« Nous sommes invincibles »

Dans la guerre contre l’occupant russe, les femmes ukrainiennes jouent un rôle énorme. Ainsi de Tetyana Ogarkova, qui continue son activité de journaliste et de responsable du département international pour l’Ukraine Crisis Media Center, tout en s’occupant de ses trois jeunes enfants. Ainsi également d’Oleksandra Matviïtchouk, avocate et directrice de l’ONG Centre pour les libertés civiles, lauréate du dernier prix Nobel de la paix, qui relate sa rencontre récente avec Emmanuel Macron pour lui expliquer le combat des Ukrainiens. Desk Russie leur donne la parole.

Tetyana Ogarkova

Ce matin, nous n’avons pas eu d’électricité pendant six heures. Mais cela n’aurait pas été bien grave s’il y avait eu de l’électricité dans les deux écoles maternelles où nous avons emmené les enfants pour la première fois depuis deux semaines. Le matin, il y a eu deux alarmes, et les enfants ont dû se cacher dans des sous-sols sombres.

Mais cela n’aurait pas été bien grave si les cuisinières des jardins d’enfants ne marchaient pas à l’électricité et que quelqu’un avait pu préparer le repas. À l’heure du déjeuner, les enfants ont dû manger des biscuits dans les sous-sols.

Et tout cela n’aurait pas été bien grave si, à un moment donné, pendant un raid aérien, toutes les communications n’avaient pas disparu : téléphone fixe et portable. On n’a pas eu d’électricité pendant plusieurs heures. Et quand j’ai récupéré Yassia, la plus petite, et que je suis allée chercher Yarynka dans un autre jardin d’enfants, un avion de chasse a volé à basse altitude. Je ne l’ai pas vu, je l’ai seulement entendu, mais il était si proche que j’ai failli tomber par terre de peur. Impossible de comprendre ce qui se passait puisque Internet ne fonctionnait pas, pas plus que le téléphone. Où se dirige cet avion ? Comment le savoir ? Que se passe-t-il ? Qui peut nous le dire ?

Lorsque nous avons finalement atteint la deuxième école maternelle, nous avons trouvé mon autre fille également dans un sous-sol sombre (nous avons simultanément appris que les cuisinières de cette école maternelle marchaient aussi à l’électricité et que le déjeuner s’était donc déroulé de la même manière que dans la première école). À notre arrivée, l’enseignante n’a eu qu’une seule question pour moi : pourquoi avions-nous oublié d’apporter en classe de la pâte à modeler et des crayons aujourd’hui ? De la pâte à modeler et des crayons, comme cela avait été dit sur Viber aujourd’hui ! Elle a rappelé de toujours lire attentivement les messages des enseignants sur Viber !

En entendant cela, je me suis dit que nous étions invincibles.

L’original a été publié sur la page Facebook de l’autrice le 27 octobre 2022.

couple ogarkova
Tetyana Ogarkova et son mari, le philosophe et journaliste Volodymyr Yermolenko, distribuent l’aide humanitaire dans la région de Kyïv, en mai. // Page Facebook de Volodymyr Yermolenko

Oleksandra Matviïtchouk

J’ai eu une longue réunion avec le président français. J’ai parlé du chef d’orchestre ukrainien Youri Kerpatenko. Les Russes l’ont tué parce qu’il avait refusé d’organiser un concert dans la ville occupée de Kherson.

Macron est convaincu que la paix sans compromis est impossible. Mais nous ne nous battons pas seulement pour la libération des territoires occupés. Nous nous battons pour la libération de notre peuple. La vie des gens dans les territoires occupés ne peut être un compromis. Nous ne les abandonnerons jamais à la mort et aux tortures.

La paix dans notre partie du monde est impossible sans justice. Les Russes ont commis des crimes de guerre en Tchétchénie, en Moldavie, en Géorgie, en Syrie, au Mali, en Libye et dans d’autres pays. Ils sont restés impunis pendant des décennies. Ils croyaient qu’ils pouvaient faire ce qu’ils voulaient. C’est pourquoi j’ai lancé un appel au président français en lui demandant de soutenir la création d’un tribunal international et de traduire en justice Poutine, Loukachenko et les autres criminels de guerre.

J’ai également raconté plusieurs histoires de personnes qui sont actuellement détenus par les Russes. La France a une responsabilité particulière pour ce qui leur arrive. La France a participé aux négociations du format Normandie pendant huit ans, des négociations qui auraient dû régler le problème.

J’ai demandé au président français d’aider l’Ukraine à libérer tous les militaires et civils détenus par la Russie.

L’original a été publié sur la page Facebook de l’autrice le 28 octobre 2022.

Traduit de l’ukrainien par Clarisse Brossard.

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