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Peut-on négocier la paix entre la Russie et l’Ukraine alors que la première est dirigée par un homme qui ne reconnaît ni l’identité nationale ukrainienne, ni sa culture, ni sa langue, et qui prône la destruction de son voisin indocile ? Selon l’essayiste politique ukrainien Mykola Riabtchouk, « la Russie a un régime voyou auquel on ne peut ni parler ni faire confiance ».

Ce qui a caractérisé la situation en Ukraine ces derniers temps, ce ne sont pas seulement les coupures d’électricité massives causées par les missiles russes, ou la destruction de centrales et de réseaux électriques, c’est aussi la liesse populaire qui s’est manifestée lorsque les forces armées ukrainiennes ont chassé les Russes de la rive droite du Dniepr et ont repris Kherson, la seule capitale régionale qu’ils aient prise lors de leur campagne de printemps. Il serait probablement exagéré de dire que cette victoire a galvanisé les Ukrainiens et a renforcé leur détermination à poursuivre jusqu’au bout ce qui est à leurs yeux une guerre de libération. En effet, dès les premiers jours de l’invasion russe, toutes les enquêtes d’opinion indiquaient déjà de façon surprenante que les gens étaient très attachés à cette cause nationale et désiraient défendre l’indépendance du pays quel que soit le temps qu’il y faudrait.

Une récente enquête réalisée peu après les attaques russes contre les infrastructures civiles posait nettement la question : « Devons-nous poursuivre la résistance armée en dépit des frappes russes, ou devrions-nous chercher à négocier et à conclure un armistice même au prix de concessions à la Russie ? » Une très forte majorité (86 %) a répondu qu’il fallait résister quoi que fassent les Russes, 10 % seulement des personnes interrogées penchant pour un compromis (4 % restant indécises). Ce qui est remarquable, c’est que les réponses ne différaient pas fondamentalement entre l’ouest et l’est du pays (89 % contre 69 %), ni entre ukrainophones et russophones (88 % contre 66 %). Certes, dans les deux cas les différences sont sensibles (et compréhensibles pour des raisons historiques et sociopolitiques), mais on ne peut parler d’une discordance telle qu’elle ébranlerait l’unité nationale.

La dernière en date des enquêtes sur l’avenir (probable) de l’Ukraine révélait un degré d’optimisme encore plus élevé : 89 % des personnes interrogées (90 % à l’ouest et 76 % à l’est) estimaient que dans dix ans le pays serait devenu un membre prospère de l’Union européenne, et 5 % seulement s’attendaient à ce qu’il reste un État à l’économie en ruine avec un exode massif de population. De fait, ces enquêtes ne font que confirmer ce que l’on observe sur le terrain : une forte mobilisation civile, un essor du patriotisme, une confiance inhabituelle dans les institutions publiques (dont, traditionnellement, on se méfiait) et un degré élevé d’optimisme qui ne reflète pas tant la naïveté des gens que leur détermination à faire face à toutes les épreuves.

En regard de ces attitudes de la population, tous les débats, conseils et spéculations d’experts sur une éventuelle « solution diplomatique » du « conflit » russo-ukrainien (comme ces gens affectionnent de nommer cette guerre génocidaire menée par un État voyou contre un voisin pacifique) sont complètement dépassés et coupés de la réalité. Ce qui ne signifie pas que toutes ces bonnes personnes qui appellent à « négocier » soient insignifiantes, naïves ou (pire encore) perfides. Certes, il en est parmi ces gens qui peuvent éventuellement s’aligner sur les positions du Kremlin, à l’instar de ces Occidentaux, pas si rares, qui le font de leur plein gré depuis très longtemps, à savoir depuis les années 1920-1930. Mais la plupart des « artisans de paix » sont apparemment de bonne foi. Ils veulent sincèrement mettre fin à une guerre qui cause tant de souffrances, de pertes humaines et de ruines en Ukraine ; ils pensent, et c’est plutôt raisonnable, qu’aucun arpent de terre ne vaut des vies humaines, et ils imaginent que tous les êtres humains sont comme eux : rationnels, responsables, capables de peser le pour et le contre et de trouver des compromis certes imparfaits mais satisfaisants pour les deux parties.

Ce que ces grandes âmes ne parviennent pas à saisir (et que les Ukrainiens savent depuis le début), c’est une vérité simple, à savoir que ce dont il s’agit dans la guerre en cours, ce n’est pas d’un territoire, ni d’une mythique OTAN, ni — ce qui est encore plus mythique — de « nazis » ukrainiens et de russophones « opprimés ». Ce dont il s’agit, c’est d’une idée perverse, paranoïaque, mégalomane de la « russité », qui remonte au XVIIIe siècle, et qui s’est incrustée dans la culture, la mentalité et la politique impériale de la Russie. Poutine n’a rien inventé de nouveau, il a simplement poussé cette vieille idéologie à l’extrême, il l’a enveloppée dans une rhétorique chauvine et l’a finalement traduite en pratiques génocidaires.

Liesse à Kherson

Liesse à Kherson. Photo : Gueorgui Ivantchenko

Il s’est trouvé que l’Ukraine était au cœur de cette idée fixe qui obsède Poutine, dans la mesure où l’identité impériale russe tout entière s’est construite au XVIIIe siècle à partir d’une falsification flagrante de l’histoire de la Rus’, du territoire rus’ (ruthène) et de l’identité rus’, c’est-à-dire ukrainienne et bélarussienne, opérée par une Moscovie marginale qui, à l’époque, était en gros à la Rus’ ce que la Roumanie actuelle est à la Rome antique. L’Ukraine est un dangereux témoin de ce détournement de l’histoire, elle est un obstacle qui empêche de s’approprier l’héritage de la Rus’, un corps étranger sur un tableau mythique qu’on nous présente par ailleurs comme merveilleux. Il faut absolument l’absorber, la digérer, se l’approprier. Ou bien la détruire.

Nul besoin d’être grand spécialiste de la Russie, de l’Ukraine ou de l’histoire du monde slave ; il suffit de lire les traités « historiques » de Poutine, ou d’écouter les déclarations venimeuses de ses idéologues, qui nient avec véhémence l’existence de l’Ukraine (c’est-à-dire son droit d’exister), pour comprendre à la fois les motifs sous-jacents à l’agression russe et son objectif génocidaire final, qui est de balayer l’Ukraine de la surface de la Terre en tant qu’État et nation. Dans le Mein Kampf poutinien, les Ukrainiens sont des Russes qui ont simplement oublié qu’ils l’étaient, et qu’il faut donc ramener de force au bercail russe, que cela leur plaise ou non. Les individus dociles doivent être chaleureusement accueillis et récompensés, les réticents « rééduqués » et les résistants exterminés en tant que « nationalistes » ou « nazis ». Dans l’imagination pervertie de ces gens, l’Ukraine est une « anti-Russie », qui présente une menace existentielle pour l’identité russe comme pour l’État russe et, à ce titre, elle est condamnée à être liquidée.

Ni les paroles ni les actes des poutiniens ne laissent aucun doute quant à leurs intentions vis-à-vis de l’Ukraine, et les Ukrainiens en sont parfaitement conscients. C’est pourquoi personne ne prend au sérieux les « solutions négociées ». Mais les « artisans de paix » occidentaux n’en proposent pas moins ce type vague de « solutions », incapables qu’ils sont, apparemment, de percevoir à quel point Poutine, presque aussi paranoïaque qu’Hitler face à la « question juive », est hanté par la « question ukrainienne ». Dans un cas comme dans l’autre on sait ce que signifie la « solution finale ». Mais les Ukrainiens n’en continuent pas moins de recevoir de sages conseils d’amis occidentaux, comme si l’histoire ne nous avait rien appris. Certains d’entre eux apparaissent comme des calques du professeur Cadbury qui, en 1934, avait écrit dans le New York Times :

« En haïssant Hitler et en essayant de lui rendre coup pour coup, les Juifs ne font que durcir sa politique à leur égard. Si dans le monde entier les Juifs s’efforcent d’amener Hitler et ses partisans à reconnaître les idéaux que cette race représente et si les Juifs font appel au sens de la justice des Allemands et à la conscience nationale allemande, je suis certain que le problème sera réglé plus efficacement et plus tôt qu’on l’imagine. »

La première question que les « artisans de paix » occidentaux auraient dû aborder à l’époque et qu’ils devraient aborder aujourd’hui, c’est celle de l’obsession du Führer : peut-il et veut-il revenir sur son « refus de l’Ukraine », qui est de fait une cause fondamentale de sa rhétorique génocidaire comme de sa guerre génocidaire ? Tant qu’il n’aura pas répondu à cette question (et il n’y répondra certainement pas), toutes les « solutions diplomatiques » ne seront que des vœux pieux et indiqueront seulement que les intervenants croient aux miracles ou cherchent une façon douce d’abandonner l’Ukraine à son sort et de s’en laver les mains. Mais même si ses partenaires l’abandonnent, l’Ukraine continuera de se battre. Ce que les artisans de paix occidentaux risquent d’obtenir en Ukraine en retirant leur aide, ce n’est pas « la paix » tant désirée, mais un élargissement de la terreur russe à tout le pays et davantage de fosses communes comme à Boutcha, Izioum, Marioupol, Kherson ou ailleurs.

Cette guerre n’est pas seulement une affaire de territoire : Moscou occupait déjà la Crimée et une partie du Donbass depuis 2014, mais ça n’a rien changé. La guerre n’est pas liée à l’expansion prétendue de l’OTAN : depuis 2012, l’Ukraine était officiellement un pays neutre (non aligné), mais cela n’a pas suffi. La guerre n’est pas liée à la présence supposée de « nazis » : les Ukrainiens ont élu en 2019 un président pacifiste et cosmopolite, et non pas le président sortant qu’on aurait pu qualifier de « nationaliste ». Mais cela n’a servi à rien non plus. La triste vérité est que la Russie a un régime voyou auquel on ne peut ni parler ni faire confiance. Et qu’il n’est guère sensé de mettre son espoir en des négociations tant que ce régime n’aura pas changé.

Peut-être que ce n’est pas pour demain, et que les atroces épreuves que traverse l’Ukraine dureront des années. Mais les Ukrainiens sont déterminés à défendre leur indépendance, leur liberté, leur dignité, leur identité, et il n’est pas moralement juste ni politiquement sage de les décourager de résister.

Traduit de l’anglais par Bernard Marchadier.

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