Le niveau de corruption en Russie poutinienne est un bienfait : il entrave l’effort de guerre

Comme la rouille, la corruption ronge les sociétés démocratiques. C’est pourquoi les activistes ukrainiens l’ont tant combattue. Mais dans les sociétés autoritaires comme la Russie, plus il y a de corruption, plus il devient difficile de mener des guerres. Il faut plus de corruption dans la Russie de Poutine et nous devrions l’encourager autant que possible, affirme le politologue Anton Shekhovtsov.

Au début du mois de juin de cette année, les envahisseurs russes ont tué Roman Ratouchnyi: militant ukrainien issu de la société civile âgé de 24 ans, il avait été volontaire pour défendre sa patrie contre l’agression génocidaire de Poutine.

À l’âge de seize ans, il avait participé aux manifestations d’Euromaïdan qui aboutirent à la révolution de Maïdan en 2014. Après la révolution, Ratouchnyi s’engagea dans diverses initiatives collectives et devint l’un des militants anti-corruption les plus connus d’Ukraine.

Comme bien d’autres, il avait reconnu que peu importait le niveau de démocratisation atteint par l’Ukraine depuis la Révolution et la chute de sa direction pro-russe tant que la corruption empêcherait le pays de déployer toutes ses possibilités ou, pour le moins, tant qu’elle entraverait ce processus. Sans doute avait-il également pris conscience du fait que la corruption constituait l’une des raisons pour lesquelles ni l’armée ukrainienne, ni les services de sécurité du pays n’avaient été capables d’opposer une résistance armée digne de ce nom à l’occupation et l’annexion de la Crimée par la Russie en février-mars 2014.

La corruption, c’est comme la rouille. Cette métaphore va plus loin que la tendance propre à la rouille de s’étendre. Comme la rouille, la corruption érode toute surface avec laquelle elle entre en contact. Elle la dégrade et si cette surface participe au fonctionnement d’une chose, la corruption altère ce fonctionnement. Sous la direction pro-russe, la corruption avait à un tel point dégradé l’armée ukrainienne qu’elle ne pouvait plus servir de bouclier au pays en temps de guerre. La rouille avait dévoré la surface du bouclier.

Ratouchnyi et beaucoup d’autres militants anti-corruption avaient compris que défendre la démocratie nécessitait une armure solide et résistante : une armée forte et puissante, des services de sécurité efficaces, des services de renseignement et de contre-espionnage. Voisine de la Russie de Poutine, l’Ukraine ne pouvait tout simplement pas se permettre d’être corrompue.

Tout cela, le Kremlin le sait très bien. Les agents d’influence russes en Ukraine ont fait tout ce qu’ils pouvaient pour entraver et ralentir les réformes anti-corruption. Au même moment, pour la discréditer aux yeux de l’Occident, Poutine et ses affidés répétaient à l’envi que l’Ukraine était corrompue.

C’est parce que l’Ukraine est une démocratie que la corruption y est une menace. Mais qu’en est-il de la corruption dans des régimes autoritaires et, en particulier, dans des régimes autoritaires et belliqueux ?

Réjouissons-nous que les régimes autoritaires soient corrompus

Par malheur, bien des institutions internationales et autres lanceurs d’alerte anti-corruption se trompent sur la corruption et ce depuis longtemps. La Banque Mondiale, par exemple, la définit ainsi : « abus du bien public au bénéfice d’un gain privé ». Selon Transparency International, la corruption est « l’abus d’un pouvoir mandaté au bénéfice d’un gain privé », et ajoute que la corruption « affaiblit la démocratie ». Dans la mesure où ces deux définitions se rapportent au « bien public » ou à un « pouvoir mandaté », elles impliquent, si ce n’est l’honnêteté de ceux qui sont au pouvoir, du moins l’obligation pour eux d’agir pour les intérêts supérieurs du pays et de la population qu’ils gouvernent.

Dans ce contexte, on considère la corruption comme intrinsèquement mauvaise, car elle sape la faculté des autorités à faire le bien.

Or, la corruption, comme la rouille, érode toute surface avec laquelle elle entre en contact, qu’elle soit bonne ou mauvaise. Il est normal de condamner la corruption quand elle corrode les remparts démocratiques, mais qu’en est-il quand il s’agit du glaive de l’autoritarisme et du totalitarisme ? Et qu’en est-il lorsque nous avons affaire à des pouvoirs criminels qui persécutent des sociétés, des communautés ou des minorités ? Et qu’en est-il lorsque nous parlons de régimes génocidaires ?

Dans ces cas-là, c’est l’efficacité des pratiques répressives et génocidaires de ces régimes que la corruption dégrade. Elle émousse le glaive de la domination autoritaire et génocidaire.

Nous devrions nous en réjouir.

Cette réévaluation de la corruption est particulièrement urgente aujourd’hui, à la lumière de l’invasion génocidaire de l’Ukraine par la Russie. Que pensons-nous des officiers russes qui font commerce d’informations sur le déploiement des troupes russes ? Des soldats russes qui démontent du matériel militaire à réparer et en échangent les pièces contre de la vodka ? Ou des officiers supérieurs russes qui vendent les rations de leurs hommes et par là gênent considérablement leur avance ? Toutes ces histoires de corruption dans l’armée russe sont vraies et nous aimerions en avoir davantage.

La corruption a une importance cruciale pour saper l’effort de guerre de la Russie

En voici un exemple. Presque toutes les opérations russes de manipulation requièrent une panoplie d’individus en commençant par ceux qui passent commande et procurent les fonds pour une opération spécifique. Viennent ensuite les intermédiaires qui cherchent les sous-traitants pour ladite opération et au bout de la chaîne se trouvent les hommes de main qui effectuent la mission requise. Or, à chaque étape de transfert de fonds depuis le commanditaire jusqu’aux exécutants, on assiste à leur détournement partiel ; d’où le fait que les exécutants sont trop mal payés pour bien travailler.

C’est à cause de la corruption en Russie que de nombreuses opérations russes de manipulation s’avèrent étonnamment insuffisantes et échouent.

Certains observateurs, y compris des Ukrainiens, pensent que la corruption fut l’une des principales raisons pour laquelle la Russie a déclenché la guerre contre l’Ukraine. Erreur ! La corruption existe partout dans le monde et, dans certains pays, elle est même pire qu’en Russie. Mais pourquoi est-ce précisément la Russie de Poutine qui a commencé l’invasion génocidaire de son voisin ? Était-ce à cause de la corruption en Union soviétique que Staline lança l’Holomodor, la famine génocidaire en Ukraine qui tua des millions de personnes au début des années 30 ? Non, ce ne fut pas à cause de la corruption, ce fut à cause de la nature du régime.

Naguère, j’ai moi aussi fait l’erreur de considérer comme corrompu le régime de Poutine. Pourtant, le considérer comme tel revient à dire que Poutine abuse du pouvoir qui lui a été confié.

Or aucun pouvoir ne lui a été confié.

Il nous faut plus de corruption dans la Russie de Poutine

La destruction de la démocratie, la grande pauvreté de la population, la dégénérescence intellectuelle et morale des prétendues élites, l’inhumanité perverse de l’appareil répressif ne sont pas des imperfections de la Russie de Poutine : c’est son essence même. Jamais le pouvoir ne fut véritablement confié à Poutine : il s’en est emparé par la terreur, le mensonge et la fraude. Son gouvernement est illégitime ; c’est une vraie organisation terroriste qui se masque derrière le langage de la politique et des institutions d’État pour dissimuler sa nature criminelle. Quand le gouvernement de Poutine assassine, torture et vole, il n’abuse pas de son pouvoir, il l’exerce.

La mécompréhension de la nature du régime de Poutine a poussé certains à croire qu’il était important de combattre la corruption de la Russie. Ils s’imaginaient que combattre et mettre au grand jour la corruption rendrait, on ne sait trop comment, le régime de Poutine plus démocratique et plus socialement responsable. C’est une grave erreur. La Russie de Poutine ne peut pas se réformer. Tant que les terroristes contrôlent l’État, il ne saurait devenir plus humain et socialement responsable : ce n’est tout simplement pas dans sa nature. Mais il y a plus grave. Dans la mesure où la corruption agit comme la rouille, alors lutter contre elle en Russie revient à tenter de débarrasser de sa rouille le glaive du pouvoir pour le rendre plus tranchant et plus meurtrier — ce serait comme si on faisait un audit pour rendre ce pouvoir plus efficace. C’est bien la dernière chose à faire. Tout au contraire, à l’intérieur des frontières de la Russie de Poutine, il nous faut plus de corruption pour détraquer sa machine à tuer.

En revanche, à l’extérieur, là où Poutine et les siens usent de la corruption comme d’une arme dans sa guerre politique contre l’Ouest, nous devons la combattre résolument et efficacement. L’Ouest ne doit pas refaire la même erreur que dans les années 90, quand beaucoup pensaient que la conversion des élites russes post-soviétiques au capitalisme allait les conduire à bâtir une démocratie. Or, c’est la démocratie qui doit venir en premier ; tout le reste vient après.

Traduit de l’anglais par Clarisse Herrenschmidt

Version légèrement abrégée. Lire l’original.

Anton Shekhovtsov est directeur du Centre pour l'intégrité démocratique (Autriche), Senior Fellow à la Free Russia Foundation (États-Unis), expert à la Plateforme européenne pour les élections démocratiques (Allemagne) et chercheur associé à l'Institut suédois des affaires internationales (Suède). Son principal domaine d'expertise est l'extrême droite européenne, l'influence malveillante de la Russie en Europe et les tendances illibérales en Europe centrale et orientale. Il est l'auteur de l'ouvrage en langue russe New Radical Right-Wing Parties in European Democracies (Ibidem-Verlag, 2011) et du livre Russia and the Western Far Right : Tango Noir (Routledge, 2017).

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