Russie : la traque des dissidents se poursuit

Le nombre de personnes arrêtées et détenues qui ne sont pas d’accord avec la politique russe à l’égard de l’Ukraine et qui désapprouvent « l’opération spéciale » augmente en Russie. Elles sont arrêtées et détenues non seulement en vertu de l’article sur le fait de discréditer l’armée russe, mais aussi en vertu d’autres articles administratifs et pénaux.

Le 24 août, l’ancien maire d’Ekaterinbourg (2013-2018), Evgueni Roïzman, un homme politique d’opposition, a été placé en détention à Ekaterinbourg. Au printemps de cette année, il avait déjà été condamné à trois reprises à des amendes, pour avoir « discrédité les forces armées russes », pour un total de 150 000 roubles. Après cela, il a dû débourser 85 000 roubles pour « outrage à l’autorité ». À la mi-août, une procédure pénale a été ouverte à l’encontre de M. Roïzman pour une vidéo diffusée sur Internet et des « actions publiques visant à discréditer les forces armées russes ». En vertu de cet article, Roïzman risque jusqu’à trois ans de prison.

Les perquisitions dans l’appartement de cet homme politique ont duré plusieurs heures. Son avocat n’a pas été autorisé à entrer dans l’appartement alors que, selon la loi russe, une perquisition doit être effectuée en présence d’un avocat. Du matériel informatique a été saisi pendant la perquisition. Les forces de sécurité ont également trouvé des cartes de visite de diplomates étrangers, dont celle d’Igor Smechko, l’ancien chef du SBU (Service de sécurité d’Ukraine).

Le tribunal a décidé de ne pas arrêter l’homme politique pendant l’instruction, mais d’imposer une mesure préventive plus douce : l’interdiction de certaines actions. Il lui a ainsi été interdit de se rendre dans des lieux publics, de communiquer avec les témoins de l’affaire sans l’autorisation écrite de l’enquêteur, de parler au téléphone et d’utiliser Internet. Il a seulement le droit d’appeler son avocat et de passer des appels d’urgence (ambulance, etc.). Les journalistes et les collègues de l’ancien maire expliquent cette décision « douce » par sa grande renommée à Ekaterinbourg. Il a été arrêté à la veille des élections régionales et il est évident que son arrestation aurait pu entraîner des troubles dans la ville, ce que les autorités russes ne souhaitent pas.

Leonid Gozman, 72 ans, autre homme politique d’opposition, psychologue et collaborateur du journal Novaïa Gazeta, désigné en Russie comme « agent de l’étranger », a été arrêté le 30 août et condamné à quinze jours de prison dans un centre de détention spécial. Il a été reconnu coupable d’avoir comparé l’Union soviétique à l’Allemagne nazie dans plusieurs publications sur les réseaux sociaux (depuis l’année dernière, la législation russe inclut un article interdisant de telles comparaisons).

Gozman avait déjà été détenu fin juillet 2022, mais il a été libéré le même jour. En juillet, une procédure a été ouverte contre lui pour avoir omis de signaler sa double citoyenneté (Gozman et sa femme ont en effet la citoyenneté israélienne). Cette omission est passible d’une amende pouvant atteindre 200 000 roubles ou d’une peine de travail obligatoire pouvant aller jusqu’à 400 heures.

Leonid Gozman, qui vient de passer quinze jours en prison, a répondu aux questions de Novaïa Gazeta par l’intermédiaire de son avocat. Interrogé par un journaliste sur les raisons pour lesquelles le régime persécute les dissidents en Russie aujourd’hui, M. Gozman a répondu : « Ils ont tout sous contrôle, mais ils arrêtent de plus en plus de gens. Je pense que c’est parce qu’ils ne sont pas sûrs, parce qu’ils ont peur. Ils comprennent que nous avons raison, et ils ne peuvent pas répondre sur le fond. Naturellement, ils ont peur que la vérité se répande dans la société. Et ils ont également besoin que tout le monde — et pas seulement ceux qui sont envoyés en prison — ait peur et se taise. Ils ont peur que les gens se rendent compte que leur politique n’a pas de sens. Qu’elle viole les lois humaines et les commandements de Dieu et qu’elle n’est bénéfique pour personne.

Ce qu’ils veulent exactement de moi, je ne le comprends pas. Leur haine envers moi (et ils me détestent depuis longtemps) est irrationnelle. Je ne participe pas directement ou indirectement aux élections, je n’organise rien, je n’incite personne à faire quoi que ce soit. Je dis juste ce que je pense. Mais ce ne sont plus seulement les mots, mais aussi les pensées qui semblent être devenues un crime. Dans les motifs de mon arrestation — une chose très amusante — il est dit que la raison de mon arrestation est que, voyez-vous, j’ironisais à propos de la loi qui interdit à quiconque d’identifier Staline à Hitler ».

Gozman est convaincu que les autorités le poussent à quitter le pays. Désormais, après un séjour dans un centre de détention spécial, il a décidé de quitter la Russie, à moins qu’il ne fasse l’objet de nouvelles poursuites pénales, comme cela a été le cas pour Vladimir Kara-Murza et Ilya Yashin. Après leur détention administrative, des poursuites pénales ont été engagées contre eux, et ils sont maintenant détenus en prison à Moscou. Leonid Gozman réalise que, s’il part en exil, sa voix sera « presque inaudible ». Mais s’il est emprisonné, et pour longtemps, sa voix ne sera pas du tout entendue.

Evguenia Albats, rédactrice en chef du New Times, a également quitté la Russie le 6 septembre. Albats est l’une des principales figures de l’opposition en Russie. Son magazine a été l’un des premiers à être désigné « agent de l’étranger », et en septembre 2022, à titre individuel, elle a également eu ce statut. Pour ses articles dans le New Times et ses discours, Albats a fait l’objet de quatre procédures administratives pour « avoir discrédité les forces armées russes ». Condamnée à des amendes, mais pouvant bientôt faire l’objet de poursuites pénales, elle a choisi de partir pour les États-Unis. Elle va désormais enseigner à New York.

Les 10 et 11 septembre, des élections régionales et municipales ont eu lieu en Russie. Certains électeurs ont utilisé les élections comme une sorte de protestation contre l’opération militaire en Ukraine. Ils ont rempli des bulletins de vote avec des slogans contre l’opération spéciale. Bien qu’en Russie la loi garantisse le secret du vote, dans quelques cas au moins, la police a commencé à rechercher les auteurs de ces slogans et à rédiger des rapports sur eux pour avoir « discrédité l’armée ».

Voici quelques exemples :

Le 11 septembre 2022, Lev Karmanov, 21 ans, est allé voter au bureau de vote 2043 dans le quartier de Severnoïe Tchertanovo à Moscou. Il a reçu son bulletin de vote et, dans l’isoloir, il a dessiné une aquarelle avec une colombe et a écrit « Non à la guerre ! ». Cela a pris environ 15 minutes, dit Karmanov, ce qui est probablement la raison pour laquelle la commission électorale l’a remarqué. Lorsque le jeune homme est sorti de l’isoloir, les membres de ladite commission ont refusé de le laisser déposer son bulletin dans une urne électronique, affirmant que l’aquarelle pouvait endommager l’appareil. Ils ont proposé d’invalider le bulletin de vote et d’en délivrer un nouveau à Karmanov. Le jeune homme a accepté, laissant le premier bulletin sur le bureau d’un des membres de la commission. Il a voté à nouveau, en écrivant uniquement au stylo. Des policiers l’ont arrêté à la sortie du bureau de vote et ont rédigé un rapport sur lui pour avoir « discrédité » l’armée. Le même jour, le tribunal a condamné le jeune homme à une amende de 50 000 roubles.

Selon la décision du tribunal, M. Karmanov « a montré à la commission électorale son bulletin de vote portant un slogan de propagande « Non à la guerre », qui dénonce l’utilisation des forces armées de la Fédération de Russie, et appelle à faire obstacle à leur utilisation en dehors de la Fédération de Russie ».

Un cas similaire a eu lieu à Veliki Novgorod. La police a arrêté Anton Botchanov pour un slogan contre la guerre sur un bulletin de vote « qui était visible dans une urne transparente », a rapporté OVD-Info. Il a fait l’objet d’un rapport pour avoir « discrédité » l’armée. Il n’y a pas eu d’arrestation.

Aujourd’hui, de nombreuses personnes en Russie n’arrivent pas à accepter ce qui se passe dans le pays. Le 12 septembre, Daniil Berman, un éminent avocat russe qui a défendu Macha Alekhina, l’une des accusées de l’affaire Pussy Riot (lorsqu’elle a été jugée l’année dernière pour sa participation à des rassemblements de protestation) et qui a également défendu d’autres militants de l’opposition russe, a écrit sur sa page Facebook :

« Moi, Berman Daniil Borissovitch, né le 29.12.1982, citoyen de la Fédération de Russie, avocat du Barreau de la ville de Moscou depuis le 11.08.2016, j’affirme que l' »opération militaire spéciale » (en fait une vraie guerre menée contre l’État souverain d’Ukraine) doit être arrêtée, les troupes russes doivent être retirées du territoire de l’Ukraine, et le président russe Vladimir Poutine ainsi que le gouvernement russe, la Douma d’État russe et le Conseil d’Etat de la Fédération de Russie doivent être démis de leurs fonctions.

Une nouvelle escalade de ce conflit militaire pourrait conduire à une crise politique aiguë dans le pays, puis à une guerre civile, à la désintégration de la Russie, à la perte de ses territoires, à l’appauvrissement de sa population et à la perte de son identité nationale.

Je considère que tout appel et toute action visant à poursuivre cette guerre, y compris les « frappes sur les centres de décision en Ukraine et sur les installations d’infrastructures critiques », l’utilisation d’armes nucléaires (y compris celles de faible puissance) et toute déclaration similaire sont dirigés contre les peuples et mettent en danger l’existence de l’humanité en tant qu’espèce.

Ce texte a été écrit par moi et publié par moi-même, de mon plein gré.

En cas de procédure administrative ou pénale à mon encontre, veuillez m’appeler au +79160305312.

Je suis prêt à me présenter volontairement devant toute organisation chargée d’enquête ou devant un tribunal, y compris en cas d’une décision de justice de procéder à mon arrestation.

Respectueusement,

12.09.2022 Daniil Berman

(Ce post sera affiché sur mon profil jusqu’à la fin de la guerre et la signature d’un accord de paix entre l’Ukraine et la Russie) ».

Un avocat a déjà été arrêté en Russie pour avoir « discrédité les forces armées russes » dans un post sur FB . Il s’agit de Dmitri Talanov, 62 ans, qui avait défendu le journaliste russe Ivan Safronov, condamné à 22 ans de prison pour haute trahison le 6 septembre. Dmitri Talanov risque jusqu’à dix ans de prison.

On peut maintenant se demander ce qui attend l’avocat Daniil Berman.

Traduit du russe par Desk Russie, relu par Rosine Klatzmann.

PS! Le 14 septembre, à sa sortie de prison, Leonid Gozman a été de nouveau arrêté. On l’accuse d’avoir comparé publiquement le NKVD à la Gestapo. Il restera donc en prison 15 jours supplémentaires.

Alexeï Timofeïev est un pseudonyme.

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