Couverture du livre

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Signé par trois anciens responsables de la défunte Direction de la surveillance du territoire, le livre La DST sur le front de la guerre froide (Mareuil éditions, 2022) éclaire des pans entiers d’une époque qui ne semble plus si révolue que cela. Il y est question des réseaux d’influence et d’agents actifs que Moscou entretenait à Paris dans des cercles divers à l’époque soviétique. On en retrouve aujourd’hui l’écho dans les soutiens inconditionnels dont bénéficie la Russie poutinienne au sein des extrêmes politiques, voire d’une certaine droite souverainiste.

La DST avait déjà fait l’objet d’un ouvrage de l’un de ses directeurs, le préfet Jean Rochet, sous-titré non sans raison « la mission impossible » (Plon, 1985), en ce que les politiques, notamment des titulaires du Quai d’Orsay, comme Maurice Schumann, ne cessèrent d’entraver son activité. Au motif qu’il ne fallait pas combattre les espions soviétiques et satellites sous prétexte de ne pas froisser nos relations avec l’URSS ! Et un défunt titulaire de l’Élysée, pourtant non gaulliste, alla jusqu’à considérer qu’il convenait d’éviter de parler de défense européenne car l’idée déplaisait aux Russes, ce que Raymond Aron et Jean-François Revel déplorèrent vivement et à juste titre alors.

Jean-François Clair, Michel Guérin, Raymond Nart, les auteurs de La DST sur le front de la guerre froide, ont eu à traiter de nombreuses affaires sensibles, impliquant en particulier des Français, attirés par l’argent ou/et des conquêtes féminines, sinon un besoin incompressible de reconnaissance. On était déjà redevable à Raymond Nart (et Jacky Debain) d’une enquête consacrée à l’affaire Farewell (L’Affaire Farewell vue de l’intérieur, Nouveau Monde éd., 2013).

Le véritable précurseur en la matière fut Thierry Wolton, dont les livres révélèrent l’ampleur du phénomène, à commencer par Le KGB en France (Grasset, 1986), prolongé par La France sous influence (Grasset, 1997), utilisant les archives soviétiques, accessibles le temps d’un éclair.

Nombre de révélations furent le fait d’agents de l’Est passés à l’Ouest, leurs services restant difficiles à pénétrer par leurs homologues occidentaux.

Comme le soulignent les auteurs, « police sans archives, police sans mémoire ». En tout cas, ceux-ci n’en sont pas dépourvus, rappelant l’histoire de la maison, soulignant, à juste titre, certaines de ses victoires, et non des moindres, malgré la lâcheté de politiques et une certaine complaisance de la presse, voire de la justice pour les coupables.

On avait oublié que Thorez, le dirigeant communiste, avait appelé, en 1949, en cas de conflit, à collaborer avec l’Union soviétique, ce qui, au fond, ne diffère guère du trio Mélenchon-Le Pen-Zemmour d’aujourd’hui. Car le parti de l’étranger constituait une puissante courroie de transmission de Moscou, d’autant plus difficile à combattre qu’il s’agissait d’un ennemi intérieur. L’association France-URSS, composée de communistes mais aussi des compagnons de route habituels, issus notamment des gaullistes dits de gauche, s’employait à influencer la politique extérieure française sans avoir l’air d’y toucher.

On apprend notamment qu’une modeste secrétaire du Quai d’Orsay, fille d’un agent électoral du ministre de l’Intérieur, Raymond Marcellin, fournissait des documents, via sa sœur, à un Français aux ordres de l’Allemagne de l’Est. Le couple Mitterrand en vint même à apporter son appui, entre autres, à l’espion Dobbertin, comme Maurice Faure en faveur d’un espion roumain, Bucarest étant particulièrement implanté en France. Le même Mitterrand prit aussi la défense de l’espion Pierre-Charles Pathé, présenté comme une erreur judiciaire, un comble.

Il est vrai que le futur chef de l’État, s’il ordonna l’expulsion de quarante-sept espions de Moscou déguisés en diplomates (l’Angleterre en chassa plus du double en 1971), fit le choix d’un ministre de la Défense plus que douteux, sans parler de Claude Estier ou de Harris Puisais, appartenant au cabinet du premier ministre dit des Relations extérieures, Cheysson.

On retrouve l’homme d’affaires Saar-Demichel, qui a massivement financé le journal de Michel Debré (protecteur, avec Schumann, d’un espion). Ainsi que deux ambassadeurs de France dignitaires (en dehors de la compromission de Maurice Dejean par Moscou, qui est est connue), dont l’un, qui appartint à l’Élysée de De Gaulle, décédé plus que centenaire, paraît être celui que décrit, sans le nommer, Thierry Wolton dans sa France sous influence : « Il est probable que ce haut fonctionnaire soit la “taupe“ désignée par Golitsine mais comme il n’a jamais été officiellement inquiété, il a pu terminer sa carrière avec tous les honneurs » (p. 372). Honneurs accordés par le régime mitterrandien à ce fervent émule de Chevènement, dont il fit partie d’un cabinet ministériel.

Est aussi retracé le comportement d’un ambassadeur à Pékin, successeur de l’étrange Manac’h (sa fascination pour Chou En-lai a été remise à sa place par Simon Leys), qui ne se vante pas dans ses Mémoires d’avoir laissé accéder les autorités chinoises à des documents qui n’auraient jamais dû leur être communiqués. Il ne s’y glorifie pas non plus d’avoir laissé auparavant livrer à la mort des dirigeants cambodgiens.

Plus grave est l’implication d’un chiffreur du Quai d’Orsay, Abrivard, qui a transmis, pendant trois décennies, tout ou partie des télégrammes diplomatiques aux Soviétiques et qu’une mort prématurée a privé d’un procès retentissant. Mais ceux-ci ont bénéficié également d’un accès direct au chiffre de notre ambassade à Moscou, la France ne s’étant préoccupée à aucun moment de faire surveiller le transfert, de Paris en Russie, de matériel ultrasensible (Thierry Wolton a été le premier à le révéler).

Si l’affaire du préfet Picard est connue, il n’en reste pas moins que son parcours, de la Gestapo au KGB, n’est pas banal, celui de ministres de l’Intérieur s’évertuant à occulter ses compromissions ne l’étant pas moins. Le socialiste Jules Moch était d’une autre dimension, d’un autre courage, d’un autre discernement que certains successeurs gaullistes ou de droite.

Les auteurs s’attachent également à la désinformation de l’offensive soviétique, à travers certains journalistes comme, jadis, Geneviève Tabouis, qui bénéficiait d’une image inversement proportionnelle à sa notoire incompétence. Faisait aussi partie du nombre de journalistes patentés par la Russie un certain André Ulmann, auquel, à son décès, un futur directeur du Monde rendit un vibrant hommage. De son côté, Paul-Marie de La Gorce était considéré comme douteux. Sans parler de certains ci-devant secrétaires généraux du Quai d’Orsay du temps de Schumann ou de Cheysson, ce dernier ayant qualifié Lech Walesa d’« agitateur ». Ils remettent à leur place les élucubrations d’un Gilles Ménage, à l’instar de ce qui constituait le premier cercle du chef de l’État d’alors, entouré de sujets incroyablement complaisants, de surcroît souvent compromis moralement, envers le bloc de l’Est.

S’il est envisagé une nouvelle édition de cet ouvrage, que l’on peut qualifier de passionnant en ce qu’il traite de faits inédits, on pourrait suggérer que l’index comportât aussi le numéro des pages (où Mitterrand retrouvera ses deux r et Reymond redeviendra Raimond), que fût replacé de marquis à comte le titre de l’intègre et incorruptible Xavier de Nazelle, qui eut le courage de démissionner de Berlin lors de l’avènement de ministres communistes en 1981, et que fût corrigée la fonction au gouvernement de Debré qui, en 1971, n’était plus à Matignon mais à la Défense. Vétilles que tout cela, même si l’on eût préféré l’emploi de « résoudre » à « solutionner »…

En peu de pages, Clair, Guérin et Nart sont parvenus à éclairer des pans entiers d’une époque qui n’est pas vraiment révolue en ce que la Russie d’aujourd’hui bénéficie de singuliers inconditionnels au sein des extrêmes, voire d’une certaine droite souverainiste et, qu’on le veuille ou non, du parti communiste ou ce qu’il en reste, sans parler de la CGT.

Ne convient-il pas de retenir ce qu’ils écrivent en conclusion et qui interpelle : « Pendant toute la période, la DST n’a disposé qu’exceptionnellement de l’appui politique d’autorités qui, la plupart du temps, soit l’ignoraient avec superbe, soit même la tenaient en lisière et, ce qui est aussi arrivé, la critiquaient publiquement. » Pour sa part, Charles Péguy estimait qu’« une capitulation est essentiellement une opération par laquelle on se met à expliquer au lieu d’agir ».

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