Signature de l’armistice, le 22 juin 1940. Photo : Bundesarchiv, Bild 146-1982-089-18 / CC-BY-SA 3.0

Signature de l’armistice, le 22 juin 1940. Photo : Bundesarchiv, Bild 146-1982-089-18 / CC-BY-SA 3.0

Macron, Poutine et le chemin qui mène à la forêt de Compiègne…
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Selon l’ancien dissident, aujourd’hui blogueur russe influent, les appels d’Emmanuel Macron à ne pas « humilier la Russie » et à laisser à Vladimir Poutine une « porte de sortie » ne peuvent que mener l’Europe à la forêt de Compiègne, là où avait été signé, en juin 1940, l’armistice entre la France et le Troisième Reich.

Lorsque, conformément aux engagements pris, l’Angleterre et la France ont déclaré la guerre à l’Allemagne nazie après que cette dernière a attaqué la Pologne, Hitler avait lancé avec mépris : « Cela ne veut pas dire qu’elles se battront. » Il avait raison.

On peut évidemment se demander si les capacités réelles des démocraties occidentales leur auraient permis d’aider la Pologne à arrêter l’offensive allemande. Mais quoi qu’il en soit, les dirigeants démocratiques et leur commandement militaire sont arrivés à la conclusion que ce n’était pas possible. La Pologne ne pouvant de toute façon pas être sauvée, il valait mieux ne pas essayer du tout. À l’ouest a commencé la fameuse « drôle de guerre » au cours de laquelle les deux camps se tiraient mollement dessus à travers la frontière franco-allemande sans entreprendre aucune action militaire décisive.

Ce que les dirigeants démocratiques avaient en tête, c’est une petite chanson que l’on connaît bien : il fallait empêcher que l’incendie de la guerre éclate et prenne les funestes proportions de la Première Guerre mondiale, avec ses millions de victimes. Ainsi, il ne fallait surtout pas acculer Hitler. Il convenait de lui laisser une porte de sortie qui lui permette de sauver la face. Ainsi, on aurait peut-être pu rétablir la Pologne, fût-elle tronquée, dans le cadre d’un compromis acceptable pour toutes les parties.

La suite de l’histoire est connue. Une fois les mains libres à l’est, Hitler n’a attendu que quelques mois pour frapper l’ouest. La politique de la « porte ouverte » censée « permettre un retour au dialogue » a abouti à la disgrâce et à l’horreur de Dunkerque. Ce n’est qu’après cette catastrophe que l’Angleterre s’est mobilisée et est réellement entrée dans la guerre. Et on a quand même eu à déplorer les millions de victimes que l’on voulait tant éviter, d’autant plus que le bilan fut bien plus lourd que celui de la Première Guerre mondiale.

Aujourd’hui, les pays de l’OTAN tentent de fonder leur stratégie de guerre contre la Russie nazie sur deux principes :

  1. empêcher la défaite et la capitulation de l’Ukraine ;
  2. empêcher une escalade et une expansion de la guerre qui entraîneraient les pays de l’OTAN dans un affrontement militaire direct avec le régime russe impérialiste.

Il existe un argument de poids en faveur du second point, un argument que tout individu partageant des valeurs de modernité et d’humanisme comprendra : un affrontement militaire direct avec l’OTAN ne laisserait au régime russe aucune chance de victoire et pourrait inciter le Führer du Kremlin à faire usage de la bombe atomique. Or, le monde contemporain ne survivrait pas à un nouvel Hiroshima. Par ailleurs, personne n’a eu l’occasion de vérifier si l’utilisation ponctuelle d’une bombe atomique pourrait dégénérer en une guerre nucléaire totale de destruction mutuelle.

Par conséquent, les pays de l’OTAN aident l’Ukraine en lui fournissant des armes, tout en craignant que la Russie n’utilise telle ou telle livraison d’armes comme prétexte pour attaquer directement des installations de l’OTAN. Une telle attaque devrait entraîner une réponse tout aussi directe. Les livraisons de l’OTAN suffisent à maintenir l’armée ukrainienne en capacité opérationnelle de combat et à poursuivre sa résistance acharnée, en ralentissant considérablement l’offensive des envahisseurs russes dans le Donbass. Mais ces livraisons sont numériquement insuffisantes pour stopper complètement cette offensive.

On peut supposer que les centres occidentaux d’analyse militaire ont bien calculé le temps qui serait nécessaire pour que les principales forces opérationnelles de l’envahisseur soient broyées dans le « Stalingrad » ukrainien. Une partie des troupes formées et du stock de missiles serait alors épuisée. Les envahisseurs seraient alors incapables non seulement de poursuivre leur offensive, mais aussi de repousser une contre-offensive ukrainienne d’envergure. Aussi, face à la perspective d’un désastre militaire honteux, le Führer du Kremlin accepterait de négocier le retrait des troupes.

Mais on peut faire une autre hypothèse. Les dirigeants occidentaux attendent peut-être avec cynisme que les troupes russes atteignent les frontières administratives des oblast’ (régions) de Donetsk et de Louhansk. Pour les besoins de sa communication interne, le régime poutinien pourrait proclamer avoir atteint tous les objectifs de l’« opération spéciale » et proposerait un cessez-le-feu au niveau de la ligne de contact de facto. Il n’y aurait plus ni bombardements ni victimes, alors que le règlement des questions politiques serait reporté sine die et remplacé par de longs et vains pourparlers. Aussi, on pourrait revenir au business as usual avec le Führer du XXIe siècle. Voici donc le genre de « compromis » dont il s’agirait.

Mais pour qui serait-ce un compromis ? Pour l’Ukraine qui devrait accepter la violence et les brimades envers ses citoyens vivant sous occupation ? Pour l’Occident qui, en donnant sa bénédiction à un tel accord, entérinerait la disparition complète et définitive de tout le système juridique international existant depuis 1945 ? Serait-ce un compromis pour Poutine ? Non ! Pour Poutine, il s’agirait d’une victoire nette bien que provisoire, une victoire qui renforcerait considérablement sa position et qui lui permettrait d’imposer ses principaux desiderata : soumettre politiquement l’Ukraine, la priver de la possibilité de se défendre, refuser à l’Occident le droit de la soutenir, et enfin, intimer à l’OTAN l’ordre de plier bagage en se repliant derrière la ligne de 1997.

Il ne fait aucun doute qu’une fois les mains libres dans le Donbass, Poutine saisirait la première occasion pour qu’une nouvelle action militaire vienne appuyer ses revendications. Et si les forces conventionnelles lui faisaient défaut, il aurait de nouveau recours au chantage nucléaire, dont il pourrait s’assurer une fois de plus qu’il fonctionne. Ainsi, envisager de céder des territoires à l’agresseur en entérinant un état de fait, c’est déjà trahir. C’est une ligne droite vers Dunkerque. La position de Macron consistant à dire qu’il convient de ne pas humilier la Russie est un chemin qui mène à la forêt de Compiègne, un lieu qui semble attirer irrésistiblement le président français.

Un autre type de compromis un peu minable serait un repli des troupes russes jusqu’à la ligne de front en date du 23 février. Mais pour Poutine, cela correspondrait très exactement à être humilié en perdant la face. Aucun compromis n’est aujourd’hui possible sans humilier Poutine. Poutine n’est prêt à un tel compromis que face à la menace directe d’un désastre militaire dans le Donbass qui soit plus humiliant encore : non pas un retrait organisé, mais la fuite chaotique du restant de ses troupes.

Mais peut-être que cela se passera autrement : il peut décider d’une frappe atomique, tout du moins il pourrait en donner l’ordre. Seul le dieu de la guerre peut dire si les généraux exécuteraient cet ordre. Il faut bien être conscient qu’en faisant de la libération des territoires ukrainiens occupés son objectif revendiqué, l’OTAN prend le risque de s’engager dans une guerre nucléaire avec la Russie impérialiste. Mais tôt ou tard, un choix devra être fait : soit prendre ce risque, soit capituler, ce qui signifierait Dunkerque et la forêt de Compiègne.

Ce n’est pas la livraison d’un quelconque armement à l’Ukraine ou même un affrontement local avec les forces d’un pays membre de l’OTAN qui pourraient inciter Poutine à lancer une frappe nucléaire, mais la menace réelle de la perte des territoires conquis. Cela ne dépend ni du type d’armes fournies à l’Ukraine ni de l’éventualité d’affrontements locaux avec les forces de l’OTAN.

Et si l’Occident, non pas en parole mais en acte, a l’intention de lutter pour la libération des territoires occupés, il n’a aucun intérêt à réfléchir à la manière d’éviter l’escalade et de ne pas provoquer Poutine avec telle ou telle livraison à l’Ukraine. Poutine ne pourra être arrêté que par la détermination à ne pas reculer. Et cette détermination dépendra du niveau d’intolérance du monde contemporain vis-à-vis de l’odeur de cadavre qui s’échappe de Marioupol.

Traduit du russe par Clarisse Brossard

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