Pierre Lorrain, à l’antenne de LCI, capture d’écran

Pierre Lorrain, à l’antenne de LCI, capture d’écran

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Marianna Perebenesiuk, activiste de la diaspora ukrainienne souvent invitée sur des plateaux de télévision français, réfléchit sur les principes de l’organisation des débats télévisuels. Elle propose notamment de faire la différence entre un débat contradictoire et des commentaires de l’actualité qui demandent une expertise, mais sont parfois compromis par des contre-vérités énoncées par des ténors de la propagande pro-poutinienne.

Une cuillère de goudron dans un tonneau de miel — c’est bien cette image d’un proverbe ukrainien qui me vient à l’esprit chaque fois que je vois tel ou tel relais du Kremlin plus ou moins assumé passer à la télévision. Le sens de ce proverbe très populaire devrait être intuitivement clair même pour ceux qui ne parlent pas la langue : cela veut dire que même un petit apport négatif suffit pour compromettre un ensemble globalement positif. Et les critiques régulières, amères et parfois virulentes, pas toujours injustifiées, de la couverture médiatique de la guerre en Ukraine en sont une triste confirmation.

Cette couverture est pourtant d’une grande qualité. Les journalistes français font un travail remarquable, parfois, ne l’oublions pas, au prix de leur vie, et l’écrasante majorité des rédactions font de leur mieux pour offrir aux Français une compréhension aussi bonne et complète que possible de tous les enjeux et aspects de cette guerre. Cet effort est authentique et, à bien des égards, exemplaire. Témoin de cet effort et depuis longtemps observatrice de ce qui se faisait avant, je suis bien placée pour le relever — et pour le saluer !

Voilà pour le miel ! Passons maintenant au goudron.

L’exigence de l’information en continu qui domine notre société est quelque peu paradoxale. Elle réclame à la fois la focalisation sur un seul ou plusieurs sujets qui mobilisent l’opinion, et en même temps — pour rendre cette longue focalisation captivante — elle lui impose un impératif d’un incessant développement, voire de l’accélération. Chose, bien sûr, impossible dans la vraie vie, dont le temps est nécessairement plus lent que celui des médias. C’est pour compenser cela que les médias recourent à un sentiment de mouvement même quand celui-ci n’existe pas : ce mouvement artificiellement ressenti est, pour ainsi dire, celui d’un kaléidoscope ou d’une balancelle.

Le kaléidoscope, assuré par la variété d’angles de vue, de profils et d’images qui défilent et se superposent, peut, comme chacun le sait d’expérience, à la fois capter l’imagination et faire tourner la tête. Quand il s’agit d’un sujet sérieux, le problème principal y est que cette variété ne peut exister qu’en mélangeant des éléments de qualité et d’importance inégales, tout en laissant aux spectateurs le soin de faire le tri eux-mêmes. Une tâche qui, remarquons-le, n’est pas spontanément facile, même pour les journalistes, et, autant dire, est autrement difficile pour le public. N’empêche, cette diversité, par sa nature même, est le plus souvent utile et je ne m’y attarderai pas.

Quant à l’effet de balancelle, recherché par les médias pour dynamiser l’actualité, qu’elle soit ukrainienne ou portant sur un tout autre sujet grave, il est bien plus douteux. Une régulière alternance de positions en est le propre : celle d’approches, celle de séquences ou celle de points de vue. À quoi ressemble l’alternance séquentielle, tout le monde a pu le voir au moment de la crise de la Covid-19. En surinterprétant les données du jour, tous les quatre jours ou presque, les débats de studio en annonçaient tantôt une aggravation dramatique, tantôt une amélioration spectaculaire, privant les spectateurs d’une vue d’ensemble pourtant indispensable. Je caricature, mais à peine, et force est de constater que c’est exactement l’impression que cela donnait de l’extérieur. La couverture de la guerre en Ukraine est à l’avenant, et j’y reviendrai. L’alternance de points de vue, d’abord.

Sur nos chaînes de télévision et surtout celles d’information, l’information se suffit rarement à elle-même, mais est constamment commentée, souvent dans un format de débat contradictoire, et non sous forme d’un décryptage détaillé et approfondi. Il s’agit bien d’un choix. Cependant, ces débats contradictoires concernant l’information représentent un glissement, subtil, mais significatif. Pour le comprendre, un rappel rapide : d’habitude, on débat des idées, des opinions, des propositions ou des solutions — on n’est pas à débattre de l’information elle-même, ce qui reviendrait à la mettre en doute. L’information, en tant que vérité factuelle établie, est là pour départager les débats, donner des arguments, confirmer ou infirmer. Théoriquement le concept de débats mêlés à l’information en continu prévoit à ce que l’on tienne des débats ouverts par l’actualité, et non pas des débats qui la remettent en cause, mais, comme on le verra, devant la mauvaise foi, cette limite est parfois difficile à tenir.

Pour en explorer les failles, regardons ce que ça donne en pratique. Un exemple parmi d’autres : début avril, il m’est arrivé de partager un plateau de BFM-TV avec Pierre Lorrain, auteur d’ouvrages de vulgarisation sur Poutine, sur le tueur en série soviétique Tchikatilo, sur la fin des Romanov, mais aussi sur l’Ukraine (avec une approche très biaisée). Dans la sidération totale, on découvrait encore les crimes de guerre commis en masse à Boutcha et l’émission y était consacrée. Les journalistes ont rempli leur mission d’en informer les Français, ils se sont rendus dans cette ville martyre et ont documenté les preuves de nombreuses exactions quelques jours auparavant. Ici la qualité du travail journalistique ne saurait pas être remise en question, il s’agit bien de journalisme relatant des faits avérés.

Questionné sur ce sujet, Pierre Lorrain, connu pour ses affinités avec la Russie et invité en cette qualité — il est important de le préciser —, a d’abord changé de sujet pour parler… des négociations et de la paix. Il a, au passage, présenté la défaite russe dans la bataille de Kyïv et le retrait qui s’en est suivi comme un résultat de ces négociations (un pur mensonge dans le sillage de la propagande russe officielle des jours précédents) et a bien insisté sur le fait que l’armée ukrainienne n’y avait joué aucun rôle. Ramené vers le sujet, il a fait toute une série d’affirmations assez stupéfiantes : relativisant les images de Boutcha qui défilaient littéralement sous ses yeux, affirmant que nous sommes « dans un brouillard de guerre » et qu’« il y a autant de désinformation d’un côté que de l’autre » (sous-entendant donc que les journalistes français font un travail de propagande pour l’Ukraine ? que les images et les preuves n’existent pas, puisque nous sommes « dans un brouillard de guerre » ?). Devant l’indignation sur le plateau, M. Lorrain a continué sans ciller : « Il est évident qu’il y a eu des exactions de part et d’autre. »

Ceci, en l’absence de preuves de source sûre concernant les prétendues exactions ukrainiennes. Ceci, immédiatement après les images de Boutcha qui à elles seules peuvent servir de pièce à conviction dans un procès pour crimes contre l’humanité. Ceci, en parfait accord, une fois de plus, avec la propagande russe officielle qui ce même jour, à travers le représentant permanent de la Russie auprès de l’ONU Vassili Nebenzia, affirmait à peu près la même chose.

C’est ainsi qu’une information incontestable — les crimes de guerre commis en masse par l’armée russe et la sidération qu’ils ont provoquée dans le monde entier — s’est retrouvée elle-même relativisée, insidieusement invalidée, du moins en partie, par un débat qui n’était même pas prévu comme tel.

Cette situation, loin d’être un cas isolé, pose tant de problèmes qu’on ne sait même pas par où prendre les choses. Commençons donc par le début : M. Lorrain était bien invité sur ce plateau en tant que voix pro-Poutine, dans le souci, à mon avis sincère, d’établir un équilibre avec la présence ukrainienne, devenue, il est vrai, très importante depuis le début de l’invasion. Cela m’avait été confirmé par les journalistes chargés de l’émission. Au risque d’en choquer certains, j’avoue que je ne suis pas opposée à ce principe, même si l’aspect éthique de la confrontation d’intervenants ukrainiens, éprouvés par le drame vécu par leurs proches, à des analystes faisant montre d’une certaine mansuétude envers le Kremlin devrait être sérieusement pris en compte.

À commencer par le fait qu’on confronte parfois des personnes sans grande expérience à des experts ayant des décennies de médiatisation à leur actif, nécessairement plus à l’aise, pouvant s’exprimer dans leur langue natale, connaissant mieux les codes et les règles du jeu, etc. Mettre un particulier contre un professionnel n’est pas très fair play, même si le souci originel était précisément celui-ci. Le deuxième problème concerne le soin de les en prévenir pour qu’ils puissent le refuser : la moindre des choses pour éviter des chocs inutiles à ceux qui viennent sur le plateau non pas pour débattre, mais pour livrer un témoignage ou apporter un éclairage sur le contexte ukrainien. Prévenir le public aussi, car bien qu’invités en tant que pro-Poutine, ces experts sont rarement présentés comme tels au public : cette pratique donne lieu à une confusion avec les vrais experts neutres et impartiaux, largement majoritaires. Le problème de balisage est évident. Même le Diable peut avoir droit à un avocat.

C’est pourtant là que le bât blesse : les avocats sont sujets à une déontologie professionnelle, une procédure et des règles à respecter, ce qui n’est pas forcément le cas des « avocats de la Russie ». Ainsi, invités à commenter l’information qui nous parvient d’Ukraine, beaucoup n’hésitent pas à faire ce qu’ils ne sont pas censés faire : proférer des contre-vérités, remettre en question les faits établis, relayer des éléments de la propagande russe — parfois « fact-checkés » depuis des années —, affirmer des choses qu’ils ne sont pas en mesure d’argumenter. Bref, beaucoup sont soit de mauvaise foi, soit incompétents (c’est au choix). Et là, surprise : ce n’est pas considéré comme très grave, bien au contraire, puisque nous sommes dans le contradictoire, et les autres intervenants sont là pour contredire d’éventuels mensonges, manipulations et autres erreurs. D’une certaine manière, c’est même salué, car cela permet une piqûre de rappel par un démenti public convaincant. En somme, cela serait thérapeutique.

Sauf que : 1) cela dépend grandement de la distribution de la parole et du timing — souvent, il n’est pas possible de tout reprendre ; 2) les intervenants chargés de le faire peuvent ne pas être à la hauteur de la tâche, on vient d’en parler ; 3) un mensonge mêlé à l’information, même réfuté, reste là pour toujours : il a été entendu et il y aura nécessairement une partie des auditeurs qui le retiendront. C’est même pour cette raison et à juste titre que la plupart des médias français n’ont pratiquement pas cité les mensonges de l’agence TASS sur les circonstances de la mort de Frédéric Leclerc-Imhoff, sinon pour les dénoncer : inutile de brasser la propagande mensongère qui salit la victime en courant le risque que certains finissent par y croire. C’est une bonne décision. Mais ce que l’on ne comprend pas, c’est pourquoi il n’en irait pas systématiquement ainsi pour le reste ?

La question de l’utilité de devoir sans cesse réfuter les mêmes mensonges, alors qu’on peut tout simplement les éviter en cessant d’inviter ceux qui se sont révélés peu fiables, reste ouverte…

Pour revenir une dernière fois à mon exemple initial : bien sûr, j’ai profité de ma présence sur le plateau pour demander les preuves de la prétendue équivalence entre l’Ukraine et la Russie en termes d’exactions et en termes de propagande. Bien sûr, l’amiral Vichot, présent lui aussi sur le plateau, a réfuté l’idée selon laquelle ce n’était pas l’armée ukrainienne qui avait infligé une défaite à la Russie dans la bataille de Kyïv, forçant les troupes russes au retrait. Bien sûr, les animateurs ainsi que le chroniqueur de la chaîne, moi-même et une autre invitée avons publiquement réfuté ce qui venait d’être dit. Le problème, c’est qu’après cette émission où l’expertise (ou la bonne foi, c’est selon) de M. Lorrain a été mise à rude épreuve par le débat, il a continué à être invité, sur la même chaîne ou ailleurs, comme si de rien n’était, avec le même résultat.

Loin de moi l’idée que toute réfutation, même solide et ne laissant aucun doute, devrait d’emblée être disqualifiante : chacun peut se tromper ou avoir son angle mort, même si un sujet aussi grave que l’invasion russe de l’Ukraine devrait normalement appeler tout un chacun à une rigueur particulière. Mais quand il s’agit de contre-vérités réelles, d’éléments de la propagande bien identifiés, quand ce n’est pas un point qui doit être réfuté, mais toute une série voire le discours dans sa totalité, et ce, d’une émission à l’autre sans qu’on en tire des conséquences — alors on ne peut que s’interroger.

On en arrive même à des situations ubuesques où d’une émission à l’autre, parfois à quelques jours d’intervalle, les mêmes intervenants reproduisent les mêmes thèses déjà démontées la veille. De quoi s’agit-il au juste ? Qu’est-ce qui pousse certains experts à s’infliger cette humiliation répétée, alors qu’ils savent pertinemment et de manière empirique que leur discours ne tient pas ? Pourquoi ne révisent-ils pas leurs fiches et leurs positions ? Sont-ils vraiment là pour apporter leur expertise ou juste pour semer le doute et monopoliser le temps ? Et que penser de ces invitations donc ? Est-ce dû à un manque d’attention des programmateurs, à un manque de coordination entre les équipes de différentes émissions ? Ou à une volonté non assumée mais manifeste de recréer sans cesse la même confrontation pour augmenter les audiences, quitte à laisser la désinformation se répandre ?

Quelle qu’en soit l’explication, c’est ainsi que, semaine après semaine, certains invités parlent des « russophones du Donbass victimes de l’Ukraine et ralliés à la Russie », à l’exact opposé de ce que montrent les reportages qui entrecoupent la discussion : les Ukrainiens, dont les habitants du Donbass sont bilingues, s’expriment comme ils veulent, les habitants du Donbass russophone sont de fait les victimes de l’agression russe, etc.

Semaine après semaine, le public découvre les immenses difficultés des Ukrainiens pour obtenir des armes lourdes et y former leurs soldats, alors que l’Ukraine est un pays souverain avec une armée régulière. Cependant, il se trouve encore des gens parlant des « séparatistes en 2014 », d’emblée disposant, rappelons-le, de chars, d’artillerie, de protection antiaérienne et même d’aviation.

Semaine après semaine, les reportages documentent les menaces russes à l’encontre de la Suède, de la Finlande, de la Pologne ou des pays baltes — représailles économiques et énergétiques, manœuvres militaires, propos des responsables politiques, menaces librement proférées par les propagandistes russes, tout y est. Eh bien, qu’à cela ne tienne, semaine après semaine, on trouve des « experts » pour affirmer le contraire et reproduire la thèse du Kremlin sur « les pays baltes et l’Europe centrale obsédés par la Russie ».

Longue est la liste des éléments de la propagande du Kremlin qui se trouvent ainsi quotidiennement mêlés à l’information produite par les journalistes, et qui la relativisent, voire l’invalident — sans le moindre argument, sans le moindre chiffre, sans le moindre fait. Il m’est déjà arrivé d’entendre un « expert en géopolitique » appuyer son affirmation sur les russophones ukrainiens qui voudraient rejoindre la Russie par un unique argument — une étude sociologique ou anthropologique ? une analyse du paysage politique ? Non ! « J’ai été en Ukraine. » On en est là.

Mais revenons au miel et au goudron.

Exactement comme le proverbe le dit, quelques « experts » douteux, dont la plupart n’apportent aucune autre plus-value au débat ou au décryptage, font beaucoup de dégâts. La solution est aussi simple qu’indolore : accroître la vigilance et être un peu plus attentif aux antécédents d’un éventuel invité « pro-Poutine ». Simple, assez facile et, comme je l’ai dit, indolore médiatiquement parlant : le public ne remarquera même pas qu’on laisse un certain nombre d’anciens fonctionnaires ou d’écrivains là où ils étaient — à leur retraite bien méritée.

Et pour aller plus loin, il faudrait, peut-être, sortir de l’idée de vouloir organiser des débats à tout prix et faire davantage confiance aux spécialistes qu’on invite. S’il y a un consensus parmi les spécialistes compétents, cela indique peut-être précisément ceci : les choses sont claires. Il faut sortir de l’idée que sans ces relais du Kremlin le consensus régnera partout. Les trois mois de la guerre l’ont amplement prouvé : les experts de la Russie et les experts de l’Ukraine ne sont pas nécessairement en désaccord, ce qui n’empêche pas ces experts partageant les mêmes constats sur les mêmes bases de défendre souvent des solutions radicalement ou en partie différentes. Bref, les chaînes doivent choisir des intervenants compétents et de bonne foi et leur faire confiance.

Et il est nécessaire de mener une réflexion sur le rôle conceptuel accordé aux intervenants ukrainiens, car après tout c’est bien leur présence qui, le plus souvent, soulève la question de l’équilibre de la représentation. Qui sont-ils ? Sont-ils là en tant que témoins ? En tant que commentateurs et/ou experts capables de décrypter l’Ukraine et d’analyser la situation ? Ou en tant que propagandistes chargés de défendre le pays agresseur (seul cas de figure justifiant le recours symétrique aux propagandistes pro-russes) ? C’est une question sérieuse et la réponse dicte, dans chaque cas précis, une juste composition du plateau télévisé.

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