« Sois mon frère ou je te tue »

Ce texte a été prononcé par Pascal Bruckner, romancier et essayiste, lors des Journées Tocqueville de ce mois de juillet. Il y réfléchit sur la « mortelle fraternité » et les différences civilisationnelles entre la Russie et l’Ukraine.

La leçon de Vassili Grossman

En 1960, l’écrivain Vassili Grossman remet à la revue Znamia le manuscrit de son chef-d’œuvre Vie et destin1. Le rédacteur en chef, Vadim Kojevnikov, le lit, mais, épouvanté par ce qui est écrit, le transmet au KGB, à son siège de la Loubianka, à Moscou. L’ouvrage est aussitôt confisqué voire même kidnappé. Car la leçon de ce très gros livre, 1 200 pages, est insupportable pour le pouvoir soviétique : Grossman, qui fut présent à Stalingrad, explique que le nazisme et le communisme sont deux frères ennemis qui s’affrontent d’autant plus qu’ils convergent sur l’essentiel. Leur rivalité est essentiellement mimétique et l’on sait aujourd’hui la fascination qu’Hitler exerça sur Staline, son double admiré autant qu’abhorré, avant que Staline à son tour ne fascine le Führer à mesure que l’Armée rouge repoussait la Wehrmacht et envahissait la Prusse-Orientale. Le fanatisme de la race valait bien le fanatisme de la classe, l’un et l’autre pourvoyeurs de meurtres de masse. Ce qu’a prouvé le pacte germano-soviétique de 1939. Ceux qui se croyaient ennemis étaient donc des jumeaux, mais l’écrasement du Troisième Reich par l’URSS et les Alliés a longtemps dissimulé cette terrible vérité. La guerre froide et la victoire du monde libéral sur le communisme en 1989-1991 ont contribué à masquer un peu plus cette convergence. Une autre illusion est née alors, selon laquelle la Russie suivrait la voie occidentale et que le temps aplanirait les divergences nées de la monstrueuse parenthèse communiste.

Or, la guerre en Ukraine et le despotisme poutinien, qui étouffe toute contestation, muselle la presse, réhabilite Staline au nom de la Grande Guerre patriotique et fait assassiner ses opposants, révèle la farce de la « démocratie russe ». Celle-ci n’aura duré au mieux qu’une quinzaine d’années, et encore, sous la férule d’un ivrogne consommé, Boris Eltsine, qui l’aura assimilée malgré lui à l’anarchie, à la misère et à la domination d’une élite extravagante et corrompue qui réglait ses conflits à coups de kalachnikov. Là encore Vassili Grossman avait compris l’une des lois de son empire : tandis que l’histoire de l’Occident est l’histoire d’un élargissement progressif des libertés, l’histoire russe raconte l’inverse, un élargissement progressif de la servitude : « Pendant mille ans, le progrès et l’esclavage russes se sont trouvés liés l’un à l’autre. Toute percée vers la lumière creusait encore plus profond la fosse noire du servage. » Nous y sommes ! Déjà en 1839, le marquis de Custine, qui est à la Russie ce que Tocqueville est aux États-Unis, écrivait : « Les Russes, petits ou grands, sont ivres de servitude. » Après plus de vingt ans de tergiversations, Vladimir Poutine et son équipe d’oligarques, d’illuminés, de laquais, assoiffés de vengeance contre l’Europe et l’Occident, ont lancé la guerre en Ukraine, certains d’écraser en quelques jours le pouvoir de Zelensky et de sa clique de « nazis ». Les revers militaires de sa grande armée et le réveil de l’Europe et des États-Unis prouvent aussi que le despotisme n’a d’avenir que dans le sommeil des démocraties. Nous avons surestimé la puissance de l’ex-Armée rouge et sous-estimé l’état de barbarie profonde où vit la Russie éternelle.

Il faut se reporter à un autre texte de la littérature russe, Le Déclin du courage d’Alexandre Soljénitsyne. C’est le titre de sa conférence prononcée à Harvard en 1978. On sait le scandale qu’a provoqué ce livre : loin de remercier les États-Unis de l’avoir hébergé comme dissident, Soljénitsyne se livre à un violent réquisitoire contre l’Occident, coupable de matérialisme exacerbé, de médiocrité abyssale, de quête frénétique du bien-être et, crime suprême, de perte du sentiment religieux. Il explique que la violence subie par les peuples de la Grande Russie a forgé aussi là-bas des caractères exceptionnels qu’on ne trouve plus à l’Ouest. On le croit volontiers puisqu’il était lui-même l’exemple de ce dont il parlait, un homme foudroyé devenu un géant.

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Vassili Grossman en 1945. // Archives de l’ONG Memorial

Mais faut-il plonger dans la sauvagerie toute une société pour forger quelques grandes âmes ? Soljénitsyne est persuadé que, le communisme une fois disparu, la Russie redeviendra ce qu’elle est dans la doctrine slavophile, le guide spirituel de la chrétienté, le Christ des nations, le Sauveur du monde. C’est peu dire que son espérance a été douchée, alors même que la Russie de Poutine, par sa cruauté, ses exactions, est en train de rattraper, aux yeux du monde, le régime national-socialiste, racisme et antisémitisme inclus. Comme l’ont prouvé les propos de Sergueï Lavrov expliquant qu’Hitler était un peu juif. La vérité c’est que la critique du totalitarisme soviétique, parfaitement légitime, nous a dissimulé la nature despotique de la Vieille Russie, et ce depuis toujours. Tous les maux que Soljénitsyne attribuait à l’Occident, on peut aujourd’hui les reporter sur la Russie en y ajoutant le culte de la violence et le nihilisme messianique, décrit dès le XIXe siècle par Tourguéniev et Dostoïevski. « Le Russe n’est pas une nationalité, c’est une maladie », dit un témoin à la journaliste Florence Aubenas en reportage dans le Donbass (Le Monde, 11 mai 2022).

La métaphore nazie

Le Kremlin parle des « nazis » ukrainiens comme les nazis parlaient des Juifs, des Tziganes et des Slaves : comme de la vermine à éliminer. À commencer par les élites dans chaque ville. Cafards, moucherons : ainsi s’exprime la télévision officielle russe à propos de l’Ukraine, rappelant la rhétorique des Hutus extrémistes au Rwanda juste avant le génocide. Dmitri Medvedev, lui, nous qualifie de dégénérés, là aussi un beau clin d’œil à la propagande national-socialiste qui vomissait l’art dégénéré, modernistes, cubistes, expressionnistes. Plus l’équipe du Kremlin fustige le nazisme, plus elle s’en rapproche par d’étranges lapsus. L’Ukraine n’aurait jamais existé, donc elle peut et doit disparaître par absorption, sa langue doit être interdite. Étrange, d’ailleurs, cette utilisation extensive des mots « nazis » et « fascistes » pour désigner le mal. C’est notre maladie sémantique depuis 1945. Le diable s’habille désormais en vert-de-gris et en croix gammée, nous sommes pris dans une sorte de précarité métaphorique pour désigner la sauvagerie.

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Pascal Bruckner, de retour d’Ukraine, sur le plateau de BFMTV en avril. // Capture d’écran

Entre Kyïv et Moscou réside un problème de filiation intervertie, à savoir que la Russie est fille de l’Ukraine, mais elle se voit maintenant comme sa mère protectrice, contrainte de châtier sa progéniture dévergondée si celle-ci se rebelle et veut son indépendance .On est là dans ce que le chercheur et journaliste britannique Peter Pomerantsev a appelé « l’intimité des dynamiques familiales ». L’aînée n’est plus digne de la cadette qui la ramène de force dans le giron impérial. Kyïv était la capitale de la Rus, une principauté slave orientale dès le IXe siècle, elle a existé bien avant Moscou, la laure de Kyïv a été l’un des lieux sacrés de l’orthodoxie avant d’être engloutie par l’empire à la fin du XVIIe siècle. En Ukraine, la durée du servage, instauré par Catherine II, fut plus courte qu’en Russie et la prégnance des idées des Lumières plus forte. Plusieurs fois disparue et ressuscitée, victime d’un génocide par la faim en 1932-1933, ordonné par Staline, l’Ukraine, indispensable à la sécurité de l’Europe, se bat pour sa survie à travers une guerre de décolonisation.

Mortelle fraternité

La rhétorique poutinienne à l’égard de la fraternité entre la Russie et l’Ukraine, rhétorique hélas reprise par Emmanuel Macron, est d’une redoutable ambiguïté. Nous sortons à peine de ces régimes sanglants qui ont voulu faire de la fraternité entre les peuples le lien par excellence et ont pour cela plongé des millions d’hommes dans la terreur. Pour rassembler les hommes, il faut commencer par en exclure certains, les mécréants, les schismatiques, les « nazis ». La fraternité ou la mort : on sait le succès qu’a eu cette formule au moment de la Révolution française. On a commencé par invoquer l’Évangile. « Les premiers disciples du Sauveur étaient tous frères aussi, égaux et libres », dira en 1791 l’abbé Lamourette (un nom prédestiné), et l’on finit par s’expédier les uns les autres à l’échafaud pour trahison.

« Et comme tu es mon frère, j’ai le droit de te tuer sur l’autel de la grande patrie. » Le communisme dans ses versions soviétique, maoïste ou castriste a pratiqué l’élimination des camarades et des compagnons de route qui jureront jusqu’au pied de la potence, surtout en URSS, fidélité à la Révolution et au camarade Staline. Offrir sa mort à son bourreau, n’y a-t-il pas meilleur exemple de servitude consentie ? Le bourreau est un bienfaiteur dont il faut bénir les coups qu’il nous porte. Remarquons d’ailleurs que tous les symboles du communisme restent présents en Russie, à commencer par la faucille et le marteau sur les drapeaux de l’armée : nous nous sommes trompés en déclarant que le communisme avait disparu en 1989, il survit par ses symboles, son style, son architecture. La proximité géographique, historique, culturelle entre l’Ukraine et la Russie ne doit pas nous égarer. Les deux pays ne sont pas plus frères que la France et l’Italie, que la France et l’Espagne, sœurs latines, mais bien distinctes. Une ressemblance superficielle ne doit pas masquer une différence fondamentale : l’Ukraine est en Europe, la Russie n’y entrera jamais, pas plus que la Turquie. La frontière n’est pas que territoriale, elle est de civilisation.

Pascal Bruckner est un intellectuel engagé, romancier, philosophe et essayiste. Il est également éditeur chez Grasset. Il collabore au Nouvel Observateur, au Monde et à Causeur. Son œuvre forte d’une trentaine de titres lui a valu de nombreuses distinctions (prix Medicis de l’essai, Prix Montaigne et prix Renaudot).

Notes

  1. Vassili Grossman, Vie et destin, L’Âge d’homme, 1980 (avec une excellente préface d’Efim Etkind).

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