Vladimir Poutine reçu par Ali Khamenei le 19 juillet. // kremlin.ru

Vladimir Poutine reçu par Ali Khamenei le 19 juillet. // kremlin.ru

Selon le géopolitologue Jean-Sylvestre Mongrenier, l’alliance russo-iranienne se renforce sur fond de guerre en Ukraine, et l’Iran pourrait devenir une plate-forme de contournement des mesures économiques prises par l’Occident contre la Russie.

À cette heure, il n’est pas évident que l’accord nucléaire iranien soit renouvelé, la négociation achoppant sur l’inspection des sites secrets et de nouvelles exigences de Téhéran. Il est par ailleurs acquis qu’un tel accord ne règlerait pas le fond de la question, moins encore celle des missiles iraniens ou de son action subversive et déstabilisatrice, du golfe Arabo-Persique à la Méditerranée orientale, sans omettre le Yémen et la mer Rouge. Au vrai, là n’est pas notre propos.

Certes, il reste de bon ton de nier la réalité d’une alliance russo-iranienne. Tout au plus, les deux pays seraient liés par des intérêts limités et conjoncturels, sur fond de divergences historiques fondamentales, comme si l’histoire n’était qu’un éternel retour du même. Et la doxa veut que la Russie ait avantage à empêcher le retour de l’Iran sur les marchés du pétrole et du gaz. À rebours, l’observation des faits met en évidence le resserrement des liens entre Moscou et Téhéran1.

L’alliance russo-iranienne

Après de premières approches au début de la période post-soviétique (les « coalitions anti-hégémoniques » d’Evgueni Primakov), la Russie et l’Iran ont conclu en 2001 un partenariat stratégique. Il s’est concrétisé par d’importants contrats militaro-industriels et une coopération nucléaire civile qui ont survécu aux sanctions internationales mises en œuvre dans le cadre des résolutions du Conseil de sécurité de l’ONU, avec l’assentiment de Moscou. Alors même que l’accord nucléaire de 2015 n’était pas encore signé, Vladimir Poutine livrait des S-300 à l’Iran et les généraux russes planifiaient avec leurs homologues iraniens une intervention militaire en Syrie, au bénéfice de Bachar al-Assad et du régime baathiste2.

En France, le parti russe et ses « idiots utiles » expliquèrent que l’intervention de Poutine permettrait tout à la fois de combattre le djihadisme sunnite, de remplacer le raïs syrien par une personnalité plus acceptable et de refouler les Pasdarans (les gardiens de la révolution islamique) et les milices panchiites expédiés sur ce théâtre par Téhéran. Bref, une martingale ! Dans les faits, le régime iranien a pu s’implanter durablement en Syrie et jeter un « pont terrestre » (l’« arc chiite ») à travers le Moyen-Orient.

Malgré les inévitables frictions et rivalités dans le partage des dépouilles, c’est donc bien une alliance russo-iranienne qui a pris forme sur le terrain, avec des opérations combinées entre l’aviation russe et les forces terrestres irano-chiites. Depuis, un pacte de renseignement et de contre-espionnage a complété cette alliance (2021). Le redéploiement d’une partie du corps expéditionnaire russe sur le théâtre ukrainien ouvre même de nouveaux champs d’action aux Pasdarans, beaucoup plus présents dans le Sud syrien, ce qui inquiète tout autant la Jordanie que l’État d’Israël3.

D’aucuns voudraient croire que l’hypothétique retour de l’Iran sur le marché des hydrocarbures, après la possible signature d’un nouvel accord nucléaire, inquiéterait Poutine et les siens. Inversement, ce retour augmenterait la marge de manœuvre des Occidentaux, confrontés à la guerre énergétique que leur livre Moscou (le Nord Stream était supposé relever du commerce : « Wandel durch Handel » !).

Vus de Moscou, les enjeux géopolitiques sont globaux et dépassent la seule question des exportations pétrogazières : l’Iran est un maillon clé de la chaîne des puissances révisionnistes et perturbatrices ; le resserrement des liens avec Téhéran ouvre de larges perspectives, au-delà du Moyen-Orient.

Quant au djihadisme chiite, il n’est pas soluble dans le marché de l’or noir ou gris. En témoigne la volonté acharnée de développer un programme nucléaire, envers et contre les intérêts économiques iraniens. En ce domaine, le pronostic de Barack Obama relevait d’une philosophie de l’histoire du pauvre, empreinte d’économisme (l’axiomatique de l’intérêt).

Resserrement des liens et extension de la coopération

Lors de la visite de Poutine à Téhéran, le 19 juillet dernier, l’ayatollah Ali Khamenei, Guide suprême de la révolution islamique, et son factotum, le président Ebrahim Raïssi, ont justifié l’agression militaire russe en Ukraine et dénoncé l’OTAN, qui fait figure à Téhéran de causalité diabolique. La propagande du Kremlin est prise au pied de la lettre, non point par suivisme mais parce qu’elle correspond à l’ADN idéologique du régime iranien et à la vision millénariste des hommes qui monopolisent le pouvoir.

On apprit alors qu’un nouvel accord stratégique russo-iranien était à l’étude, la coopération entre les deux capitales devant à l’avenir englober les sphères de la banque et de la finance4. D’ores et déjà, Gazprom et la Société nationale iranienne du pétrole (la National Iranian Oil Company) ont signé un contrat de développement des champs d’hydrocarbures iraniens, pour une valeur de 40 milliards de dollars. Déjà envisagé dans les années 2000, le projet d’une « OPEP du gaz » revient aussi dans le champ5.

Dans les semaines qui suivirent, les formes de cette alliance russo-iranienne se sont accusées. Le 9 août, la Russie lançait depuis le cosmodrome de Baïkonour, au Kazakhstan, un satellite fabriqué par l’Iran (le satellite Khayyâm). Théoriquement voué à un usage civil, ce satellite a probablement une vocation militaire6. Selon certaines analyses, il pourrait apporter sa contribution à l’effort militaire russe en Ukraine (s’il en est encore temps).

Le même mois, Jake Sullivan, conseiller à la sécurité du président des États-Unis, nous apprenait que le pouvoir russe planifiait l’achat de drones à l’Iran (des drones Mohajer et/ou Shahed). À partir du 29 août, des avions ont acheminé ces engins en Russie, leurs déficiences et la nécessaire adaptation au système militaire russe expliquant qu’ils n’aient pas encore été observés sur le champ de bataille7. Depuis, les dirigeants iraniens ont admis envisager l’achat d’avions de combat Su-35 (voir les propos du chef de l’armée de l’air iranienne, le général Hamid Vahedi).

Pourtant, l’essentiel est ailleurs. Dans le cas d’un nouvel accord nucléaire avec l’Iran, la levée des sanctions et limitations qui entravent l’appareil économique et financier du pays, placé sous la coupe des Pasdarans et des fondations islamiques, constituerait pour la Russie un effet d’aubaine. Poutine et les siens pourraient user du territoire iranien comme d’une plate-forme de contournement des mesures géoéconomiques occidentales, l’allié iranien apportant de surcroît un indéniable savoir-faire en la matière8.

Le poutinisme : un asiatisme

Le resserrement de l’alliance russo-iranienne s’inscrit dans une perspective plus large, celle d’un bloc de puissances révisionnistes et perturbatrices dans l’Ancien Monde. À l’horizon, le basculement vers l’Orient et l’émergence d’un monde centré sur l’axe sino-russe. À tout le moins, il s’agit là du schéma géopolitique de Poutine, encore décliné lors du Forum économique de l’Est (FEE), à Vladivostok, le 7 septembre dernier9. Un discours en phase avec les thèses d’Alexandre Douguine, vulgarisateur de l’eurasisme dans les milieux militaro-sécuritaires russes.

Indépendamment du fait qu’une nouvelle mouture de l’accord nucléaire de 2015 ne constituerait pas la réponse adéquate à la menace iranienne et au risque d’une prolifération en cascade10, il se pourrait donc que l’Administration Biden, soit rapidement conduite à remettre en place les sanctions, afin de faire respecter les mesures prises contre la Russie. Il ne manquerait pas alors de « réalistes » et de thuriféraires de la tyrannie pour crier à l’inconstance américaine.

Tout cela demeure hypothétique (rien n’est signé) mais il importe de prendre en compte les différentes facettes du « cas » iranien et d’anticiper les conséquences d’un tel accord. Sans oublier qu’une défaite de la Russie en Ukraine et le choc géopolitique qu’elle provoquerait seraient également une leçon de choses pour l’Iran et son principal client, le « grand perturbateur » chinois. La chose n’est pas impossible. Elle est même à portée. Autant de raisons de ne pas lâcher prise, sur le nucléaire iranien comme en Ukraine et dans le détroit de Taïwan.

  1. Voir Jean-Sylvestre Mongrenier, « Une mise en perspective de l’alliance russo-iranienne », Desk Russie, 1er juillet 2021. 

  2. Conclu en 2007, le contrat russo-iranien sur les S-300 avait été suspendu trois ans plus tard par le président russe de l’époque, Dmitri Medvedev, convaincu de la nécessité de faire pression sur le régime iranien pour arrêter la marche vers l’atome guerrier. 

  3. Afin de se soustraire aux frappes d’Israël, les Pasdarans revêtent des uniformes de l’armée syrienne. 

  4. Notons ici le projet russe de développement de nouvelles monnaies de réserve mondiales et celui d’un système de paiement international sino-russe. Le Kremlin voudrait aussi fonder une bourse des métaux précieux, le Moscow World Standard, capable de concurrencer la London Bullion Market Association. 

  5. Le succès de l’« OPEP + » — cet oligopole énergétique qui regroupe l’OPEP, la Russie et quelques autres producteurs de pétrole — et sa capacité à influencer le marché pétrolier mondial incitent à prendre au sérieux le projet russo-iranien d’une « OPEP du gaz ». À cet égard, il importe qu’une entreprise de refoulement des ambitions iraniennes au Moyen-Orient et un soutien explicite à une alliance israélo-sunnite (voir les accords d’Abraham) s’accompagne d’une plus grande fermeté des puissances occidentales à l’égard de leurs alliés régionaux et de leur ambiguïté stratégique à l’égard de la Russie et de la Chine populaire. 

  6. Le satellite Khayyâm a une résolution linéaire de 0,73 mètre, ce qui multiplie par dix les capacités de l’Iran et lui assure une certaine autonomie en matière de surveillance. Ces performances sont éloignées de celles des satellites occidentaux mais, dans le cas de l’Iran, elles marquent le franchissement d’un nouveau seuil technico-militaire. 

  7. Du fait de ces livraisons de drones iraniens à la Russie, l’Administration Biden a décidé d’appliquer de nouvelles sanctions à l’encontre des Pasdarans et des entreprises iraniennes engagées dans ces échanges. 

  8. Sur la portée et les effets du resserrement des liens entre Moscou et Téhéran, voir Matthew Luxmoore, « Céréales, drones et satellites : l’Iran et la Russie tissent des liens de plus en plus étroits », The Wall Street Journal, repris par L’Opinion, 30 août 2022. 

  9. Axé sur l’anti-occidentalisme, la « dédollarisation » et la « multipolarité », la septième édition du FEE a pris l’allure d’un club anti-sanctions et d’un foyer de l’asiatisme. Outre l’importance de la Chine populaire dans la géopolitique poutinienne — le commerce et les exportations de composants électroniques sont cruciaux pour la Russie-Eurasie —, on notera le resserrement des liens avec la Corée du Nord, un « régime-bunker » dont les exportations d’obus et de munitions de facture soviétique sont censées pallier les difficultés du complexe-militaro-industriel russe. 

  10. Si l’Iran est autorisé à enrichir l’uranium, ce que prévoit l’accord de 2015, pourquoi pas l’Arabie Saoudite et la Turquie ? La question n’est pas rhétorique : des propos allant dans cette direction sont tenus à Riyad et Ankara, voire à Abu-Dhabi. Et l’expérience nous enseigne qu’il n’y a pas de cloison étanche entre l’usage civil du nucléaire et ses applications militaires. 

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