Herman Van Rompuy. // Brussels MEU, capture d’écran

Herman Van Rompuy. // Brussels MEU, capture d’écran

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Nous publions la conférence inaugurale prononcée (par vidéo) le 2 octobre par l’ancien président du Conseil européen, Herman Van Rompuy, devant l’académie Mohyla de Kyïv, dont il a reçu un doctorat honoris causa. Un vibrant plaidoyer pour l’avenir européen de l’Ukraine.

La guerre est malheureusement loin d’être terminée mais je vais tenter de dégager quelques enseignements des six mois écoulés depuis ce jour fatidique du 24 février 2022. Je le ferai du point de vue que je connais le mieux, celui de l’Europe occidentale.

L’enjeu de la guerre est bien sûr le droit du peuple ukrainien à suivre sa propre voie, dans les frontières d’avant 2014. Mais nous réalisons peu à peu que les enjeux vont encore plus loin. Cette guerre est désormais un « choc de valeurs », un véritable « choc de civilisations ». Nous n’avons rien à voir avec la façon dont est administré l’État russe. Il n’y a là ni liberté, ni pluralisme, ni justice impartiale, ni dialogue. La civilisation qui est la nôtre — l’ensemble des valeurs sur lesquelles repose notre société — se trouve aux antipodes. Dans la Russie d’aujourd’hui, il n’y a pas de barrières éthiques. La fin justifie tous les moyens. Mentir, tricher, corrompre, assassiner même un opposant, ignorer les contrats et les traités, tout ceci est considéré comme normal.

Nous savions, depuis la guerre en Tchétchénie et en Syrie, que le droit de la guerre, le droit humanitaire, n’étaient pour la Russie que des bouts de papier. Nous le constatons de nouveau aujourd’hui dans votre pays, si proche de nous. Nous aurions dû d’ailleurs nous montrer moins naïfs. Des signes dans le passé indiquaient déjà que le régime avait déraillé.

Et cela ne s’arrête pas là. Malgré la reprise du transport de céréales et d’autres produits agricoles, le risque de famine n’a pas disparu dans de nombreux pays. La Russie n’a pas hésité à faire de la nourriture une arme de guerre. Elle a poursuivi sur la voie de l’Holodomor. Ce n’est que sous la pression internationale que les exportations ont pu reprendre. Nous ne devons pas oublier l’essentiel : sans la guerre, il n’y aurait pas aujourd’hui de crise alimentaire. La vérité a ses droits. Le site nucléaire de Zaporijia est pratiquement devenu un champ de bataille comme un autre. Là aussi, les institutions internationales doivent se mobiliser pour essayer d’empêcher le pire. Au début de la guerre, le recours à l’arme nucléaire n’a pas été exclu. La vie humaine, même celle des soldats russes, n’a aucune importance. La pensée humaniste selon laquelle « l’homme est la mesure de toute chose », qui se trouve au cœur de la civilisation européenne, est totalement étrangère à la Russie d’aujourd’hui. Les pays européens n’ont pas toujours été fidèles à cet idéal dans leur histoire mais nous avons tiré les leçons de la seconde guerre mondiale.

L’Union a aujourd’hui des priorités et des valeurs différentes de celles qu’avaient les États-nations européens avant 1945. Personnellement, je n’aime pas la polarisation et le schématisme binaire mais je suis intellectuellement obligé de parler en ces termes aujourd’hui. J’espère que le jour viendra où les choses changeront aussi en Russie et où nous aurons de nouveau quelque chose en commun. Le président Poutine parle de la décadence de l’Occident, mais qu’y a-t-il de plus décadent que la guerre ? Il présente la Russie comme le garant des valeurs « conservatrices » mais cela semple impliquer que la discrimination entre individus est autorisée et que les minorités n’ont aucun droit. Nous avons fait le choix de sociétés ouvertes, pas de sociétés fermées.

Au regard de ce clivage, l’Ukraine appartient évidemment à cette « Union de valeurs » sur laquelle nous ne cessons de travailler. L’Union ne se réduit pas à un marché ou à une monnaie, c’est un projet de paix, de démocratie, de prospérité et de bien-être pour tous. Le fait que la confrontation avec la Russie a commencé en 2013 autour de l’accord d’association avec l’UE, et non de l’adhésion à l’OTAN, n’est pas un hasard. Les manifestants de la place Maïdan à Kyiv brandissaient le drapeau européen. La Russie ne voulait pas, elle ne veut pas, que votre pays fasse partie de cette communauté de 450 millions de personnes qui est à l’opposé de ce qu’elle est elle-même. Avec l’Ukraine et les deux autres pays du Partenariat oriental, nous représentons un demi-milliard de personnes, soit trois fois la population de la Russie, et beaucoup plus sur le plan économique. La Russie a le PIB des pays du Benelux, qui ne comptent que 30 millions d’habitants.

Le statut de candidat est une première étape sur un chemin qui, surtout après la guerre, imposera à l’Ukraine et à son peuple de grandes responsabilités. Ce sera un chemin vers la transformation du pays et de son économie, emprunté dès 2014 avec la signature solennelle de l’accord d’association UE-Ukraine. Cette cérémonie qui s’est déroulée au Conseil européen en présence des 28 chefs d’État ou de gouvernement de l’UE marque un moment fort de ma vie politique au sein de l’UE et évidemment, ce qui est beaucoup plus important, le début d’un processus irréversible pour votre pays. Il n’y a pas de retour possible. La Russie a obtenu le contraire de ce qu’elle avait en vue en 2013. Ce n’est pas là sa dernière défaite. Je n’entends plus guère aujourd’hui ceux qui nous exhortaient alors de veiller à ne pas « provoquer » la Russie. Si je suis là maintenant devant vous en qualité de professeur honoraire de cette éminente université, c’est parce que, il y a huit ans, nous n’avons pas cédé à ces exhortations. Nous savions bien que l’accord d’association avait une signification géopolitique.

L’Union européenne et l’Occident ont réagi rapidement et résolument après le 24 février. De nombreux tabous ont été mis de côté. Un certain nombre d’erreurs passées ont vite été rectifiées. Le régime de Poutine ne s’y attendait pas. Le plein effet des sanctions économiques et financières apparaîtra encore plus nettement dans les mois et les années à venir. De récentes études russes le montrent clairement. En réaction, la Russie cesse d’approvisionner en gaz certains pays et de fait la quasi-totalité de l’Union. Notre dépendance à l’égard du gaz russe va s’interrompre encore plus vite que prévu car la Russie en a décidé ainsi ! La vie quotidienne de nombreux Européens s’en trouvera compliquée, surtout cet hiver. Les prix du gaz et de l’électricité ont explosé depuis six mois et les réserves pourraient s’épuiser. Les gouvernements et l’Union européenne prennent de nombreuses mesures pour protéger leurs citoyens, particulièrement les plus vulnérables. Le choc touche inégalement les individus et les pays. Tout ceci a un coût social, économique et budgétaire élevé. L’Union est engagée non pas dans une guerre militaire mais dans une guerre économique. Presque personne, parmi les dirigeants politiques responsables, n’envisage d’alléger ou d’abandonner nos sanctions contre la Russie. Les citoyens de l’UE ne sont ni dans la même tempête ni dans le même bateau que les Ukrainiens, mais ils se trouvent en quelque sorte eux aussi embarqués.

Or les Européens sont plus résistants que ce que beaucoup imaginent. L’UE a connu ces 14 dernières années une sorte de crise permanente. Après la crise bancaire de 2008 est venue la crise de la zone euro, suivie par le terrorisme, les catastrophes climatiques, l’afflux massif de réfugiés en provenance du Moyen-Orient, la pandémie, l’inflation et les pénuries d’énergie. Chaque fois, nous avons surmonté les problèmes. L’UE est même sortie renforcée de chacune de ces crises. C’est également le cas aujourd’hui. En tout état de cause, la dépendance à l’énergie russe prendra fin bien plus tôt que prévu.

J’ajouterai que la Russie s’avère être un partenaire commercial beaucoup moins fiable que n’était l’Union soviétique. Les partisans du multilatéralisme, comme la Chine, devraient en avoir bien conscience. Sans le respect des principes du droit international, le multilatéralisme n’a aucun sens. Un traité, des frontières, un contrat — je le répète — ne sont pas des bouts de papier ! En fait, pour la Russie, la force prime toujours sur l’éthique et le droit. D’aucuns appellent cela de la « Realpolitik ». Cela n’a pas empêché l’Union soviétique de disparaître. L’histoire n’est pas toujours du côté du machiavélisme. C’est là une source de consolation et d’espoir. En attendant, le cynisme cause beaucoup de souffrances humaines.

L’Union ne veut pas dépendre autant de la Chine à l’avenir. La Chine est notre principal partenaire commercial pour les marchandises, mais pas si l’on considère l’ensemble des biens et services. Il existe donc aujourd’hui un consensus au sein de l’Union sur la nécessité d’être plus « autonomes du point de vue stratégique », plus souverains. Dans des secteurs cruciaux pour l’avenir de l’Europe, nous ne pouvons pas être complètement dépendants des autres, et certainement pas d’un pays comme la Chine qui est aujourd’hui l’« ami de notre ennemi ». C’est pourquoi l’Union veut acquérir davantage d’autonomie en matière de télécommunications, de batteries, de terres rares, de médicaments, d’équipements médicaux, etc. C’est pourquoi aussi nous empêchons le rachat de nos entreprises et infrastructures stratégiques. Bien sûr, il faut continuer de commercer entre pays non-égaux, mais pas d’une manière qui nous expose au chantage.

L’Union repose sur l’idée que les pays agissent dans l’intérêt social et économique de leurs citoyens. Beaucoup pensaient que tous les acteurs mondiaux agissaient avec la même rationalité. On avait tort. Pour certaines dictatures, ce n’est pas la population qui importe, mais le pouvoir. Ces régimes trompent leur propre peuple en leur faisant miroiter le retour à un passé glorieux qui était loin d’être rose pour les citoyens ordinaires. L’Union européenne n’a pas été gagnée par ce cynisme. La guerre a été un signal d’alarme.

Notre monde s’est effondré le 24 février. La crise de l’énergie a rappelé aux Européens de l’Ouest la fragilité de notre condition. La pandémie l’avait aussi montré. En l’espace de quelques jours, nous pouvons nous retrouver dans un monde totalement différent. Nous qui rêvons tous d’une vie normale où les petites choses ont leur importance. Tous les individus normaux dans le monde ont d’ailleurs les mêmes rêves. Quel sens donne-t-il à sa vie, celui qui humilie, insulte, torture ou tue autrui ? En quoi ces agissements et ce système sont-ils « culturellement supérieurs » ? Il s’agit d’un comportement pathologique.

Vous évoquerez un jour l’avant et l’après-guerre. Les Européens de l’Ouest ne le feront pas dans la même mesure mais notre monde ne sera pas non plus le même.

Cette guerre a considérablement amélioré les relations entre l’Union européenne et les États-Unis après les années difficiles qu’on a connues avant 2021, sous un président différent. L’Occident existe à nouveau. L’OTAN accueille de nouveaux membres. Le G7 a retrouvé toute son importance politique à l’échelle mondiale. J’étais au Japon en juillet et j’ai vu, en m’entretenant avec le Premier ministre et le ministre des Affaires étrangères, combien ce pays soutenait les sanctions, confronté lui aussi à une menace russe. Il est regrettable qu’il ait fallu une guerre pour nous rapprocher mais l’important est que ce rapprochement a eu lieu. Bien sûr, nos pays ont toujours des sensibilités différentes car chacun a un passé et une culture politique propres. Mais, encore une fois, ces différences sont aujourd’hui moins importantes. Seules comptent nos décisions communes.

Au sein de l’UE des changements de pouvoir se sont également produits de sorte qu’aujourd’hui l’influence est plus également répartie. L’UE est passée d’un axe bipolaire articulé autour de la France et de l’Allemagne à un modèle davantage multipolaire et elle est désormais une communauté d’égaux. Faire en sorte que les 27 pays restent sur la même longueur d’onde est une tâche de tous les instants. L’UE n’est pas un État unitaire ni un super-État, mais un club de nations souveraines et libres. C’est donc quelque chose de très particulier. L’Ukraine le découvrira lorsqu’elle deviendra membre à part entière de notre Union. Ce défi pour l’UE de parler d’une seule voix ou de véhiculer un même message est encore plus grand en ces temps difficiles de pénuries d’énergie. Mais nous avons réussi par le passé, même s’il nous a fallu du temps. Seul le résultat compte. L’histoire ne se souvient pas du cheminement qui a mené au résultat. Les débats entre États membres peuvent être suivis en ligne. Dans les régimes autoritaires, les discussions et les tensions sont tenues secrètes et ceux qui les évoquent le paient de leur vie.

J’ai déjà mentionné la différence fondamentale qui existe entre la démocratie et l’autocratie. N’oublions pas que l’Union soviétique, monument de puissance, a brusquement explosé à cause notamment de contradictions internes qui n’étaient presque jamais visibles. Ce qui semblait une force était en réalité une faiblesse. L’histoire se répète souvent, mais pas à l’identique.

Je voudrais ajouter que l’UE n’est pas divisée parce qu’un pays dont l’économie représente moins de 2 % de l’économie européenne crée des problèmes. Il faut toujours considérer toute chose avec le sens des proportions. Dans les jours et les semaines qui viennent, nous parviendrons à un consensus sur la manière de sortir de cette grave crise économique et énergétique.

Certains parlent d’un axe sino-russe. Mais à cause des sanctions occidentales et de la guerre, la Russie, qui a échoué à faire de l’Ukraine une colonie politique, va devenir elle-même une sorte de colonie économique.

La bataille que vous menez sur une partie de votre territoire a des conséquences mondiales à court et à long terme. Comme je l’ai déjà dit, les 450 millions d’Européens en éprouvent les effets tous les jours dans leur vie personnelle. La guerre économique dans laquelle nous sommes engagés n’est pas comparable à la guerre militaire et aux souffrances humaines que vous connaissez. Nous devons et nous allons gagner ces deux guerres. Si certains peuples sont dociles, nous sommes résilients. Certains supportent ce qui leur est imposé ; nous voulons prendre et conserver notre destin en main. Mais la devise « quand on veut, on peut» n’est vraie qu’à condition d’avoir les moyens de sa volonté. D’où l’importance que revêtent aujourd’hui les armes, l’argent et les sanctions. L’UE a déjà fait beaucoup mais elle doit faire encore davantage. Nombreux en tout cas sont ceux, au sein de l’Union, qui admirent l’héroïsme de l’armée, du peuple et de l’État ukrainiens.

Un effort national et international majeur sera aussi nécessaire pour reconstruire le pays après la guerre. Dans la mesure du possible, il faut s’y atteler dès à présent. Mais construire une nouvelle Ukraine sur les plans économique, social, institutionnel et humain est une tâche immense. Nous ne devons pas répéter les erreurs du passé ni faire comme si tout était comme avant. Il faut se souvenir des morts et honorer leur mémoire en œuvrant à l’édification d’un pays souverain, démocratique et prospère. Comme l’a déclaré le président Lincoln à Gettysburg pendant la guerre civile américaine en novembre 1863 : « C’est à nous de faire en sorte que ces morts ne soient pas morts en vain, à nous de vouloir qu’avec l’aide de Dieu cette nation renaisse dans la liberté, à nous de décider que le gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple ne disparaîtra jamais de la surface de la terre ».

Les universités peuvent jouer un rôle de premier plan à cet égard en éduquant les jeunes, mais aussi en leur inculquant les valeurs d’un pays démocratique et prospère. L’avenir se joue autour de valeurs, d’idées et de personnes. Évidemment, le pays ne s’en tirera pas seul. Au lendemain de la seconde guerre mondiale, les pays européens ont pu compter sur le soutien des États-Unis. Ici aussi, tout le monde sera sur le pont. La priorité c’est bien sûr de gagner la guerre mais nous devons aussi nous préparer à la paix. C’est ce qu’on a fait dans mon pays avant la défaite des nazis. Je n’ai pas de leçons à vous donner mais, comme l’a dit Cicéron à Rome il y a plus de deux mille ans, « l’histoire est maîtresse de vie ». De même que les pays européens après 1945, la nouvelle Ukraine aura besoin de garanties de sécurité.

Nous vivons dans un monde dangereux. Trop de pays possèdent des armes nucléaires, auxquelles l’Ukraine a renoncé après 1990. La Russie a d’ailleurs menacé d’utiliser de telles armes. Taiwan sera-t-il la prochaine cible de cette nostalgie nationaliste ? Certains disent que nous sommes revenus à la guerre froide. Non : nous avons affaire à une véritable guerre. Il est frappant de constater que les pays qui souhaitent rester soi-disant neutres face à la guerre en Ukraine sont précisément ceux qui étaient non-alignés avant 1990. Nous devons donc nous efforcer plus activement de gagner les cœurs et les esprits des dirigeants de ces pays qui pâtissent tous de la totale déstabilisation de la situation énergétique et alimentaire. Ce qui est étrange, c’est que ces pays sont réticents à imputer la cause de la guerre actuelle à ceux qui en sont responsables. Ce qui pour vous et moi est une évidence ne l’est donc pas pour tous. Parmi ces pays neutres, il y a de grandes démocraties. Dans le combat que nous menons, vous et nous, pour les valeurs de la démocratie et de l’humanisme, nous avons donc moins de soutien dans le monde que ce que beaucoup croient. Cela n’entame pas notre détermination. Bien au contraire.

Une grande partie de l’opinion publique occidentale ne sait pas que quelque 13 000 personnes ont été tuées dans l’est de votre pays entre 2014 et le 24 février dernier. C’était une guerre oubliée. Ce n’était pas une guerre civile car la Russie était activement et de facto directement impliquée dans le conflit. Un pays en guerre ne peut pas se développer normalement. C’est pourquoi il est si important que la guerre trouve une issue militaire favorable. Ensuite, votre pays pourra s’atteler activement à sa reconstruction et, avec le soutien de l’UE, préparer son adhésion à l’Union. Le rêve et l’espoir sont permis. La vie de chacun de nous se fonde sur ces deux vertus. L’été 2023 devrait être un bel été. C’est cet espoir qui doit nous porter tout au long du dur hiver de cette « annus horribilis ». Nous n’oublierons pas les morts. La meilleure façon de penser à eux est de construire un avenir meilleur, normal. J’ai fait un rêve, proclamait M. L. King. Je le dis plus posément mais avec tout autant de conviction. Nous devons être des porteurs d’espérance et, ensemble, faire en sorte que nos rêves deviennent réalité.

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