Et maintenant ? Sur la possibilité d’une guerre totale

La guerre en Ukraine bat son plein. L’ordre de « mobilisation partielle » des réservistes de l’armée russe et d’une partie de la population masculine, pour aller se battre en Ukraine, et l’organisation concomitante de pseudo-référendums dans les territoires occupés suscitent en Occident un mélange d’indignation et de dénigrement : les scrutins seraient nuls et sans effets ; la « mobilisation partielle » buterait déjà sur ses limites. En d’autres termes, la décision de Vladimir Poutine, prétendument isolé sur le plan international, serait une « fuite en avant ». Il faut plutôt y voir une escalade, cette guerre, que d’aucuns voudraient lointaine et périphérique, pouvant gagner en intensité.

Si la « mobilisation partielle » décrétée par Vladimir Poutine semble être une demi-mesure, les quotas à remplir indiqués aux gouverneurs et pouvoirs locaux, à l’origine de rafles indiscriminées d’hommes en âge de combattre, donnent déjà corps à cet oukaze (le chiffre total serait au-delà des 300 000 hommes). Il y a et il y aura des ratés et des contrecoups, beaucoup de questions aussi sur la formation et l’équipement de ces hommes, leur degré de motivation et leur niveau de compétence face à une armée ukrainienne dont les sept mois de guerre ont montré la vaillance et la valeur1. De même, le complexe militaro-industriel a exposé ses tares dans la production d’armements, d’autant plus que les sanctions occidentales décidées dès 2014 ont entravé la modernisation de l’armée russe. Tout cela est vrai et pèse sur la traduction en termes militaires et industriels des décisions prises par le maître du Kremlin. Néanmoins, le pire doit être envisagé.

Brûler ses vaisseaux pour créer l’irréversible

Aux esprits moqueurs, il importe cependant de rappeler cette vérité transhistorique énoncée par Jacques Bainville : « Tout a toujours très mal marché. » En Russie plus qu’ailleurs, où l’incurie rime avec l’impéritie, les choses se font dans le plus grand désordre, à la « vas-y comme je te pousse ». Elles pourraient se faire pourtant. À défaut d’une grande offensive à brève échéance, volontaires et « mobilisés » donneront à l’état-major russe la possibilité théorique de boucher les trous et de colmater les brèches, une intense campagne de bombardement des infrastructures civiles ukrainiennes permettant simultanément de gagner du temps et de détruire ce qui ne peut être conquis : sous l’angle de l’histoire militaire, l’armée russe n’est jamais qu’une superartillerie, appuyée par des vagues humaines2. Dans quelques mois, à la condition que les lignes défensives dans le bassin du Don et le sud de l’Ukraine soient reconstituées et consolidées, une nouvelle offensive russe pourrait alors être conduite (printemps 2023 ?).

Le sens de cette mobilisation partielle — « sens » dans la double acception de direction et de signification — est celui d’une escalade, d’un mouvement vers une guerre totale, définie comme conflit armé et sanglant dans lequel les belligérants mobilisent toutes leurs ressources, matérielles, morales et spirituelles, une guerre inscrite dans la durée3. D’emblée, cette guerre était pour l’Ukraine un conflit à caractère total et existentiel : le sort de la nation et de l’État était en jeu. Pour la Russie, il s’agissait d’une « guerre à but absolu » (Hans Delbrück), l’objet n’étant pas une rectification armée de la frontière avec l’Ukraine mais d’effacer l’État national ukrainien de la carte politique de l’Europe. Cependant, cette guerre n’avait pas un caractère total et existentiel. Dans l’esprit de Poutine, une « opération spéciale » en Ukraine et une combinaison de diplomatie coercitive et de guerre hybride à l’encontre de l’OTAN auraient pu suffire dans un premier temps.

Après la destruction de l’Ukraine, des pressions devaient être exercées sur les États baltes et la Roumanie, d’un bout à l’autre de l’isthme Baltique – mer Noire. À la suite du retrait américain d’Afghanistan, Poutine était persuadé que le fruit était mûr : les États-Unis se désengageraient rapidement d’une Europe condamnée à la « finlandisation ». La formation d’un regroupement géopolitique euro-asiatique « de Lisbonne à Vladivostok » devait rééquilibrer l’alliance de facto entre la Russie et la Chine populaire. Son savoir-faire diplomatique et militaire, étayé par l’appareil industriel européen, compenserait l’immense supériorité démographique et économique chinoise. En perspective, une Grande Eurasie sino-russe, rassemblée contre la démoniaque thalassocratie anglo-saxonne. C’est alors qu’aurait pu se produire une guerre d’envergure planétaire. À ce stade, dans la tête de Poutine, l’Ukraine aurait été depuis longtemps soumise et assimilée (les Ukrainiens ne seraient que de « Petits-Russes » aux esprits déformés par la propagande occidentale).

Conformément à la loi d’hétérotélie qui gouverne l’histoire, les choses ne se sont pas déroulées comme prévu. Après une succession de revers militaires, les deux termes de l’alternative étaient soit d’esquisser un mouvement de retrait, pour chercher une voie de sortie, soit d’escalader l’échelle de la violence armée. En dynamique, la Russie s’engage désormais dans une guerre totale qui n’épargnera pas la société russe et tous ceux qui voulaient regarder ailleurs, pour autant que la mort au combat ne les touchait ni de près ni de loin. La montée aux extrêmes est d’autant plus probable que l’organisation de pseudo-référendums dans les districts de Donetsk, Louhansk, Zaporijjia et Kherson (23-27 septembre 2022) a pour objectif de faire de ces territoires des morceaux de la « terre sacrée » de la grande Russie-Eurasie. Ce tour de passe-passe, qui prétend transformer une agression militaire en une guerre défensive, est censé justifier l’emploi de l’arme nucléaire, dans le cas où l’appareil militaire classique russe s’effondrerait. Il est aussi loisible d’imaginer un ultimatum russe, une fois ces territoires annexés : l’armée ukrainienne serait sommée de se retirer des positions conservées ou reconquises, faute de quoi le scénario du pire se concrétiserait. De fait, le maître du Kremlin s’est implicitement référé à l’arme nucléaire (« tous les moyens » seront requis), Dmitri Medvedev se chargeant ensuite d’écrire les sous-titres (telle semble être la fonction de sous-secrétaire du Conseil de sécurité).

Un simple « bluff », comme beaucoup le pensent en Europe ? Le déni poutinien du 21 septembre 2022 — « Ce n’est pas du bluff » — aurait alors valeur freudienne. Par principe, il faut pourtant envisager le pire : la dissuasion n’est pas une loi du monde4 et il se pourrait fort que Poutine, escomptant un effet de sidération à Kyïv et dans les capitales occidentales, soupèse sérieusement les avantages et les inconvénients d’une frappe nucléaire tactique. Quant à croire que le maître du Kremlin redoute de voir la Russie considérée comme un « État paria »… Il y verrait plutôt un signe d’élection et s’est précédemment exprimé en ce sens (les Russies iront au paradis et les Occidentaux en enfer) ! Espérons simplement qu’il tienne aussi compte des risques personnels qu’il prendrait dans ce cas de figure : les officiels américains s’inquiètent de la menace nucléaire ou chimique et ils font « passer des messages » explicites5.

Enfin, une guerre totale conduite par la Russie s’étendrait aussi à l’environnement écologique. Peut-être est-ce ainsi qu’il faut interpréter le possible sabotage des gazoducs Nord Stream I et II en Baltique, dans les eaux danoises et suédoises : une extension du domaine de la lutte aux écosystèmes ; un prétexte pour déployer la marine russe en mer Baltique une menace sur les infrastructures occidentales (autres « tubes » et câbles sous-marins transatlantiques par exemple). À quand une menace ouverte sur les satellites occidentaux ? Notons que le 15 novembre 2021, la Russie a procédé au tir d’un missile antisatellite (un essai visant l’un de ses vieux satellites). Des dizaines de milliers de débris ont été générés dans une zone située non loin de la Station spatiale internationale (ISS).

En somme, les décisions et annonces du maître du Kremlin relèvent plus de l’obstination et de la compulsion répétitive que de la fuite en avant. L’annexion de nouveaux territoires ukrainiens (n’oublions pas la Crimée) et la « mobilisation partielle » consistent à brûler ses vaisseaux pour interdire toute réversibilité du processus engagé, et à pousser les feux. Les problèmes tactiques et opérationnels auxquels se heurte l’armée russe en Ukraine se règleraient en intensifiant la guerre et en élargissant le cadre géostratégique : « Plus est en toi ! » (caractéristique de la psychologie de Poutine, ce pli est pris depuis le déclenchement d’une deuxième guerre de Tchétchénie, en 2000, après des attentats terroristes demeurés inexpliqués). La démesure de Poutine et des siens est sous-tendue par une « ontologie noire » (volonté de puissance, passions tristes et ressentiments) que les tenants d’une science politique rationaliste ont trop longtemps négligée.

Confrontés à la perspective d’une spirale guerrière ascendante, un certain nombre d’observateurs semblent attendre beaucoup de la société russe. Les images de rassemblements sporadiques, de bagarres d’alcooliques sur les lieux de regroupement de réservistes et de « mobilisés », ou encore celles de récriminations dans leurs rangs (une sorte d’officier recruteur les réduit vite au silence), ne sont guère convaincantes. Peut-être n’avons-nous encore rien vu6 ? Par nature cependant, les masses sont amorphes et apathiques, d’autant plus que le régime poutinien a disposé de deux décennies pour détruire de fond en comble la société civile russe qui avait émergé au cours de la période Gorbatchev. Même l’organisation Mémorial, qualifiée d’« agent de l’étranger » et criminalisée, y est passée. En matière de rébellion et de révolution, tout part en effet d’individualités et de singularités, le plus souvent du moins (Héraclite : « Un seul, s’il excelle, en vaut plus de dix mille »). Or, les personnalités susceptibles de faire la différence sont enfermées dans des camps (voir le cas d’Alexeï Navalny, dont l’empoisonnement et l’emprisonnement étaient des signes annonciateurs) ou sont parties en exil, la « mobilisation partielle » amplifiant désormais les flux. Le type de l’« homme rouge » règne en maître ; ceux qui le peuvent fuient par les voies aériennes ou terrestres. On songe au livre d’Albert Hirschman : Exit, Voice and Loyalty (Harvard University Press, 1970)7. Les Russes les plus conscients, actifs ou réactifs choisissent la porte de sortie. Ce début d’exode touche notamment les classes d’âge entre vingt et trente ans, dans un contexte de récession démographique. Les images de files de voitures vers la Finlande, la Géorgie ou l’Arménie sont parlantes. Et l’aéroport d’Istanbul est en passe de devenir un hub russe, le phénomène commençant dès le début de l’« opération spéciale », des oligarques russes prenant la « route de Byzance » (la Tsargrad des panslavistes) pour y abriter leurs richesses8. Au total, 261 000 hommes auraient fui la Russie-Eurasie depuis la proclamation de la « mobilisation partielle » (une estimation du FSB rapportée dans Novaïa Gazeta Europe, le 26 septembre 2022).

Quid de la Chine ?

La possibilité d’une guerre totale invite à changer de niveau d’analyse, une telle perspective pouvant inquiéter alliés et partenaires de Moscou. On songe notamment à la Chine populaire, liée à la Russie-Eurasie par un partenariat diplomatique et stratégique, et mille liens d’ordre énergétique, technologique, commercial et financier. Au fil du temps, ce complexe de relations a bien pris l’allure d’une alliance informelle (il n’y a certes pas de clause de défense mutuelle), avec une dimension militaire renforcée depuis plusieurs années : que l’on se reporte à la taille croissante des exercices militaires, les patrouilles aériennes communes au-dessus de la péninsule coréenne et manœuvres sur les approches du Japon, la coopération militaro-industrielle jusque dans le domaine des défenses antimissiles (les satellites d’alerte avancée). Il ne s’agit pas tant d’un côte-à-côte que d’un dos-à-dos, l’objectif intermédiaire étant de contraindre les États-Unis à une une élongation géostratégique, de l’Ukraine au détroit de Taïwan (voir le « strategic overstretching » de l’historien Paul Kennedy, à l’origine du déclin des empires selon ses analyses géohistoriques). À plus long terme, Pékin et Moscou partagent l’idée que l’hégémonie occidentale a vécu, les équilibres mondiaux basculant vers l’Asie. Grosso modo, il ne resterait plus qu’à achever la bête9.

Certains signes laisseraient penser que cette alliance informelle se défait, Xi Jinping s’apprêtant à lâcher son grand ami Poutine. De Samarkand à New York, les officiels chinois ont appelé à un cessez-le-feu et souligné leur attachement aux principes de souveraineté et d’intégrité territoriale, principes qu’ils travestissent par ailleurs pour martyriser Tibétains et Ouïghours (c’est une autre question). Mais n’est-ce pas là ce qu’ils rappellent constamment depuis le 24 février 2022, et ce dès 2014, lors de l’opération russe en Crimée et au Donbass ? En revenant constamment sur l’intégrité territoriale et la souveraineté, Pékin veut surtout signifier que l’île de Taïwan appartient à la Chine populaire. À moins que les diplomates chinois aient été plus précis et univoques dans leurs entretiens avec leurs homologues américains, il n’y a pour le moment rien de nouveau et de notable. En l’état des choses, l’absence de condamnation explicite de la guerre russe, la progression en valeur et en volume des achats de pétrole et de gaz russes, l’envol des exportations chinoises de « puces » et de composants électroniques en direction de la Russie, constituent un soutien objectif à la guerre voulue et conduite par Poutine10. Il faudrait aussi se demander si les achats russes de munitions et d’obus en Corée du Nord pourraient se faire sans l’aval de Pékin. Dans un tel cas, ce serait un soutien militaire indirect à la guerre de Poutine.

Il est fort possible que les dirigeants chinois soient mal à l’aise dans la présente situation. D’une part, la guerre qui leur a été « vendue » lors de l’entrevue entre Poutine et Xi Jinping, le 4 février 2022, jour de proclamation d’une « amitié sans limites », n’a pas tenu ses promesses ; la machine militaire russe est tenue en échec et le conflit a de graves répercussions sur une économie chinoise sortie de ses « Quarante Glorieuses » (trente serait plus juste). D’autre part, si Pékin et Moscou partagent le même objectif général de destruction de l’hégémonie occidentale, Poutine a imposé son rythme et son tempo à une Chine dont les moyens et les perspectives temporelles sont bien plus larges. Les menaces réitérées d’emploi de l’arme nucléaire inquiètent. Il est probable que certains, dans la direction politique chinoise, regardent le maître du Kremlin comme un électricien qui manipule avec désinvolture des câbles à haute tension. Les rumeurs, par définition incertaines, autour du voyage de Nikolaï Patrouchev, secrétaire du Conseil de sécurité russe, en Chine populaire, celles à propos d’un coup de théâtre lors du prochain congrès du Parti communiste chinois — préparation d’un coup de force contre Poutine ou contre Xi Jinping, selon les interprétations du voyage de Patrouchev —, sont autant de signes d’un malaise dans les relations sino-russes11.

Cela dit, l’histoire diplomatique et militaire montre que les alliances sont parcourues de doutes et de récriminations réciproques, de contradictions et de coups fourrés. Elles ne reposent pas sur l’altruisme ou sur des dispositions héroïco-sacrificielles, mais sur la perception d’intérêts partagés, sans alignement total. Sur ce point, nous renvoyons à l’œuvre d’Albert Sorel, grand historien de la diplomatie européenne à l’époque de la Révolution française et de l’Empire napoléonien12. La Chine populaire et la Russie-Eurasie expérimentent cette vérité historique mais cela ne signifie pas que leur alliance informelle soit caduque. Si Poutine tempête contre son homologue chinois qu’il juge trop timoré, particulièrement au moment de la visite de Nancy Pelosi à Taïwan (2 août 2022), il n’a évidemment pas de grand allié de rechange (l’Inde se contente d’une diplomatie transactionnelle et fait des affaires, à l’instar de la Turquie). Il donne des garanties à Pékin (un soutien quasi inconditionnel aux revendications sur Taïwan) et, simultanément, cherche à piéger son allié en accélérant le rythme de l’histoire : Poutine est un Aufbrecher, son révolutionnarisme noir échappant toutefois à certains conservateurs, en Europe et aux États-Unis. L’enjeu est de contraindre le président chinois à s’engager de vive force dans un grand conflit hégémonique qui ferait basculer les équilibres mondiaux.

Mais Xi Jinping, s’il persiste dans son « rêve chinois » (une « libido dominandi » enrobée de guimauve), a-t-il d’autres options stratégiques ? Il ne saurait envisager une grande épreuve de force avec les États-Unis — dans le détroit de Taïwan, les « Méditerranées asiatiques » (mers de Chine du Sud et de l’Est) et le Pacifique occidental —, sans d’abord consolider la profondeur stratégique que lui assure son alliance russe et la formation d’un bloc eurasiatique. Si cette alliance se défaisait, ce qui est du domaine du possible, il lui faudrait remiser son projet impérialiste cauchemardesque et sa rhétorique sur le thème du Tianxa (« Tout sous un même ciel »). Il y perdrait la face, le pouvoir et bien plus encore. Autrement dit, un tel revirement géopolitique exigerait un changement dans la direction du parti-État chinois, ou bien il y conduirait assez rapidement. Au vrai, tout cela est hypothétique et l’interprétation de la vision chinoise est rapidement susceptible de tourner au test de Rorschach (les défis que la sinologie doit relever valent bien ceux de la soviétologie d’antan).

En somme, il importe de ne pas confondre ses attentes politico-stratégiques et les configurations militaires, stratégiques et géopolitiques, qu’il s’agisse du niveau de détermination de la direction politique russe, de la cohésion du « système russe » et de la solidité de ses partenariats et de ses alliances. Certes, l’existence d’un certain nombre de déterminants et de facteurs profonds de la politique internationale ne signifie pas qu’il faille sacrifier au déterminisme : malgré sa masse, la « puissance pauvre13 » qu’est la Russie a été plusieurs fois défaite au cours de l’histoire, et les alliances tissées dans la seule perspective du partage des dépouilles reposent sur une sorte de théologie de la victoire — le vainqueur est le favori des dieux —, et ne résistent guère à la défaite militaire. Or, une défaite de la Russie est envisageable sur le front ukrainien. Plus largement, le déterminisme implique le choix arbitraire d’un déterminant parmi d’autres, considéré comme ayant valeur absolue.

En guise de conclusion

S’il faut bien chercher à identifier les vulnérabilités de telles alliances, afin de dissocier les fléaux, et pour cela manier le performatif — i.e. faire comme si l’objectif d’une décorrélation entre la Russie-Eurasie et la Chine populaire était presque atteint —, conservons à l’esprit (quitte à la détourner) l’ancienne maxime stoïcienne : « Il y a des choses qui dépendent de nous et d’autres qui ne dépendent pas de nous » (Épictète). Maintenir et amplifier le soutien politique, diplomatique et militaire à l’Ukraine, afin que ses armées contrecarrent les objectifs de Poutine et détruisent le dispositif militaire russe, avant qu’il ne soit renforcé, dépendent au premier chef des puissances occidentales. La chose est en leur pouvoir et relève de leurs responsabilités. Il s’agit non pas de pronostiquer la victoire de l’Ukraine mais de la vouloir.

En effet, c’est la défaite militaire franche et nette de la Russie-Eurasie, le choc géopolitique interne qui s’ensuivrait et une démonstration par le fait à l’égard des alliés et partenaires de Moscou, qui pourraient conjurer le pire. Il est donc urgent de livrer à l’Ukraine les armements requis pour aller de l’avant, de lui donner les moyens d’exercer une forme de dissuasion conventionnelle afin de protéger ses infrastructures, et de garantir à Poutine les plus sévères représailles s’il se hasardait à franchir le seuil du nucléaire. Bref, avec le recul, ces sept mois de guerre apparaissent comme le début d’un commencement et les périls montent à l’horizon. Il y faudra fraîcheur d’âme et détermination. Remémorons-nous Flaubert : « Seul l’imbécile conclut. »

Professeur agrégé d’histoire-géographie et chercheur à l’Institut Français de Géopolitique (Université Paris VIII). Auteur de plusieurs ouvrages, il travaille au sein de l’Institut Thomas More sur les enjeux géopolitiques et de défense en Europe. Ses domaines de recherche couvrent la zone Baltique-mer Noire, l’Eurasie post-soviétique et la Méditerranée.

  1. La « mobilisation partielle » a été décidée après l’échec d’une mobilisation fondée sur le volontariat, lancée en juin dernier, au travers la constitution de « bataillons régionaux ». Désormais, le processus est coercitif. Il est supposé ne concerner que les réservistes de la catégorie 1 : les plus jeunes et les possesseurs de compétences techniques spécifiques. Les abus sont probablement liés à l’existence de quotas officieux et de l’existence de recruteurs qui montent un juteux « business ». Voir Cyril Gloaguen, Note sur la mobilisation partielle (à paraître).
  2. Sur l’entrée en action des drones iraniens (Shahed-136 et Mohajer-6), voir les bombardements dans le secteur de Kharkiv et celui d’Odessa, les 23 et 25 septembre derniers.
  3. Poutine et les siens tentent de mettre sur pied une économie de guerre. Ministre russe de l’Industrie, Denis Mantourov a été promu au poste de vice-Premier ministre chargé de la politique industrielle (15 juillet 2022) et, dix jours plus tard, s’est vu confier la vice-présidence de la Commission militaro-industrielle (VPK).
  4. Rappelons en substance le propos de Raymond Aron : « Qui dissuade qui, comment et dans quelles circonstances ? » Dans le présent contexte, Poutine ne met pas en œuvre une stratégie de dissuasion nucléaire mais une stratégie de coercition nucléaire (voir le concept de « sanctuarisation agressive »).
  5. « Nous avons été très clairs avec les Russes, publiquement et en privé, pour qu’ils cessent de parler d’armes nucléaires », a déclaré le chef de la diplomatie américaine, Antony Blinken, dans un entretien à la chaîne CBS News diffusé le dimanche 25 septembre. « Il est très important que Moscou nous entende et sache que les conséquences seraient horribles […] Toute utilisation d’armes nucléaires aurait des effets catastrophiques pour le pays qui les utilise, bien sûr, mais aussi pour beaucoup d’autres. » Plus tôt dans la journée, le Conseiller à la sécurité nationale de la Maison-Blanche avait déjà mis en garde contre les conséquences « catastrophiques » en cas d’utilisation de l’arme nucléaire par Moscou. « Nous avons la capacité de parler directement à haut niveau (aux Russes), de leur dire clairement quel est notre message et d’entendre le leur », avait aussi dit Jake Sullivan sur NBC. « Cela s’est produit fréquemment ces derniers mois, cela s’est même produit ces derniers jours », avait-il indiqué, sans vouloir préciser la nature des canaux de communication employés afin de « les protéger ». Voir « Les États-Unis ont averti la Russie, via des canaux privés, de cesser son discours de menace nucléaire sous peine d’une réponse sévère », AFP – Le Point, 26 septembre 2022.
  6. Il faudra être particulièrement attentif aux effets et réactions dans l’« étranger intérieur » de la Russie (les républiques caucasiennes et musulmanes, voire les « sujets » sibériens de la Fédération de Russie). Voir Benoît Vitkine, « Tensions sociales et politiques en Russie après la mobilisation « partielle » décrétée par Poutine », Le Monde, 26 septembre 2022.
  7. L’ouvrage d’Albert Hirschman a été traduit en français dès 1972. Voir Défection et prise de parole, Fayard, 1972.
  8. Voir Marie Jégo, « Guerre en Ukraine : Istanbul, la porte de sortie des Russes qui fuient la mobilisation », Le Monde, 24 septembre 2022.
  9. Voir Jean-Sylvestre Mongrenier « Guerre en Ukraine : Istanbul, la porte de sortie des Russes qui fuient la mobilisation »), « Le triangle États-Unis / Russie / Chine et l’improbabilité d’un renversement des alliances », Desk Russie, 19 juin 2021.
  10. Les institutions financières et entreprises chinoises engagées sur le marché américain ou directement exposées au « risque-dollar » demeurent prudentes dans leurs échanges avec la Russie mais on peut penser que le savoir-faire de Pékin dans le contournement des embargos internationaux (voir les cas de l’Iran et de la Corée du Nord) finira par bénéficier à la Russie. C’est une question de temps et d’adaptation.
  11. La venue de Patrouchev, le 19 septembre 2022, correspondait à l’ouverture du 17e cycle de consultations sur la sécurité stratégique entre la Chine et la Russie. Quant aux rumeurs, très présentes sur les sites indiens, voir Suchet Vir Singh, « Rumours swirl about coup against President Xi Jingping. Wishful thinking, say China experts », The Print, 25 septembre 2022,
  12. Voir les huit volumes de L’Europe et la Révolution française, publiés entre 1885 et 1904. Quelque peu oublié en France, Albert Sorel est considéré aux États-Unis comme un maître de l’« histoire appliquée » (« Applied History »).
  13. Georges Sokoloff, La Puissance pauvre. Une histoire de la Russie de 1815 à nos jours, Fayard, 1994.

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