Invitation au supplice
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Par Serghei Uzun, dit Frumich

Le Moldave Serghei Uzun écrit des miniatures humoristiques, dans le style des absurdistes russes, et les publie sur sa page Facebook. Celle-ci, violente et drôle à la fois, reflète l’atmosphère délétère qui règne dans la société russe depuis l’annonce de la mobilisation.

De bon matin, quelqu’un a frappé à la porte avec insistance.

– Qui donc vient m’emmerder ? dit Stépane furieux en ouvrant.

– Bonjour. Kolidoubov, Stépane Nikolaïévitch ?

Un homme en uniforme le salua poliment.

– C’est une convocation. Signez, je vous prie.

– Quelle convocation de mes deux ? Stépane était indigné, mais il prit son stylo et apposa sa signature dans le bordereau.

– J’ai déjà soixante ans. Il doit y avoir une erreur. Je n’ai plus la santé pour l’armée.

– Qui vous parle d’armée ? Pourquoi faire des histoires pour rien ? Vous devriez lire l’objet de ce que vous signez. C’est pour une exécution capitale.

L’homme en uniforme expliqua avec un soupir :

– C’est à la suite du nouveau décret. Soyez à l’échafaud demain à dix heures. Je tiens à vous avertir que la punition pour défaut de comparution a été aggravée. Elle sera désormais de deux mille unités de compte1, et non plus de cent comme avant.

– Quelle exécution ? s’étonna Stépane. Comment ça ?

– Par pendaison. Par le cou, répondit calmement le commissionnaire. Vous devrez avoir une corde et du savon avec vous. On peut mettre le vêtement qu’on veut. Mais nous recommandons d’y coller un logo de l’ennemi.

– Où pourrais-je trouver un logo de l’ennemi ?

– Si vous n’avez pas de vêtement portant un logo de l’ennemi, l’État vous le fournira. Inutile de s’inquiéter pour ça.

– Donc ils ont des vêtements avec le logo de l’ennemi, mais pas de cordes ? interrogea Stépane d’un ton sarcastique.

– Pas de calomnies, citoyen, l’interrompit sèchement le commissionnaire. Nous avons assez de cordes pour tout le monde. C’est juste que la nôtre est rêche. Elle gratte. C’est pas confortable. C’est pourquoi nous vous recommandons d’apporter la vôtre. Tiens, on prend soin des gens, et voilà toute leur reconnaissance. C’est une honte, citoyen.

– Excusez–moi, bafouilla Stépane. C’est juste que tout cela est un peu inattendu. Ils avaient dit qu’il n’y aurait pas d’exécutions publiques.

– Je comprends. Le commissionnaire hocha la tête. Mais on n’y peut rien. Les temps sont si compliqués de nos jours. Les choses changent rapidement. Je ne l’aurais pas cru moi-même il y a un an. Bon, je vais y aller. Au rev… Oh, pardon, adieu, Stépane Nikolaïevitch. Et merci de ne pas vous dérober à votre devoir de citoyen.

– Adieu, dit Stépane.

Il referma la porte et s’abîma dans la lecture de la convocation. Tout était en règle, le tampon de la mairie, la signature du préfet : « Conformément à la loi numéro tant, article tant, vous devez vous présenter pour exécution publique en qualité de coupable. Vous devez avoir avec vous… »

– Qu’y a–t–il, Stèpe ? demanda sa femme. C’était qui?

– Une convocation pour moi. Pour l’exécution, répondit Stépane.

– Comment ça, une convocation ? Qu’est-ce que tu veux dire, une exécution ? Ils avaient promis que seules les personnes de plus de soixante-cinq ans seraient embarquées. Pourquoi as–tu pris le papier ?

– Machinalement, dit Stépane en haussant les épaules. On me l’a apporté et j’ai signé.

– Crétin ! s’écria sa femme. Toute ta vie tu as été un crétin. Et tu as signé ! Maintenant, si tu ne te présentes pas, tu seras jugé. Et on te coffrera !

– Mais non. Seulement une amende. Deux mille unités de compte.

– Combien ? Où trouveras–tu une somme pareille ? Maintenant, il faudra que tu y ailles. Tu as signé, crétin. Crétin que tu es.

– Je pourrais peut-être vendre la voiture, en dernier recours, dit Stépane, incertain.

– Et qu’est-ce qu’on fera sans voiture ? Tu as toute ta tête ? Tu… Il vaut mieux que tu y ailles. Vas–y et explique qu’il doit y avoir une erreur. Ils doivent tirer ça au clair tout de même.

– Et si personne ne veut me parler ? Ils me mettent tout de suite la corde au cou et ça y est, se dit Stépane, interrogatif.

– Qu’est–ce que c’est que ces calomnies ! On vit pas chez des cannibales. Il y a des lois. Ils doivent te les montrer et te présenter les motifs. Tu es un citoyen, tu n’es pas tombé d’une autre planète. Tu as des droits. Tout n’est pas permis…

– C’est vrai, acquiesça Stépane. Tout n’est pas permis… Au fait, tu ne sais pas où il est, mon permis ?

– Allez, ne fais pas l’imbécile, murmura sa femme. Où est-ce que tu pourrais aller en voiture? Tu es maintenant sur toutes les listes. On t’arrêtera partout et on t’embarquera. Et en plus, ils confisqueront la voiture. Et puis une amende. Non-non–non, mon petit Stèpe chéri. Il faut tout faire selon la loi. Selon la loi. Et qu’ils te présentent les motifs. Fuir ne ferait qu’aggraver ton cas. Et ensuite on n’aurait pas assez de toute la vie pour écoper.

– Oh, pardon, acquiesça Stépane. J’ai eu un moment de panique. Non et non. Il faut tout faire selon la loi. Il n’y a pas de loi qui ordonne d’exécuter les moins de soixante-cinq ans.

– C’est bien ce que je te dis. Il n’y a pas de loi qui dise ça, approuva sa femme. Ils tireront les choses au clair et tout ira bien.

– Oui. Tout ira bien, dit Stépane et il sortit sur le balcon.

– Où vas–tu ? s’exclama sa femme immédiatement prise de panique. Fais attention, ne va pas sauter ! Le suicide aussi est puni. Ce ne sont pas des imbéciles, là–haut. Je veux dire ceux qui font les lois. Fais attention. Ne t’y avise pas !

– Mais je vais chercher la corde ! répliqua Stépane. Ne dis pas de bêtises. Je cherche la corde. C’est écrit dans le papier. On doit apporter une corde. On ne peut pas y aller les mains vides.

– Ça, c’est vrai. On nous prendrait pour des radins. Ils ne veulent même pas payer pour la corde, qu’on dirait de nous. Regarde, elle est sur la troisième étagère. Et va te laver. Faut que tu fasses bonne figure !

Traduit du russe par Yves Hamant

C’est nous qui avons ajouté le titre. NdlR

  1. La somme est en dollars (unités de compte), et on la paie en roubles, selon le cours de change. NdlR 

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