassaient parfois leurs droits. J’ai montré quelques premiers clichés à la rédaction qui m’a donné carte blanche pour continuer. Finalement, nous avons abouti à 24 portraits.

J’ai commencé à me déplacer et à faire des rencontres étonnantes. Par exemple, une femme dont la maison avait brûlé, et à qui il ne restait rien, n’a pas hésité à aller chercher des confitures dans sa cave pour nous les offrir. Elle était prête à nous donner les dernières choses qui lui restaient (cf. portrait 1 : Véra Ivachtchenko, 60 ans, village de Zalissia).

Véra Ivachtchenko, 60 ans, village de Zalissia

Ce sont de tels instants qui font prendre conscience de la force de la photographie et de l’histoire de ces gens. Il est fondamental de recueillir ces histoires et ces portraits ici et maintenant, car plus tard, tout sera balayé : une fois les rues nettoyées, les toits réparés, les carreaux des fenêtres réinstallés, ce sera comme si rien ne s’était passé, et les gens qui témoignent maintenant seront introuvables. Mais ces photographies seront toujours là pour témoigner. Pendant les cinq à dix années à venir, combien faudra-t-il réaliser de documentaires, de films de fiction pour venir à bout de cette histoire ?

Comment rencontrez-vous les protagonistes de vos photographies ?

J’en ai rencontré certains dans le métro. Ce n’est pas évident de photographier dans le métro, même avec une accréditation. Or, les autorités avaient organisé une séance pour les journalistes. On nous a fait descendre en groupe. Les conditions de vie dans le métro étaient terribles. Rien n’avait été fait par la mairie pour ces gens qui dormaient dans des courants d’air en plein mois de mars : ni matelas, ni duvets, ni eau, ni nourriture, ni possibilité de se doucher. Dans les intervalles entre les alertes aériennes, les pauvres gens se débrouillaient pour descendre leurs affaires dans le métro. Ils étaient réellement terrifiés, au point que certains ne remontaient plus du tout à la surface pendant des semaines d’affilée. Je me souviens que, parmi les journalistes étrangers qui avaient été autorisés à filmer, l’un s’est offusqué de ces conditions de survie. Par ailleurs, on peut noter qu’il était assez maladroit de la part des autorités d’attirer les journalistes précisément là où leur gestion laissait à désirer.

Maxime Pavliouk, 20 ans, et Liouba Timtchenko, 17 ans, Kyïv

Dans le métro, j’ai rencontré deux jeunes amoureux qui m’ont particulièrement frappé car ils s’aimaient comme frère et sœur (cf. portrait 2, ci-dessus). La jeune fille avait quasiment le même âge que ma fille. Ils avaient un chat. Quand vous rencontrez un inconnu et que vous êtes capable de reconnaître en lui l’un de vos proches, votre père, votre sœur, alors vous essayez de l’aider, d’un mot gentil, d’une marque d’attention. Quand j’entends parler de bombardements, j’imagine immédiatement que ma fille aurait pu être parmi les victimes. À 26 ans, j’ai vécu la mort de ma compagne comme un choc terrible, cela m’a endurci. En réalité, il suffit d’avoir vécu au niveau individuel la perte d’un seul être proche pour comprendre la tragédie collective de la guerre, des crimes commis à Boutcha par ces démons qui ont senti que tout était permis.

Vita Boyna, 31 ans, et Denis Boyna, 2 ans, Kyïv

J’ai également photographié une mère et son enfant qui dormait dans une sorte de boîte. Tous les journalistes étaient agglutinés autour d’eux pour les photographier ou les filmer. Ce sont des situations que je n’aime pas du tout, et c’est exactement comme cela que la guerre est filmée en général. J’ai attendu que tout le monde s’en aille, j’ai mis en marche mon éclairage, j’ai commencé à discuter avec la mère et j’ai appris que depuis qu’elle s’était fait voler son téléphone, elle n’avait plus de contact avec son mari. J’ai fini par lui acheter un nouveau téléphone.

Malgré la guerre, j’essaie de rester humain et d’aimer l’humanité comme avant. En fait, je ne pense pas que la guerre m’ait changé dans la mesure où je travaillais déjà avec des sans-abri depuis 2017. Sans m’en rendre compte, j’étais déjà devenu une sorte de travailleur social bénévole. Je pense que tout est lié à la capacité que l’on a ou non à ressentir de l’empathie et de la compassion. Bien sûr, si vous n’en éprouvez pas, vous pouvez photographier froidement et garder une distance, peut-être même que les photos obtenues ne seront pas si différentes des miennes. Seulement, ce seront peut-être d’autres personnes, et leurs histoires ne seront pas vraiment racontées.

Le milieu journalistique a aussi une part de responsabilité. Les journalistes effectuent souvent un travail à la chaîne : photographier, filer rejoindre sa rédaction, produire son sujet. Je ne peux même pas blâmer ceux qui exercent leur métier de cette manière, car ils se sont engagés auprès de leur employeur et ils n’ont pas la liberté de faire autrement. Quant à moi, je ne signe aucun contrat avec personne, je photographie ce que je veux. Quand il m’arrive de travailler pour quelqu’un d’autre, je dis souvent : « Je travaille pour vous, mais quand la journée de travail se termine, je continue ma vie de photographe, je continue à vivre par et pour la photographie. » Aussi, je suis assez indifférent aux récompenses ou aux reproches.

Comment avez-vous commencé à documenter les crimes de guerre dans les régions de Kyïv et de Tchernihiv ?

Après avoir commencé mon projet à Kyïv, j’ai compris qu’il fallait continuer en photographiant dans les territoires libérés au nord de Kyïv : j’ai commencé dans l’oblast’ de Kyïv, puis j’ai continué dans celui de Tchernihiv. Entre autres, je me suis rendu à Boutcha. Les récits étaient tout à fait différents de ceux que j’avais entendus à Kyïv : j’étais désormais en train de recueillir des témoignages de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité. Par exemple, l’histoire de dizaines de personnes détenues dans des caves pendant des semaines par les Russes. À ce jour, j’ai réalisé un peu moins de 100 portraits, et ce travail se poursuit, je dois continuer à documenter cette réalité.

J’avais déjà entendu parler de cas où des femmes avaient été frappées à la tête à coups de marteau. Je n’y avais d’abord pas cru : je pensais qu’une telle sauvagerie ne pouvait pas exister. À Irpin1, j’ai croisé des gens qui rentraient chez eux après la libération de leur ville, et c’est là que j’ai à nouveau entendu parler de cette histoire. Je leur ai dit que je n’y croyais pas. Alors, ils m’ont indiqué où aller pour recueillir ce témoignage, et c’était bel et bien vrai.

J’ai été frappé de voir que les personnes que je rencontrais étaient en général disposées à parler de ce qu’elles avaient vécu, même des choses les plus dures. Par exemple, une femme rencontrée dans la rue m’a invité chez elle et a raconté que son fils de 40 ans était mort dans la cave où il se réfugiait pendant un bombardement, alors que sa femme et sa sœur avaient survécu.

Dans la maison voisine vivait un vieil homme d’environ 70 ans, à demi sourd, qui refusait obstinément de se réfugier dans sa cave en cas d’alerte ou de quitter sa maison. Il ne voulait pas être photographié, et m’a envoyé paître en des termes presque grossiers. Il se promenait dans le village pour surveiller les mouvements des véhicules. Il a été légèrement blessé. Savez-vous pourquoi il refusait de partir ? Parce que sa vache avait vêlé !

J’ai également rencontré une femme qui était restée dans son village à cause des chiens et des chats errants. Elle s’en remettait au destin : c’était une femme très religieuse.

Pensez-vous que l’Ukraine change avec la guerre ?

D’une manière générale, l’Ukraine et les Ukrainiens ne changeront pas. Il y aura toujours des gens qui tenteront de profiter de la situation pour faire des affaires, voler, spéculer sur des casques ou des gilets pare-balles. En revanche, la nation a changé radicalement son attitude vis-à-vis de la Russie. Je dirais que, pour 90 % des gens, cette guerre est un facteur de cohésion, et le pourcentage de traîtres est désormais infime.

Pour illustrer, je vais citer l’exemple d’une communication interceptée diffusée par le SBU2 : une Ukrainienne, dont les deux filles sont adolescentes, parle au téléphone avec un Russe. Or, il se trouve qu’elle avait collaboré avec l’ennemi : elle avait dû leur rendre quelques services et elle avait attendu les soldats russes en libérateurs. Et la voilà qui sanglote au téléphone en demandant à son interlocuteur qui étaient ces soldats aux brassards rouges qui avaient occupé son village et violé ses deux filles. Elle ne peut pas s’arrêter de pleurer et lui dit : « Tu m’avais pourtant promis que quand les Russes seraient là, tout irait bien ! »

Vous avez rencontré plusieurs fois le président Zelensky, vous l’avez photographié pour la couverture du Time Magazine du 9-16 mai 2022. Quelle est votre opinion sur son parcours et sur sa personnalité, si populaire en Occident ?

La rédaction du Time m’a contacté après avoir vu les portraits qui venaient de sortir dans le New York Times Magazine. Ils souhaitaient que je réalise une photographie de Zelensky. Ils m’ont demandé si cela m’inspirait et si je pouvais le faire. Je leur ai répondu : « Et comment ! Je sais même précisément quelle photo je vais faire et avec quelle lumière ! »

Quand j’ai reçu cette commande, j’ai immédiatement pensé à une photo de Zelensky que j’avais prise en février 2019, un peu avant son élection, alors que j’étais chargé de l’éclairage pour une séance photo du Guardian Weekend. J’ai toujours mon appareil avec moi, et, au moment où j’installais la lumière, je l’avais photographié : une seule et unique prise, de profil. La lumière change la personne, révèle ses traits saillants. À ce moment-là, j’avais vu en lui quelque chose de frappant : un calme absolu, le calme qui fait qu’on se ressemble à soi-même. Je n’avais donné ce cliché à personne, je ne l’avais pas publié. Je l’avais gardé pour moi car j’attendais que son heure arrive.

Je vais vous révéler un autre petit secret : il y a bien longtemps, avant Maïdan (dans notre Histoire, il y a avant et après Maïdan), j’avais été embauché comme photographe pour la soirée d’anniversaire d’un député. Zelensky était là : il avait été engagé avec sa troupe pour jouer. Je connaissais le personnage joyeux et léger que l’on voyait sur scène, et j’ai été surpris de découvrir quelqu’un de très différent en coulisse : simple, calme, intérieur… et cette intériorité n’avait rien à voir avec un quelconque trac avant de monter sur scène. Ce spectacle n’était pas grand-chose pour lui : manifestement, lui et moi, nous n’étions là que pour gagner notre pain.

Je lui ai parlé de l’un des invités de la soirée : quelqu’un de tout à fait intéressant qui était né dans une famille nombreuse extrêmement pauvre — une famille de huit enfants, je crois. Il venait d’un milieu si défavorisé que c’était dans l’armée qu’il avait pu dormir tout son soûl pour la première fois, et manger à sa faim. Les huit enfants dormaient à tour de rôle sur le lit, ou alors tous ensemble. Puis il est devenu exploitant agricole, plus tard, il a même échappé à des attentats. Avec un journaliste, nous nous étions rendus chez lui pour faire un article à son sujet. Il s’était brusquement mis à pleurer alors qu’il était en train de nous raconter son histoire. J’avais pensé : « Quelle personne accomplie et pourtant quelle fragilité ! »

Je mentionne cet épisode car c’est ce que j’ai raconté à Zelensky. Il m’a écouté d’une façon qui m’a marqué, plein de sérieux et d’attention. Il y avait une forme de profondeur et d’authenticité chez lui. En fait, il y a deux personnes en lui : l’acteur comique et la personne authentique que j’ai entraperçue ce soir-là et que j’ai revue en 2019, en le prenant en photo de manière imprévue.

Le 19 avril de cette année a eu lieu la séance photo pour le Time Magazine. On m’avait donné vingt minutes, ce qui est déjà beaucoup. Zelensky est quelqu’un avec qui il est extrêmement facile de travailler. Pourtant, pendant les dix premières minutes, je n’arrivais pas à trouver l’inspiration et l’état qu’il me fallait pour prendre la bonne photo. Dix minutes, c’est le temps qu’il faut pour s’échauffer, c’est un moment d’approche. En général, je fais très peu de prises, leur nombre se compte sur les doigts d’une main, mais j’ai avant tout besoin d’être dans l’état adéquat. Si cet état n’est pas là ou disparaît, je ne peux plus rien faire.

Les assistants me dérangeaient, la lumière n’allait pas, de même que les dorures tout autour. Une assistante a même fait remarquer qu’il serait bien de se débarrasser de tout cet or qui jurait avec le treillis du président. Pourtant, impossible de tout repeindre pour la séance ! Après ces dix premières minutes, j’ai demandé deux choses : que tout le monde sorte sauf les gardes du corps, et que l’on éteigne les lumières. Les assistants sont sortis à contrecœur, puis ils ont passé une tête en m’indiquant que l’heure tournait.

Une fois les lumières éteintes, mon assistant a réglé l’éclairage. J’avais en tête de photographier Zelensky de profil, et qu’il regarde vers la droite. Mais ça ne marchait pas du tout, et j’ai fini par le photographier avec le regard vers la gauche, exactement comme en 2019. Pourtant, par rapport à 2019 où je l’avais trouvé détaché et calme, son regard avait changé. Quand il est entré, j’ai vu qu’il s’était laissé pousser la barbe. Après le profil, je l’ai photographié de face pour une autre couverture. J’ai utilisé exactement la même technique d’éclairage que celle que j’utilise pour photographier les sans-abri. Au moment du choix de la photographie pour la couverture du Time Magazine, j’ai proposé le noir et blanc, et c’est ce qui a été retenu.

Pour moi, Zelensky est avant tout quelqu’un d’authentique. En Ukraine, on peut lui reprocher différentes choses, mais il est unanimement respecté pour être resté à Kyïv au péril de sa vie, alors que personne ne pensait que la ville tiendrait bon.

Vous êtes originaire de Louhansk dans le Donbass. Dans les années 1990, vous avez répondu à un appel des services sociaux de Louhansk pour prendre des photos d’identité des personnes qui ne pouvaient pas se déplacer en raison de leur âge ou de leur handicap. De ce travail est né le livre Passeport, sorti en 2017 aux éditions Dewi Lewis Publishing. Pouvez-vous nous parler un peu de ce projet ? Pourquoi avoir attendu plus de vingt ans avant de publier ces photos ?

L’impulsion pour publier ce travail est venue de Natalie Matutschovski. Nous nous sommes rencontrés à New York alors que la guerre était en cours dans le Donbass, il y a environ huit ans. J’avais été sélectionné pour un « portfolio review » dans le New York Times, et Natalie était l’une des critiques. Après avoir vu mes photos, elle m’a dit que le Time était intéressé par une publication du projet « Passeport » accompagné d’un texte de Simon Schuster. Dans la foulée, de retour de New York, je me trouvais en transit à Amsterdam pour douze heures et j’ai rencontré Teun Van der Heijden, l’un des meilleurs designers de livres de photographie et d’art au monde. Il a accepté le projet : en un an, il avait créé le design du livre et m’avait aidé à trouver un éditeur. C’est comme cela que Passeport est sorti en Grande Bretagne en 2017.

Si j’avais publié au début des années 2000 ce que j’avais photographié dans les années 90, il n’y aurait pas eu le recul historique nécessaire. C’est au moment où la guerre a commencé dans le Donbass en 2014 que l’on s’est mis à voir ces gens différemment. Beaucoup d’entre eux ne sont plus en vie, ils étaient déjà très âgés à l’époque du projet.

Pour moi, un projet comme Passeport nécessite du recul. Ce n’est pas comme filmer la guerre, où il y a urgence à montrer les images. Pour Passeport, je travaillais sur le temps long. J’aurais souhaité continuer aussi longtemps que possible, mais un jour les services sociaux ont arrêté ce travail car ils n’avaient plus de financements. Finalement, le renouvellement des passeports a été repoussé à l’an 2000.

À l’époque je me disais que ces photographies révéleraient tout leur intérêt dans cinquante ans, ou mieux encore, dans cent ou deux cents ans, quand je ne serai plus de ce monde : ces photographies seraient dans des musées parce qu’elles documenteraient la fin du siècle, du millénaire, les années 90, dont on parlait déjà à l’époque comme d’un moment historique en soi, un moment où le monde criminel avait pris le pouvoir et s’élevait au-dessus des lois. Ce qui était important pour moi à l’époque, c’était d’avoir le temps de documenter la fin de la civilisation soviétique : elle venait de s’effondrer mais ne devait pas disparaître sans laisser aucune trace.

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  1. Cette ville de l’oblast’ de Kyïv s’est trouvée au cœur de violents affrontements du 27 février au 28 mars, date de la reconquête totale de la ville par l’armée ukrainienne. (Toutes les notes sont de l’auteure de l’entretien.) 

  2. Depuis le début de la guerre, le SBU (service de sécurité d’Ukraine) met en ligne des conversations ennemies interceptées sur sa chaîne YouTube (un certain nombre de ces conversations sont disponibles avec des sous-titres en anglais). 

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