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Giuliano Da Empoli, Le Mage du Kremlin, Gallimard, NRF, mars 2022, 280 p.

Voici un roman inspiré de l’histoire vraie d’un personnage influent et énigmatique, Vladislav Sourkov, tombé en disgrâce après avoir créé les bases mêmes du régime de Poutine.

Un roman qui tombe à pic, paru en mars 2022, quelques semaines, quelques jours, quelques heures après le 24 février à 6 heures. C’est l’histoire de Vadim Alexeïevitch Baranov, ex-théâtreux cultivé devenu metteur en scène pour travailler la réalité politique russe comme matériau d’un art postmoderne, attentif et économe de ses paroles, conseiller de Poutine. Vadim commente ainsi l’élection de Vladimir Vladimirovitch : « C’était la voix du commandement et du contrôle. Depuis longtemps les Russes ne l’entendaient plus… Un immense soupir de soulagement a balayé les avenues de Moscou… Poutine est devenu Tsar à part entière… La verticale du pouvoir est la seule réponse satisfaisante, l’unique capable de calmer l’angoisse de l’homme exposé à la férocité du monde. » Baranov reste en fonction jusqu’à son apothéose dans l’organisation hollywoodienne de l’ouverture des Jeux à Sotchi (février 2014) et s’en va de son gré.

Au fil des pages, Baranov rencontre son ami Boris Berezovski, oligarque qu’il sacrifie et qu’on voit chuter ; Edouard Limonov, le créateur du Parti national-bolchevique (« Les Américains regardent la télévision, garent leur voiture, se consacrent à un travail peu fatigant… une vie intégralement gâchée, le seul crime vraiment impardonnable ») ; ou encore Alexandre Zaldostanov, dit « le Chirurgien », chef truculent des bikers russes « les Loups de la Nuit » et des bandes armées en action en Crimée en 2014… Certains portraits font peur — véritable réussite littéraire. Par comparaison, Poutine est sec, ironique, froid et solitaire. Il apparaît pour glorifier la renaissance et l’unité de la Russie par la guerre (Tchétchénie, Géorgie, Donbass et Ukraine). C’est un personnage littérairement plutôt pauvre.

J’ai moins cru à l’histoire personnelle de Vadim Alexeïevitch Baranov qu’a bâtie Da Empoli — autrement que comme un raccourci efficace de l’histoire du XXe siècle russe et du début du XXIe, en trois générations masculines et deux féminines, plus une fillette de quatre ans. Mais qu’importe puisque Baranov figure une virtualité plutôt qu’un masque de Vladislav Iourievitch Sourkov, ancien responsable de l’administration présidentielle depuis 1999, puis proche conseiller personnel de Poutine, chargé des relations avec l’Abkhazie, l’Ossétie du Sud et l’Ukraine, et ce jusqu’en 2020. Homme riche en affirmations, peut-on dire de Sourkov : « Notre modèle russe de démocratie s’appelle démocratie souveraine » (2006) ; « Les Ukrainiens sont bien conscients que pour le moment leur pays n’existe pas vraiment » (février 2014) ; « L’Ukraine n’existe pas, et contraindre par la force les Ukrainiens à des relations fraternelles [sous-entendu : avec les Russes] est la seule méthode qui a historiquement fait ses preuves » (février 2020).

Mais il y a de quoi rendre le tableau un peu plus opaque. Sourkov est soupçonné d’écrire des romans sous le pseudonyme de Nathan Doubovitski (l’épouse de Sourkov s’appelle Nathalya Doubovitskaïa). L’un s’intitule Proche de zéro (2009) : c’est l’histoire d’un agent de la communication d’un homme politique, qui le fabrique de part en part, bref il s’agit d’un roman « décrivant les défauts du système que Sourkov a lui-même créé », comme l’a affirmé The Economist à cette époque. De surcroît, Sourkov aurait été assigné à résidence en avril 2022 pour détournement de fonds destinés au Donbass « séparatiste » — est-ce pour des faits commis avant la guerre quand il était très actif dans la zone ? Affaire à suivre.

Ce livre se révèle plus scotchant qu’un polar. On ne le lâche plus. On comprend bien que Sourkov, ou son frère jumeau, valait un roman, Da Empoli l’a fait, et je m’en réjouis.

Puisse la lecture vous en paraître recommandée !

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